‹ Dix contesChapitre 12 sur 12 · JACQUES · texte numérisé non relu

JACQUES

Paris, 13 novembre 1874.

Monsieur X... a l'honneur de vous faire part du mariage de Mademoiselle Renée L..., sa pupille, avec Monsieur Jacques Dorsanne, chef de bataillon au 31' de ligne, chevalier de la Légion d'honneur...

— ■ Dis encore, Suzon, comme c'est beau, la messe de minuit; dis encore !

C'était la veille de ÎS'oël. Les parents de Pierrot venaient de rentrer des champs; la femme trayait les vaches, l'homme rangeait ses outils dans la grange, et Pierrot.

CD attendant le souper, était assis sur son petit escabeau, au coin de la grande cheminée de la cuisine, en face de sa sœurSuzon.

11 tendait ses mains à la flamme pétillante et claire; et ses mainS et sa figure ronde étaient loutes roses, et ses cheveux étaient couleur d'or. Suzon. Lrès grave, tricotait un bus lie laine hleue.Surle grand feu de sarments la marmite chantait, et le couvercle laissait échapper un peu de vapeur blanche qui seutait les choux.

— Dis encore, Suzon, comme c'est beau.

— Oh ! fil Suzon, il y a des cierges tant et tant,

qu'on se croirait en paradis... El puis on chante des cantiques si jolis, si jolis!... Et puis, il y a l'enfant Jésus, habillé de belles bardes, oh! belles !... et couché sur la paille; et la sainte Vierge en robe bleue, et saint Joseph avec son rabot, tout en rouge; et puis les bergers avec beaucoup de moutons... Et puis l'âne et la vache, et puis

les rois Mages en habits de soldat, avec de grandes barbes..., et ils apportent à Tenfant Jésus des choses... ahl des choses!... Et puis les bergers lui apportent du boudin. Et alors les bergers, et les rois Mages, et Monsieur le curé, etTàne et la vache, et les enfants de chœur et les moutons demandent à Fenfant Jésus sa bénédiction... Et puis, il y a des anges qui apportent des étoiles à Tenfant Jésus... Suzon avait été l'autre année à la messe de minuit et peut-être crovait-elle v avoir vu tout cela. Pierrot Técoutait d'un air de ravissement, et, quand elle eut fini :

— Je veux aller à la messe de minuit, dit Tenfani.

— Tu es trop petit, fit la mère qui entrait. Tu iras quand tu seras grand, comme Suzon.

— Je veux ! dit Pierrot en fronçant les sourcils.

— Mais, mon pauvre petit gars, Téglise est trop loin, et il neige dehors. Si tu es sage et si tu dors bien, tu entendras la messe de minuit, sans sortir de ton lit, dans la chapelle blanche.

— Je veux ! répéta Pierrot en serrant ses petits poings.

— Qui est-ce qui dit : Je veux ? fit une grosse voix. C'était le père. Pierrot n'insista pas. C'était un enfant

très sage, qui comprenait déjà que le mieux est d'obéir, quand on ne peut pas faire autrement.

On se mit à table. Pierrot mangea sans appétit. Il ne disait rien et songeait...

— Suzon, va coucher ton petit frère !

Su/on emmena Pierrot dans la chambre carrelée de rouge, où il y avail une armoire et môme une commode avec un dessus de marbre; au mur, dans un cadre, un ouvrage do petite fille, un carré de canevas où Suzon avait (( marqué » avec du coton rouge et bleu les vingt-quatre lettres de l*alphabet, un pot de fleurs, un clocher et un chat; au bas du lit des parents, une descente de lit représentant des roses qui ressemblaient à la fois à des pivoines et à des choux; en face, les deux petits lits du frère et de la sœur, entourés de rideaux de calicot blanc.

L'enfanl couché et bordi», Suzon ferma les rideaux de la couchelt*» :

— Tu verras, dit-elle, comme c'est joli, la messe de minuit, dans la chapelle blanche.

Pierrot ne répondit pas.

il ne s'endormit point. Il ne voulait pas dormir et restait les yeux grands ouverts.

11 écoulait le va-et- vient de ses parents dans la cuisine, puis la voix aiguë de Suzon ânonnant, dans un vieil almanach, les Crimes de la bande dOrgères. A un moment, il lui sembla qu'on mangeait des marrons, et il eut le cœur plus gros.

Un peu après, sa mère entra dans la chambre, entr'ouvrit ses rideaux, se pencha sur lui... Mais il ferma les yeux et ne bougea point.

LA CHAPKLI.E BLANCUE.

Enfin il enlenditqu'on sortait, qu'on foraiaities portes; puis le silence...

Alors Pierrot descendit de sa couclielte.

Il chercha ses bardes dans l'obsctirité. Ce fut un long travail. Il trouva sa culotte et sa blouse, mais ijoint won gilet de tricot. Il s'habilla comme il put cl passa sa blouF^e à l'envers; et, quoique ses petits doigts se fussent donné beaucoup de peine, aucun boulon n'étaildanssa boutonnière.

Il ne put trouver qu'un de ses bas et, accoté contre le mur, il l'enfila tout de travers, le lalon fuisaiit

une bosse : de sorte que le petit pied mal chaussé n'entrait qu'à moitié dans l'un des petits sabots de frêne, et que le petit pied nu jouait dans l'autre sabot.

A tâtons, boitillant et sabotant, il découvrit la porte de la chambre, puis traversa la cuisine qu'éclairait, par la croisée sans rideaux, la iroide lueur de la nuit neigeuse.

Très subtil. Pierrot n'alla point vers la porte qui donnait sur la rue et qu'il savait fermée à clef. Mais il ouvrit

aisément celle qui menait de la cuisine dans l'étable.

Une vache remua dans sa litière. Une chèvre se leva et, tirant sur sa corde, vint lécher les mains de Pierrot en faisant « mée!... » d'un ton plaintif et doux. Elle semblait lui dire :

— Reste avec nous où il fait chaud. Que vas-tu faire, si petit, dans tant de neige?

A la faible clarté d'une lucarne tapissée de toiles d'araignée, il put, en se dressant sur la pointe des pieds, tirer le verrou intérieur de la porte de Técurie.

Brusquement, il se trouva dehors, dans la blancheur profonde et glacée.

La maison des parents de Pierrot était blottie à l'écart, à cinq cents toises de l'église. On suivait d'abord un chemin bordé de vergers, puis on tournait à droite et l'on avait devant soi le clocher du village.

Pierrot, sans hésiter, se mit en marche.

Tout était blanc de neige, la route, les buissons et les arbres des clos. Les pommiers étaient aussi blancs que si on eût tendu sur eux les draps pesants d'une lessive. Et la neige tourbillonnait dans l'air comme la balle légère que secoue un van.

Pierrot enfonçait dans la neige jusqu'aux chevilles; ses petits sabots s'alourdissaient de neige; la neige poudrait ses cheveux et ses épaules. Mais il ne sentait rien, car il voyait au bout de son voyage, dans une grande

lumière d'or, l*enfaul Jésus et la Vierge el les rois Mages, el les anges qui ont des étoiles dans leurs mains.

Il allait, il allait, comme attiré par la vision. Mais déjà il marcliait moins vite. La neige Taveuglait; elle emplissait de sa ouate le ciel entier. Il ne reconnaissait rien, il ne savait plus où il était.

Maintenant ses petits pieds pesaient comme du plomb; ses mains, son nez, ses oreilles lui faisait grand mal; la neige lui entrait dans le cou, et sa blouse et sa chemise éUii<Mit toutes mouillées.

Une pierre le fit tomber; un de ses sabots le quitta. Il le chercha longtemps, de ses mains gourdes, à genoux dans la neige.

Et il ne voyait plus Tenfanl Jésus, ni la Vierge, ni les rois Mages, ni les anges porteurs d'étoiles.

Il eut peur du silence, peur des arbres voilés de blanc qui crevaient çà et là Timmense tapis de neige et qui ne ressemblaient plus à des arbres, mais à des fantômes.

Son cœur se serra d'angoisse. Il pleura et cria à travers ses larmes :

— Maman ! maman !

La neige cessa de tomber.

Pierrot, en regardant tout autour de lui, aperçut le clocher pointu et les fenêtres de Téglise, toutes flambantes dans la nuit.

Sa vision lui revint, et la force et le counage. Là, c'était

là, la merveille désirée, le beau speclacle de paradis!

Il n'atlendit pas le tournant du chemin, mais il marcha tout droit vers l'église illuminée.

Il roula dans un fossé, s'y heurta contre une souche et y laissa son autre sabot.

A travers champs, clopin-clopant, l'enfant se traîna, les yeux fixés sur la lueur. Et, comme il allait toujours plus lentement, le chapelet de petits pas qu'il laissait derrière lui s'égrenait toujours plus serré dans l'immensité blanche...

L'église, grandissante, se rapprochait. Des voix arrivaient jusqu'à Pierrot :

Venez, divin Messie...

Les mains en avant, les yeux dilatés par l'extase, soutenu seulement par la beauté de son rêve. plus proche, il entra dans le cimetière qui entourait l'église. La grande fenêtre ogivale étincelait au-dessus du portail. Là, tout près, quelque chose d'ineffable s'accomplissait... Les voix chantaient :

J'entends là-bas dans la plaine Les anges descendus des cieux...

Petit-Pierre allait en trébuchant, de tout ce qui restait de force à son petit corps épuisé, vers cette gloire et vers ces cantiques.

LA CtlAPELI-E BLANCHE. 241

Tout à coup il tomba au pied d'un buis cncapuchoDné de neige; il tomba les yeux clos, subitemenl,endormi, et souriant au cbont des anges.

Les voix reprirent :

Il est né, le divin Enfant!

Au même moment, la descente molle et silencieuse des blancs flocons recommença. La neige recouvrit le petit corps de ses mousselines lentement épaissies...

Et c'est ainsi que Pierrot entendit la messe de minuit dans la chapelle blanche.

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