MORT DE LORD HERBERT
15 août 1861.
Excellent lord Herbert ! Il me semble le voir encore, avec sa haute taille, son air maladif et ses manières où se révélait si complètement le gentleman anglais. Je lisais, ces jours-ci, je ne sais plus où, que les arguments de lord Herbert, comme « debater » (controversiste), étaient semblables à des cordes de soie qui s'enroulaient tout doucement autour du jugement de ses auditeurs et le conduisaient captif. Rien de plus juste que cette appréciation. Lord Herbert n'était pas un orateur de première ligne peut-être; il n'avait ni l'éloquence, à la fois éblouis-
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santé et subtile, de H. Gladstone, ni cet âpre talent d'îa- Teeti?e et d'ironie qai a fait la fortune pariementaire de M. Disraeli, ni la puissance et la passion de John Brigfat; mais il exerçait sur son auditoire rinflnence d*nn esprit cultivé, d'une raison droite et d'une claire intelligence, servie par une argumentation habile. Comme homme d'État, il était évidemment fait pour aspirer, un peu plus tôt, un peu plus tard, aux honneurs inpremiership, c'està-dire au poste de premier ministre. Partisan et admirateur de sir Robert Peel, il s'était laissé, comme lui, convertir à la doctrine de la liberté du commerce, et, comme lui, il s'était éloigné du conservatisme, ses premières amours. Il était secrétaire d'État pour la guerre lors de l'expédition de Crimée. Dure épreuve, on sa réputation faillit périr! Qui ne se rappelle l'explosion de colère à laquelle donnèrent lieu les désastres dont l'armée anglaise fut redevable aux vices de l'administration militaire? Ces vices dataient de loin ; mais, comme il arrive souvent, l'opinion publique rendit le présent responsable des fautes du passé. M. Sidney Herbert (il n'était pas lord à cette époque) tomba du pouvoir avec ses collègues; et, lorsque le triomphe des whigs l'y ramena en 1859, ii ne fallut pas moins que Fhabileté extrême dont il fil preuve comme ministre de la guerre pour le relever de la condamnation politique précédemment portée contre lui. Son passage au pouvoir marquera certainement dans l'histoire militaire des Anglais; car ii a été signalé par trois faits d'une importance majeure : l'organisation des volontaires, — l'adoption du canon Armstrong, — l'amalgame de Tarmée indienne avec Tarmée royale. C'est vendredi dernier que ses restes mortels ont été déposés à la nouvelle église de Wilton, près Salisbury. Étaient présents sur le théâtre des derniers adieux : le duc de Newcastle, le chancelier do rEcliiquier, sir James Graham, le comte de Grey et do llipon, lord Clyde, et plusieurs autres personnages
de distinction, parmi lesquels on montrait cette miss Nightingale que la guerre de Crimée a rendue célèbre entre toutes les sœurs de charité.
15 août.
La mort a afissi enlevé, tout dernièrement, le duc de Buckingham, et, pas plus tard que vendredi dernier, Henry Montague Villiers, frère de lord Clarendon et évéque de Durham. Ce dernier était un prélat devenu populaire à force d'être charitable. Peu fait pour l'éloquence, il avait le bon esprit de se l'avouer à lui-même et le bon goût de le laisser voir aux autres : en chaire, il ne prêchait pas; à vrai dire, il causait. Il appartenait au culte évangélique. Sa façon d'interpréter l'Écriture était presque minutieusement littérale, et le sens critique était tout à fait absent de ses homélies.
Heureux les théologiens des Essays and Reviews, s'ils lui avaient ressemblé sous ce rapport! Je vous ai déjà dit comme quoi la foudre était suspendue sur leur tête; eh bien,'voilà qu'elle vient de tomber sur l'un d'eux, le révérend Rowland Williams.
Dans sa tournée triennale, l'évêque de Salisbury a expliqué à ses diocésains qu'il avait hésité quelque peu,^ avant d'intenter des poursuites contre l'audacieux commentateur des écrits de Bunsen, et cela pour trois raisons : d'abord, parce qu'il ne croyait pas que les Essays^ and Reviews fussent de nature à exercer sur les esprits une influence permanente ; ensuite, parce qu'il craignait
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que des poursuites légales ne servissent à étendre cette influence; enfin, parce qu'il avait peur d'être emporté par son indignation au-delà des bornes de la charité et de la justice, à la vue des efforts tentés pour ébranler le grand édifice du christianisme.
Si tels sont les motifs qui ont fait hésiter l'évéque de Salisbury, il est dommage qu'ils n'aient pas eu le pouvoir de le faire renoncer à une persécution folle. Il est bien certain que les Essays and Reviews n'ont dû leurs neuf éditions qu'aux anathèmes ecclésiastiques^ et il est permis de mettre en doute les sentiments de justice et de charité qui animent l'évéque de Saiisbury^ lorsqu'il dénonce comme dirigés contre le christianisme d^s efforts dont l'objet manifeste est de distinguer, dans la Bible, entre l'esprit et la lettre, et d'y découvrir un sens qui puisse désarmer la raison.
Maintenant, voyez un peu ce que c'est que la contagion de l'intolérance ! Pendant que l'évéque de Salisbury tonne contre le révérend Rowland Williams, la conférence méthodiste accuse d'hérésie noire et condamne à une rétractation à bref délai un de ses membres, coupable de croire à la transmission naturelle de la pureté morale. Ne voilà- 1- il pas un bien grand crime, au XIX® siècle? Après tout, on ne voit pas pourquoi ceux qui admettent le transmission du péché n'admettraient pas la transmission de la pureté morale. S'il suffisait de régénérer le père pour régénérer sa race, ce serait vraiment tout bénéfice, et il n'y a pas là de quoi se fâcher.
Je viens de dire que l'intolérance est contagieuse; en voici une autre preuve. A Devenport, M. Bradlaugh, soupçonné d'être légèrement incrédule, avait été engagé par ses amis à exposer ses vues un jour de dimanche. Comme ils n'avaient pas de chapelle à mettre à sa disposition, pas même une salle, ils louèrent un champ.
Notre homme arrive; mais, au moment où il alîail ouvrir la bouche, le surintendant de la police survient, et, dans un accès de fureur orthodoxe, pousse droit au prédicateur en peine de sou exorde, le prend au collet et le mène en prison.
De là, vous le devinez, procès pour emprisonnement arbitraire, intenté par M. Bradlau^h contre le surintendant trop plein de zèle. Mais à quoi croyez>vous que le jury d'Exeter ait condamné celui-ci? Au payement d'un farthing de dommages-intérêts; oui, monsieur, d*un far* thing! Si le jury devait rendre souvent de semblables verdicts, le mieux serait de se passer des bienfaits de cette institution , et si messieurs les policemen, non contents de déciderdes matières de foi, peuvent de la sorte arrêter les gens pour les empêcher d'errer en théologie, la police mérite les honneurs de la prêtrise, et je proposerais de conférer les ordres à ce que vous appelez en France les sergents de ville!
Heureusement les faits de ce genre sont rares, et l'opinion les réprouve. Toutefois l'Angleterre protestante — l'aveu me coûte — n'est pas sans avoir besoin d'être avertie à cet égard. Que les protestants y songent! leur cause est liée à la liberté de conscience et à tous les genres de libertés par un pacte glorieux, mais aussi inviolable qu'il est glorieux. Il leur est interdit de le rompre, sous peine de suicide ; il leur est interdit de garrotter la conscience et la pensée, sous peine d'eifacer le plus noble de leurs traits caractéristiques. Qu'ils y songent ! le catholicisme est là, épiant les fautes de ses adversaires.
Repousser à grands cris le joug de la hiérarchie catholique; dénoncer, à la moindre apparition du péril, les habitudes envahissantes de Rome ; tenir tête au cardinal Wiseman ; traîner le long de^ rues, bafouer et brûler à époques fixes, par la main des enfants de Londres, la grotesque et odieuse image de Guy Fawkes ; tout cela est
à merveille. Mais tout cela n'a pas empêché jusqu'ici Rome de se frayer à travers la patrie de Cromweli une route qui va chaque jour s'élargissant dans l'ombre ; tout cela n'a pas arrêté la marche des puséystes^ avant-garde de celte armée de déserteurs que M. Newmann a entraînée vers le Vatican. Pour les protestants, la vraie manière de combattre Rome, c'est de rester fidèles à leur principe, le libre examen ; c'est de représenter contre elle le pouvoir en vertu duquel l'esprit humain se développe et chemine vers des horizons nouveaux, de plus en plus lumineux ; c'est d'avoir toujours présentes à l'esprit ces fortes paroles de Munzer : «: Il ne suffit pas de crier sans cesse : € La > foi ! la foi! » et de remplir avec ce mot d'énormes volumes. Avoir la foi, c'est travailler à raffranchissement de la terre !