‹ Dix écrits de Richard WagnerChapitre 11 sur 20 · AVANT-PROPOS XI · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS XI

royale de musique. « Les représentations du Grand Opéra, lit-on dans la Lettre a Frédéric Villot, la perfection de l'exécution musicale et de la mise en scène, ne pouvaient manquer de produire sur moi une impression d'éblouissement et de m'enflammer » (i). Mais ses opinions se modifièrent bientôt par suite de sérieuses et mûres réflexions. Il étudia les opéras importés en France par l'Italie, et s'aperçut qu'ils ne se soutenaient que par artifice. Les virtuoses italiens, bouffis d'un fol et insupportable orgueil, insouciants des œuvres qu'ils interprétaient et qu'ils clinquantaient à l'envi, contribuèrent puissamment à le dégoûter de ces produits exotiques. Les compositions françaises ne le satisfirent pas davantage. Il vit que les « lions de la musique » (2), comme Auber et Halévy, oubliaient souvent de marcher résolument à leur but idéal, pour flatter le goût du public, détenteur de la renommée. Il remarqua notamment que le « conventionalisme antiartistique » (3) régnait despotiquement sur notre première scène lyrique où l'on jouait des ouvrages d'art pour la plupart « mesquins et artificiels » (4). « Le Grand Opéra, nota-t-il pi us tard, me laissa tout à fait mécontent par l'absence de tout esprit supérieur dans ses interprétations: je trouvai tout commun et médiocre. La mise en scène et les décors, je le dis franchement, sont ce que je préfère dans toute l'Académie royale de musique» (5).

Au milieu de ce monde frivole et vain, Wagner sentit

(1) Quatre Poèmes d'Opéras (traduction Charles Nuitter) et ■précédés d'une Lettre sur la Musique, par RICHARD WAGNER (traduction Challemel-Lacour) ; nouvelle édition Paris, Durand et Calmann-Lévy, 18q3. — p. xx.

(2) Souvenirs, p. 36.

(3) L'Œuvre et la Mission de ma l rie, p. 4I .

(4) W., id.

g Souvenirs, pp. 37-38.

XH AVANT-PROPOS

— chose étrange ! — s'épanouir dans son âme les fleurs de l'Idéal. Au Grand Opéra qui, par aventure, avait pu échapper aux fortes et terribles étreintes de la Routine, il avait assisté à d'excellentes et lumineuses représentations du Freischuts (i). Indépendamment de cela, il avait entendu, « sous l'admirable direction d'Habeneck, au Conservatoire, des exécutions réellement parfaites des symphonies de Beethoven » (2), de la Symphonie avec chœurs, principalement (3), exécutions qui le transportèrent et l'initièrent « aux merveilleux mystères de l'art véritable » (4). Ces auditions furent, pour lui, fécondes en enseignements. Weber et Beethoven lui apprirent à dédaigner l'opéra italien ainsi que l'opéra français et à se laisser guider à la gloire par la nouvelle et brillante étoile qu'il venait d'apercevoir dans le ciel, du côté de l'Allemagne. A l'avenir, il ne pouvait plus s'écarter de sa route. Il avait longuement réfléchi sur son art : ses idées étaient claires, distinctes, bien déterminées, bien ordonnées; le Drame- Musical-Poétique-et-Plastique, pour employer la juste et précise expression de M. Louis-Pilate de Brinn'Gaubast, était déjà ébauché dans son cerveau. Les articles de la Gazette musicale sont les premières manifestations d'un naissant génie conscient de ses forces.

En résumé, une personnalité énergique, hardie, originale éclate dans ces écrits. Ils dénotent un jeune héros qui a rêvé sur la destinée de l'Art, qui aspire à s'affranchir du joug de la tradition, et songe à un brillant et glorieux avenir. Ils sont prophétiques. Ils sont comme l'em-

(1). La première représentation du Freischûts, à l'Académie royale de musique, eut lieu le 7 juin 1841.

(2). L'Œuvre et la Mission de ma Vie, p. 42.

(3). La Neuvième symphonie fut exécutée au Conservatoire le 8 mars 1840, le 2 mars 1841 et le 9 janvier 1842.

(4). Souvenirs, p. 39.

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