‹ Dix dissertations sur quelques points curieux de l'histoire de ..., Volume 2Chapitre 1 sur 55 · A MONSIEUR VILLEMAIN · texte numérisé non relu

A MONSIEUR VILLEMAIN

MINISTtK DE L^IHtTMDCTinif rUBtlQl K.

A une époque où la France ouvre une si large carrière aux études historiques et recueille avec tant de soins dans le passé les témoigtiages écrits de son ancienne illustration , afin de les sauver de la destruction et de loubli ; lorsque le gouvernement du roi , confié à des mains généreuses dans lesquelles reposait déjà la gloire de notre littérature contemporaine , se met à la tète de cette noble croisade^ entreprise pour la conquête et la conservation des élémens encore inconnus de nos annales ; lorsque les académies et

les corps savans du royaume embrassent à Tenvî Tutile et féconde mission que protège le nom du roi , et que recommandent les noms de nos premiers écrivains , vous ne vous étonnerez pas, monsieur le Ministre , si j'ai cherché , quoique en dehors de nos archives et de nos bibliothèques , à découvrir quelques matériaux neufs et précieux , dignes de servir à compléter le magnifique monument qui s'élève sous vos auspices dans le vaste champ de l'histoire nationale.

Le mauvais état de ma santé me conseillait de ne pas attendre à Paris les froids rigoureux de rhiver qui commençait ; je devais être ainsi , à mon grand regret , forcé de m'absenter pendant toute la durée des séances du Comité des Chartes, Chroniques et Inscriptions^ auquel j'ai T honneur d'appartenir, et je me voyais privé de prendre part aux intéressantes discussions de mes collègues. Je conçus le projet de m'associer encore de loin à leurs travaux , et d'employer avec fruit les loisirs qui m'étaient imposés pour ma convalescence. L'Italie ^ à laquelle j'allais demander

une température douce et un soleil bienfaisant , m'offrait , comme délassement et comme un attrait de plus , ses célèbres bibliothèques à visiter, k fouiller, h eitraire au profit de la collection des Documenê inédite relalifê à V Histoire de France. La mine me paraissait à peu près vierge : je me promisun merveilleux butin , sans songer que Mabillon et Montfaucon m'avaient devancé (en 1685 et en 1698) dafis ce pays des grands souvenirs et des grandes ruines, dans cette terre classique des lettres et des arts.

Mais les voyages de Mabillon et de Montfaucon en Italie n'étaient pas dirigés vers Un but aussi exclusif que le mien ; ils allaient d'abbaye en aUraye , de cathédrale en cathédrale, rassemblant des notes sur tous les sujets , étudiant la diplomatique de toutes les époques , feuilletant et copiant des manuscrits de tous les genres ; Tun et l'autre s'arrètant de préférence aux plus anciens et aux plus vénérables instrumens de la paléographie , \h accordaient une atténtioti particulière à ce qui concernait lés antiquités ecclésiastiques , et ils auraient donné vingt chroniques écrites en

langue vulgaire et tous les romans de chevalerie du moyen âge , pour un fragment de saint Chrysostome ou de saint Augustin. Or, ces deux voyages littéraires , qui rendirent de si nombreux services aux éditions des Pères et aux immenses recueils de Miscellanea publiés par les Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, n'apportèrent presque aucun avantage réel à THistoire de France , que Tordre de Saint-Benoit subordomiait naturellement à sa propre histoire et à celle de TEglise.

Le premier volume du catalogue sommaire intitulé : Bibliolheca bibliolhecarum manuscriplorum nova (Pmsm, Briasson, 1739,-2 vol. in-fol.)) amas indigeste de titres tronqués, fautifs et défigurés, que Montfaucon a mis ' au jour comme la table des matières de son voyage, le journal de ce même voyage (Dtarium Ualicum, sive monumenlorum velerum, bibliolhecàrumy musœorum noliUœ singulares inUinerarioitalicocollectœy Parisiis, Anisson, 1702, i V. in-i""), la relation que Mabillon et Michel Germain avaient donnée quinze ans auparavant de leur tournée paléographique

( Musœum ilalicum , seu coUeclio velerum scnplorum ex Jbibliolhecis ilalicis erula. Lutet. Paris. Boudot, 1687-89,2 vol. in-4*), n'attirèrent pourtant pas sur leurs traces beaucoup de savaiis français, curieui d'accroître et d'éclairer les sources de l'histoire de France. On ne citerait guère que Lacurne de Sainte-Palaye et La Porte du Theil qui visitèrent les bibliothèques de r Italie : le premier en 1739 et 1749, pour y ramasser des matériaux destinés à entrer dans son Glossaire de Vancienne langiM française; et le second, en 1776 et années suivantes, pour y rechercher les diplômes et les pièces historiques qui pouvaient intéresser la France; mais, depuis leur mort, la plupart des notices qu ils avaient préparées sont restées enfouies à la Bibliothèque du Roi et à celle de l'Arsenal ; si elles étaient publiées, je n'aurais probablement pas eu la prétention d'explorer les bibliothèques de 11talie après l'auteur des Mémoires sur Vancienne chevalerie, après le premier éditeur du beau recueil Diplomata, chartœ, epistolœel alia monumenta ad res fr anciens spectanlia.

Quoiqu'il en soit, ces bibliothèques fameu-

— G — ses et trop peu connues furent comme fermées pour nous, jusqu'à ce que l'Italie devint française par le droit de la guerre. Alors, tant que nos armes victorieuses prêtèrent des forces à une administration intelligente et libérale, les sanctuaires impénétrables sortirent de leur poussière, et Ton commença, au milieu des préoccupations guerrières du moment, à se partager les dépouilles littéraires des vaincus. Le catalogue de Montfaucon à la main, on transféra dans notre Bibliothèque de Paris une foule de manuscrits qui semblaient lui avoir été dérobés , tant ils avaient d'importance pour rhistoire de nos rois, de nos institutions et de notre langue. C'est ainsi qu'une partie des manuscrits de la reine Christine, provenant des bibliothèques du grand Peyresc et de Paul Petau, qui avait enrichi la sienne aux dépens du vieux monastère de Fleury-sur- Loire pillé parles Huguenots, revint du Vatican se joindre , pour peu de temps , hélas !

aux collections de Béthune , de Dupuy et de Colbert.

La bibliothèque de la reine de Suède, spécialement consacrée à l'histoire de France, a

cessé de lui être utile, depuis que Peyresc et Petau ne sont plus là pour mettre leurs manuscrits à la disposition des Pithou, des Ducliesne et des Godefroy. Parmi les deux mille cinq cents numéros qui la composent, on compte encore bien des ouvrages inédits, malgré les emprunts que lui ont faits les doctes éditeurs du dix-septième siècle; mais, du jour où ces manuscrits sont entrés au Vatican, ils ont été comme perdus pour nous : quoique le Vatican ne soit pas aujourd'hui aussi inabordable qù*il rétait au seizième siècle ( je ne sais quel savant étranger attendit deux ans à Rome un bref du pape qui l'autorisât i pénétrer dans cette illustre bibliothèque), on les connaissait si peu et si mal , ces manuscrits remarquables par leur ancienneté, leur rareté et le mérite de leurs textes, qu'on n'indiquait leur existence que d'une manière dubitative et souvent erronée. Ainsi, on supposait à tort, daos tous les livres de bibliographie, que le Journal d'un bourgeois de Paris (extrait par Denis Godefroy dans son Histoire du roi Charles VI, Paris, impr, royale, 1653, 1 v.

in-fol., et publié par La Barre de Beaumar-

— 8 ~chais, Paris, Gaùdoin, 1729, 1 vol. in-i"*), et les Coustumes de Beauvoisis, par Philippe de Beaumanoir) publiées par Thaumas de la Thaumassière avec les Assises de Jérusalem^ Bourges > 1690» 1 vol. in-fol.), avaient été tirés des MSS. de la reine Christine, parce qu'en effet les manuscrits de ces deux ouvrages sont relatés dans le catalogue de Montfaucon^ Ce catalogue n a autorisé que trop d'erreurs de cette espèce, notamment dans là seconde édition de la Bibliothèque historique de la France j où toutes les citations de MSS. de la reine de Suède sont plus ou moins fausses. Il est d* ailleurs bien téméraire de classer méthodiquement un manuscrit d'après un titré abrégé ou incomplet, et Ton risque de prendre, comme Font fait plusieurs bibliographes à l'égard des imprimés, un traité de morale ou de théologie pour un livre d*histoire, et réciproquement vie Triomphe du corbeau y par Antoine Uzier (Nancy, J. Gamich, 1619, pet.

in-S"*) » est un panégyrique de la Maison de Lorraine, et le Vergier d honneur, par André de la Vigne (Paris, s. d. goth. in-fol.]» est le récit de T expédition de Charles VIII en Italie!

Un travail spécial sur la bibliothèque de b reine Christine me promettait donc les résultats les plus satisfaisans, et j'espérais pouvoir» dans l'espace de trois mois que je devais passer à Rome , examiner consciencieuse* ment et décrire les principaux manuscrits qui regardent Thistoire civile, politique, ecclésiastique et littéraire de la France; mais qu*étaient-ce que trois mois pour une pareille tAche à la Vaticane? Je ne soupçonnais pas les incroyables difficultés qui font obstacle à tout labeur assidu et suivi dans les bibliothèques de rÊtat-Romain, et surtout à la Vaticane, cette immobile solitude de manuscrits poudreux qui montrent leurs dos aux louristes étrangers , tous les jours et à toute heure, moyennant le tribut d'usage octroyé à d'avides cuslodeSf et qui ne s'ouvrent que si rarement et avec tant de parcimonie aux gens studieux.

Les vacances de la Vaticane durent pendant les deux tiers de l'année : elle est fermée fondamentalement le dimanche, le jeudi et le samedi de chaque semaine ;les fêtes de TÉglise, les cérémonies du palais papal , les réjouissances publiques, sont des motifs inexorables

et capricieui de clAiure; la séance de lecture, troublée sans cesse par la promenade des ca> rîeuXy ne se compose que de trois heures, abrégées souvent par Tabsence des bibliothécaires; la communication des manuscrits est lente et pénible, surtout à cause de Téloignement des différentes salles où ils se trouvent répartis; les catalogues» par noms d'auteurs et par titres d'ouvrages, sont remplis d'erreurs etdV missions graves (par exemple» dans celui de la reine Christine, on lit : le Périplée, roman de la Guerre sainte , parce que le même volume renferme deux manuscrits absolument diiïérens d*âge et de sujet : VEsloire de la Guerre sainUy en vers, par Raoul Tortaire, et un débat poétique entre un vieillard et un enfant, intitulé le Peiipleet, c'est-à-dire \epetU plaid); enfin, il y a des lacunes énormes parmi les imprimés, qu'on aurait besoin de consultera chaque instant pour apprécier la valeur d'un texte nouveau ou d'un ouvrage inconnu : la Vaticane ne possède pas même les cinq volumes in-folio de la Bibliothèque historique de la France, édition de 1768-78 !

Voilà pourquoi je n'ai fait qu'entrevoir

lesiDComparables manuscriude la reine Christine , ou pluiAt da monaitère de Fleury-sor- Loire et des savans Peyresc et Petau. Le carnaval et la semaine sainte sont venus à tour de rôle me créer des empèchemens insurmontables et réduire à un petit nombre de séances de bibliothèque tout le temps de mon séjour à Rome. La bienveillance du cardinal Lam* bruschiniy qui a remplacé l'illustre cardinal Mai dans la direction suprême de la \aticane, m*a pourtant facilité des recherches qu'il savait destinées à enrichir la Colleelion de Documens inédits publiée par ordre du roi et par les soins du ministre de l'Instruction publique ; lo préfet de la Vaticane, monsignor Laureati, et le premier bibliothécaire, le docteur Molia , m*ont également secondé avec une obligeance qui n*a rencontré d'obstacles que les règlement sacramentaux de leur bibliothèque ; mais, nonobstant cette bonne volonté de leur part, il m'a été impossible de passer en revue plus de cent manuscrits, quej'avais choisis dans le catalogue, en regrettant de n'avoir pas des années^ à consacrer aux trésors littéraires que je me borne h signaler à mes successeurs.

J*ai quitté Rome , quand j'en fus cliassé par la fermeture définitive de la Vaticane durant les trois mois d'été. Je suis allé ensuite çà et là par toute Tltalie , en visitant les bibliothèques publiques et quelquefois les archives. Il est vrai que le temps de ma résidence dons les villes n'a pas toujours été subordonné à l'abondance des matériaux que j'aurais pu y rassembler pour notre histoire , et là où je n'ai fait que jeter un coup d œil rapide , j'aurais voulu , avec plus de loisir, me fiier pour un long temps dans ces bibliothèques et ces archives, que je déplorais de laisser presque vierges à de plus heureux explorateurs.

Ainsi , les trente ou quarante manuscrits français que possède la bibliothèque de Saint- Marc à Venise , mériteraient à eux seuls le voyage d'Italie.

Je crois avoir bien vu ce que j'ai vu , et les notes que je rapporte n'ont pas été prises au hasard , sans ordre et sans choix. Je me suis attaché spécialement à pousser mes investigations dans les différentes voies ouvertes à la science par les grands recueils commencés ou continues au sein de l'Académie des Inscrip-

lions et Belles-lettres, tels que les Ilisloriens des Gaules et de la France , ceux des Croisades, les Ordonnances des rois de la troisième race , Y Histoire littéraire de la France, etc. Je n'ai pas non plus perdu de vue les publications que les Comités historiques et la Société de V Histoire de Francf poursuivent avec un si louable zèle ; et je me réjouis de leur fournir quelques docuroens neufs et curieux. J*ai négligé tous les manuscrits qui reproduisaient des ouvrages ou des pièces déjà imprimés en entier, et qui n*offraient aucune particularité nouvelle dans le fond ou dans la forme. En un mot , j'ai fait dans les catalogues un triage préliminaire , éclairé par les connaissances bibliographiques et spéciales qui me servaient de guides , et lorsque le temps m'a manqué pour compléter mes notices raisonnées en présence des manuscrits , je me suis contenté de relever, avec autant d'exactitude que possible , les titres qui me semblaient susceptibles d'être incorporés dans la Bibliothèque historique de la France. C'est d'après ce plan d'exploration que j'ai parcouru les principales bibliothèques de Naples, du Mont*

— u — Cassin , de Bologne , de Venise , de Padoue , de Parme , de Modène, de Florence , de Gènes y de Turin ) de Milan, etc.

Je ne puis oublier d'exprimer ici ma reconnaissance aux bibliothécaires qui ont accueilli en moi le représentant des Comités historiques, et qui se sont empressés de favoriser des recherches que recommandait T honorable appui d'un ministre du roi des Français. J'ai eu seulement le chagrin de trouver à Naples un personnage (l*abbé Jannelli] obstinément contraire aux généreuses intentions de notre gouvernement : Tabbé Janelli , le même qui s'est fait une réputation de ridicule européenne en attH'^ quant le système hiéroglyphique de Champollion jeune, m'a empêché de transcrire une seule ligne , un seul mot des manuscrits qu'il me mettait à regret entre les mains, en vertu d'un ordre de la chancellerie du roi des Deux- Siciles ; mais , partout ailleurs , au Mont- Cassin , le père Sébastien-Kalefati ; à Venise, l'abbé Gamba *, à Parme, M. Pezzana ; à Florence , M. del Furia ; à Turin , le chevalier Gazzera , et d'autres qui m'ont laissé le souvenir de leurs services à défaut de leurs noms,

se sont, pour ainsi dire /efforcés de participer à mes travaux, en les entourant de toutes sortes de prévenances et d'encouragemens ; partout, j'ai recueilli la preuve des sympathies que la France excite parmi les savans étrangers , en donnant Texemple d'une noble passion pour la science historique.

Je vous soumets donc , monsieur le Ministre, la nomenclature des manuscrits sur lesquels je veux appeler Tattention de jinstitut , des Comités historiques , et de la Société de V Histoire de France ; vous approuverez du moins mon goût pour des études sérieuses que vous aimez à répandre , comme Fa fait votre prédécesseur. J'espère que ce voyage portera ses fruits et comptera pour quelque chose dans l'active et laborieuse coopération de mon Comité. Il me suffit d'avoir montré le chemin. Je n^ose toutefois me flatter de pouvoir proclamer de véritables découvertes , qui fassent époque dans les lettres ; je pense seulement que ces simples notes ne seront pas dépourvues d'intérêt pour les personnes qui cherchent à agrandir le domaine déjà si vaste

de la bibliographie et de F histoire. Je serais assez récompensé de six mois de courses et de retraite , monsieur le Ministre, si j'avais le bonheur d'ajouter un nom ou un renseignement à votre admirable Cours de Littérature française.

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