ET DE L'INDÉPENDANCE DES COMPOSITEURS
Fantaisie esthétique d'un musicien.
D'après une vieille légende, il existe quelque part un joyau inestimable dont l'éclat rayonnant procure soudain à l'heureux mortel qui peut fixer son regard sur lui, toutes les lumières de l'intelligence et les joies intimes d'une conscience satisfaite ; mais ce miraculeux trésor est depuis bien des siècles enfoui dans un abîme profond. Au dire de la chronique, il y eut jadis des hommes favorisés par le destin, et dont l'œil, doué d'un pouvoir surnaturel, pénétrait la masse de ruines et de décombres où gisaient l'un sur l'autre entassés des portiques, des colonnades, et mille autres débris informes de gigantesques palais. C'est du sein de ce chaos que le bijou fantastique les éblouit de sa prodigieuse clarté et remplit leurs cœurs d'une extase céleste. Ils furent saisis alors d'un grand désir de soulever cet immense amas de ruines pour rendre manifeste à tous les yeux la splendeur du joyau magique qui devait faire
pâlir jusqu'aux rayons du soleil, et qui servirait non seulement à réchauffer nos organes corporels, mais encore à vivifier les fibres les plus délicates de l'àme. Mais tous leurs efforts furent vains ; ils ne purent ébranler la masse inerte sous laquelle était enseveli le précieux talisman. Les siècles s'accumulèrent ; quelques esprits sublimes reflétèrent, depuis, sur le monde, les rayons lumineux que la vue du trésor lointain leur avait communiqués, mais jamais personne n'approcha du profond sanctuaire qui recelait la pierre miraculeuse. On eut l'idée d'ouvrir des mines et des conduits souterrains qui pussent, avec les procédés de l'art, faciliter la recherche du bijou mystérieux. On exécuta des travaux et des excavations admirables ; mais on poussa si loin les précautions et l'artifice, on creusa tant de galeries transversales, on ouvrit tant de mines accessoires, que, par la suite des temps, la confusion s'établit entre toutes ces voies divergentes, et l'on perdit définitivement, dans ce labyrinthe, le secret de la direction propice
Tout cet immense travail était donc devenu inutile ; on y renonça. Les mines furent abandonnées, et déjà leurs voûtes menaçaient de s'écrouler de toutes parts, quand survint un pauvre mineur qui, selon la chronique, était né à Salzbourg. Celui-ci examina attentivement l'œuvre grandiose de ses devanciers, et suivit avec une curiosité mêlée d'admiration les détours compliqués de ces trari-
chées innombrables. Tout à coup il sentit son cœur ému d'une sensation pleine de volupté, et il aperçut à une faible distance le joyau magique qui l'inondait de sa radieuse clarté. Il embrassa alors d'un coup d'oeil rapide et simultanément l'ensemble du labyrinthe. Le talisman lumineux traçait devant lui la route tant désirée, et comme entraîné sur un rayon de flamme, le pauvre mineur parvint au fond de l'abîme jusqu'auprès de l'éblouissant trésor. En même temps, une émanation miraculeuse inonda la terre d'une splendeur fugitive, et fit tressaillir tous les cœurs d'une joie ineffable ; mais personne ne revit plus jamais le mineur de Salzbourg.
Ce fut un autre mineur de Bonn qui conçut le premier pressentiment de cette précieuse découverte; il se tenait à l'entrée de la mine, et il ne tarda pas à distinguer à son tour le chemin privilégié du trésor; mais les ardents rayons projetés par celui-ci vinrent frapper sa vue si subitement qu'il en devint aveugle. Tous ses sens furent paralysés à l'aspect d'un océan de flammes crépitantes, et, saisi de vertige, il se précipita dans l'abîme où sa chute provoqua une ruine générale, et où retentit l'épouvantable fracas des voûtes écroulées et des piliers démolis.
Et l'on n'entendit plus jamais parler du mineur de Bonn.
Ici se termine la légende, comme toutes les légendes de mineurs, par une catastrophe irrépa-
rable. On montre encore la place des anciennes excavations, et, dans ces derniers temps, on s'est occupé de déblayer plusieurs puits dans le but de retrouver et de recueillir les cadavres des deux pauvres mineurs. Les travaux sont poussés avec activité, et chaque passant emporte un fragment de ce déblai en échange d'une menue monnaie, parce que c'est une affaire d'amourpropre que de paraître avoir participé à cette pieuse réparation. Parfois, dit-on, Ton rencontre encore des filons étincelants que l'on transforme par la fusion en beaux ducats d'or ; mais quant aux deux mineurs et au joyau magique, il y a longtemps que personne n'y pense plus.
Je ne saurais dire avec quelque certitude si cette légende est de pure invention ou basée sur quelque fait réel ; mais elle mérite en tout cas d'être mentionnée par les applications dont cette allégorie est susceptible, car le talisman mystérieux peut être regardé comme l'emblème du secret magique, idéal, de l'art musical. Sur cette seule donnée, il serait facile de découvrir une assimilation à la mine et aux décombres. En effet, celui qu'inspire le génie de la musique et qui éprouve le besoin de traduire en notes ses pensées intimes, rencontrera d'abord l'amoncellement des ruines, et parviendra peut-être ensuite dans la mine, régulièrement creusée par l'art ; mais combien peu pénétreront jusqu'à la crypte profonde où repose la divine essence ? Le nouvel adepte se
heurtera d'abord contre l'épaisse muraille élevée par la vanité, l'ignorance et la routine, comme un rempart défendant l'approche du tabernacle sacré. Cette masse lourde et compacte effraie le regard le moins timide, et souvent on a peine à se persuader que ce n'est qu'une enveloppe trompeuse qui dérobe à l'œil le secret du beau et du vrai. Examinons de plus près les causes de cette étrange méprise.
Toute composition musicale a besoin, pour être jugée, d'être exécutée ; l'exécution est donc une partie importante de l'art musical, et pour ainsi dire sa condition de vitalité la plus essentielle. Sa première règle doit être, en conséquence, de traduire avec une fidélité scrupuleuse les intentions du compositeur, afin de transmettre aux sens l'inspiration de la pensée sans altération ni déchet. Le plus grand mérite du virtuose consiste donc à se pénétrer parfaitement de l'idée musicale du morceau qu'il exécute, et à n'y introduire aucune modification de son cru. C'est-àdire qu'il n'y a vraiment d'exécution parfaite que celle dont se charge le compositeur lui-même, et nul n'en approchera davantage que l'individu doué tout à la fois de la faculté créatrice et d'une organisation assez souple pour s'assimiler en quelque façon la pensée d'autrui. Restent après cela les artistes qui, sans prétendre au talent de l'invention, n'ont rien à sacrifier pour saisir et pour rendre telle qu'elle se comporte une inspira-
tion étrangère ; car, en fait d'exécution musicale, il faudrait à la rigueur que ni les défauts ni les qualités de l'exécutant ne pussent influencer l'auditeur, et que le mérite seul de la composition maîtrisât toute son attention ; d'où cette conséquence rigoureuse qu'il faut ou bien dénier toute importance à l'exécution musicale, ou bien lui en attribuer une tellement exagérée, qu'on la mettrait au niveau de la conception, à la manifestation de laquelle son concours est indispensable. Or, il est difficile de décider s'il faut s'en prendre au goût superficiel du public, ou bien à la vanité des virtuoses, de cette habitude contractée avec le temps de traiter l'exécution musicale comme une chose absolument indépendante du fond auquel elle s'appliquait. Mais il est certain, qu'en général le public n'a pas témoigné d'un sens critique assez profond pour apprécier à leur juste valeur les œuvres musicales à la portée de leur idée fondamentale. Il arriva ainsi que maintes fois le rôle secondaire de l'exécution fut confondu avec la fonction créatrice de la pensée, qu'on alla jusqu'à méconnaître tout à fait. De leur côté, les artistes exécutants méritent le grave reproche d'avoir abusé de cette propension vicieuse, et d'avoir trop souvent mis tout en œuvre pour substituer à la pensée dont ils se faisaient les interprètes, leur propre individualité. Cette injuste prédominance accordée au virtuose sur l'auteur de la composition, eut pour
conséquence directe de faire admettre qu'en général celui-là devait largement user du droit de modifier à son gré le texte auquel il voulait bien prêter l'éclat de la publicité. L'exemple fut donné par le premier virtuose qui eut la fantaisie de surexciter l'attention et la sympathie de ses auditeurs, en mettant exclusivement en relief ses qualités personnelles. L'effet inévitable d'une semblable méthode fut donc que les ouvrages des maîtres furent tous plus ou moins défigurés, suivant que les exécutants étaient doués d'un talent réel, ou simplement d'une certaine habileté machinale.
Telle fut l'origine d'une tradition si fatale à l'art musical. C'est de cette époque que datent les virtuoses à réputation. Ceux-ci, moins pour obviera cette altération déplorable des ouvrages, produit d'une libre inspiration, que pour avoir encore plus d'occasions de faire briller leurs avantages, imposent aux musiciens un nouveau genre de compositions, à savoir celui de morceaux concertants. La condition première de leur facture consistait dans le sacrifice de toute idée artistique et indépendante, et dans un asservissement perpétuel à telle ou telle qualité d'organe ou de doigté propre à chaque exécutant. L'essentiel était d'omettre, d'annuler tout effet musical capable de maîtriser le virtuose malgré lui ou de le rejeter momentanément sur le second plan. Plus le public prit goût aux jouissances superfi-
cielles attachées à ce mode d'exécution, plus les compositions de cette nature devinrent insipides et dépourvues de caractère. Toutefois, ce fut pour ainsi dire un bonheur pour l'art que les virtuoses s'adonnassent ainsi à un genre spécialement fait pour eux, car ce fut autant de gagné pour les saines productions de l'art, soustraites par leur propre mérite à de semblables mutilations. Mais l'abus dépassa bientôt ses premières limites, la virtuosité devint de plus en plus envahissante, et toute composition musicale dut se résigner, pour avoir sa part des suffrages publics, à servir d'instrument et de prétexte aux expériences capricieuses des exécutants.
Dans quelle situation singulière, en effet, n'est pas tombé aujourd'hui l'art musical : le but véritable a été sacrifié à l'accessoire, ou plutôt c'est l'accessoire qui est devenu le principal but. Ce serait déjà une triste nécessité que l'obligation imposée aux compositeurs d'arranger leurs ouvrages dans l'intérêt de telle ou telle qualité spéciale de l'exécutant, mais on est allé bien plus loin. Le musicien qui veut, aujourd'hui, conquérir la sympathie des masses, est forcé de prendre pour point de départ cet amour-propre intraitable des virtuoses, et de concilier avec une pareille servitude les miracles qu'on attend de son génie. A la vérité, il faut rendre cette justice à l'époque actuelle, qu'elle a produit des artistes qui ont su, en dépit de cette obsession préjudi-
ciable, donner à leur talent un développement idéal et grandiose. Le résultat de leurs efforts a même été de purifier et d'ennoblir la fonction du virtuose. Plusieurs de ceux-ci, en petit nombre il est vrai, et grâce à leur organisation d'élite ont touché aux sommités de l'art, principalement dans le genre instrumental ; mais encore ont-ils dû, pour asseoir et soutenir leur réputation, se résigner à capituler avec leur conscience et à sacrifier maintes fois à la mode la pureté de leur gôùt.
C'est surtout dans l'exercice de la profession du chant que l'abus que nous signalons a pris un empire pernicieux. Depuis longtemps on est convenu de considérer les chanteurs italiens comme le modèle absolu du genre ; c'est donc sur eux que porteront principalement nos remarques critiques. Les Italiens sont habitués à s'exercer exclusivement dans la musique dramatique, et, selon nous, il serait bien préférable qu'ils donnassent carrière à leurs talents à la manière des virtuoses instrumentistes et sur l'estrade tapissée de nos salles de concerts ; car tout ce qui constitue le matériel d'un opéra, c'est-à-dire les chœurs, l'orchestre, les décors, l'action, tout cela est pour ainsi dire non avenu avec les artistes italiens. Bref, ils sont parvenus à réduire les représentations dramatiques à de simples exhibitions musicales, et à asservir les compositeurs à leurs caprices les plus étranges, et ceux d'entre
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ces derniers qui jouissent aujourd'hui de quelque renommée, la doivent par-dessus tout à l'excès de leur complaisance et à leur servilité pour leurs ténors ou leurs prime donne.
Il y a sans doute dans la manière italienne une séduction particulière, et celui qui a entendu les premiers sujets du Théâtre- Italien de Paris se rend aisément compte de cette prédominance usurpée par l'exécution sur la composition ellemême ; mais le plus grand malheur dans un pareil état de choses, c'est que ces artistes merveilleux sont les seuls au monde, et ne sauraient être remplacés d'aucune manière. Mais cela n'empêche pas que la fascination exercée par le succès de leur méthode fait de jour en jour plus de progrès, de telle sorte que le dommage qui en résulte ne laisse vraiment point de compensation à espérer, quelle que soit l'étendue de leur triomphe. Et la gravité de ce dommage est dans l'application du chant italien au genre de l'opéra, car nul ne songerait à contester la valeur de leur talent de virtuoses, s'ils n'exerçaient celui-ci que sur une scène appropriée et dans de justes limites. Mais ils ont annulé au théâtre tout intérêt dramatique, et ils ont persuadé à la majorité du public cette funeste illusion, que leur système satisfait suffisamment aux exigences de la musique dramatique. En effet, les chefs d'emploi de l'école italienne ne se dissimulent pas l'importance de l'action théâtrale, et leur talent incontestable leur a révélé bien des
fois le secret de l'émotion dramatique, dans la déclamation de certains morceaux passionnés de leurs rôles , malgré leurs efforts pour réduire ceux-ci aux proportions d'un programme de concert. Il arrive souvent que telle scène ou tel duo de leurs opéras soit connu du public avant la représentation scénique. On y a remarqué des traits admirables de vocalisation et d'effet musical, mais rien de ce qui touche à la passion et au mouvement du drame. Et quelle surprise n'éprouve-t-on pas en entendant ces jolis caprices exécutés par un premier sujet, qui leur fait subir une complète métamorphose , et féconde pour ainsi dire le néant ? Tel est le secret de la perdition de la musique italienne. Car non seulement les compositeurs se croient dispensés d'inventer des thèmes caractéristiques ; mais c'est, je le répète, une obligation absolue pour eux que de s'effacer constamment, pour laisser tout le mérite de la "création à ces virtuoses de premier ordre. Ainsi l'emploi du chanteur n'est plus de rendre et de traduire les conceptions originales du compositeur, mais de donner carrière à sa propre imagination au gré de sa fantaisie.
Ce qu'il y a d'abusif et de peruicieux dans cet échange de rôles saute bien vite aux yeux, et l'on en déplore surtout les tristes résultats, quand ces mêmes virtuoses entreprennent d'exécuter une oeuvre consciencieuse et réellement indépendante. Ainsi, qu'on se rappelle l'exécution de Don Gio-
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vauuî\ et Ion sera convaincu de la réalité des griefs que nous venons d'exposer. Comparez les résultat? obtenus par ces grands chanteurs luttant contre cet immortel chef-d'œuvre avec l'effet qu'ils produisent dans leur répertoire habituel. Quel prodigieux assemblage de bévues ! Comment donc se fait-il que ces artistes si entraînants dans les opéras de Rossini, de Bellini, et même de Donizetti , au point même de nous y faire supposer des traits de génie et des intentions dramatiques là où jamais il n'en a existé, comment ces artistes si habiles, dis-je, sont-ils parvenus à rendre le merveilleux opéra de Mozart ennuyeux ? Comment leur inspiration, d'ordinaire si chaleureuse, a-t-elle été, en cette occasion, frappée de tant d'impuissance, que leur triste allure à travers ces prodiges d'harmonie les fait ressembler à des oiseaux privés d'air, ou à des poissons ravis à leur liquide élément ? C'est qu'en effet ni l'air ni l'eau n'abondent dans Don Juan, tout plein d'un bout à l'autre de ce feu sacré allumé au joyau magique de notre légende.
Ou bien est-ce qu'en effet Don Juan ne serait qu'une production pâle et médiocre, et ses mélodies seraient - elles donc trop simples pour inspirer la verve des exécutants ? Oh ! non , certes ! et ces fameux virtuoses, pris isolément, sont les premiers à réfuter, par leur exemple, une accusation aussi injuste. Ainsi l'admirable Lablache ne sait- il pas donner à son rôle d'un
bout à l'autre, et sans la moindre altération égoïste, un caractère vraiment idéal ? Ses collègues, à la vérité, sont loin de se montrer comme lui à la hauteur de leur tâche, car, habitués comme ils sont à voir leur moindre fioriture saluée par les bravos d'un public frénétique, c'est pour eux un triste contraste que l'accueil plein de froideur, qui répond aux efforts si louables de Lablache.
Nous touchons au point critique qui met en relief tous les effets déplorables de ce système qui donne le pas aux virtuoses d'opéra sur le compositeur. Mais si cet abus a pris tant d'extension et cause tant de scandale dans une troupe d'artistes aussi distingués, qu'on juge de ce qu'il doit produire parmi ces virtuoses vulgaires et de bas étage qui pullulent en tous lieux ! Cependant avec des chanteurs comme ceux du Théâtre- Italien, peut-être pourrait-on, par une exception unique, et en raison de la rare perfection de leur talent, pardonner à ce vice d'exécution qui n'en est un que relativement aux textes d'une beauté suprême, et même en adopter le résultat comme un genre d'une nouvelle espèce. Car ce serait une erreur grave que de dénier aussi à l'art du chanteur son indépendance propre et la faculté de créer dans de certaines limites. Il est certain que sous le rapport du mécanisme organique, la portée et les résultats de la voix humaine peuvent être calculés et définis d'une manière précise, mais
en la considérant comme un élément spirituel, et dans le ressort des émotions de l'àme, il est difficile d'établir des règles et des démarcations rigoureuses. Il est donc indispensable de laisser à l'.exécutant, surtout en matière de musique vocale, une certaine indépendance personnelle ; et le compositeur qui se refuserait à une concession semblable tomberait dans l'abus, à son tour, en comprimant le noble essor de l'artiste et le réduisant au rôle servile d'un éplucheur de notes. Ce dernier défaut, soit dit en passant, est fort commun chez les compositeurs allemands. Ils méconnaissent trop cette part d'indépendance qu'il est juste de réserver aux chanteurs. Ils les tourmentent par leurs restrictions et leur rigidité de telle sorte que, très rarement, l'exécution de leurs œuvres répond aux pressentiments de leur imagination.
Sans contredit le musicien qui, en composant son œuvre, sait qu'elle doit être exécutée par un chanteur en renom, a bien le droit d'écrire tel ou tel morceau de manière à faire briller les qualités prédominantes du virtuose, puisque nous voyons une réunion de gens de talent, même en sacrifiant absolument les intentions de la composition, produire un effet qui ne manque ni de pittoresque ni de séduction. Mais, nous le répétons, un pareil système ne peut réussir que dans de rares exceptions, et alors même, les véritables amis de l'art regretteront toujours que l'attrait de l'exécution ne soit pas dû à une plus noble cause.
Le dommage principal résultant de l'empiétement du métier de virtuose sur la composition est surtout, comme nous l'avons déjà dit, déplorable en ce qu'il a envahi tous les genres de musique sans exception. Et rien n'est plus affligeant que de le voir régner même dans l'école de l'opéra français , qui se distinguait tellement par son caractère tranché d'indépendance. Les musiciens français ne subissent pas moins l'obligation d'accoupler à des scènes vraiment dramatiques des parties superflues uniquement destinées à faire briller le chanteur au détriment de la vérité théâtrale. Toutefois, il faut leur rendre cette justice qu'ils témoignent presque toujours d'un goût profond et d'un tact merveilleux , en ménageant autant que possible les conventions scéniques, et en intercalant, pour ainsi dire, en dehors du drame, comme de purs accessoires, ces concessions faites à la mode dominante. C'est une sorte de capitulation polie avec les exigences dépravées du public de nos jours, et à ce titre, elle n'offrirait sans doute qu'un faible inconvénient, s'il n'était à craindre que la préférence marquée des auditeurs pour ce genre de futilités n'exagérât de plus en plus la vanité des virtuoses, et n'entraînât, par la suite, les compositeurs, de concession en concession, à trahir irréparablement les plus sacrés intérêts de l'art. Puissent-ils avoir sans cesse présent à leur souvenir l'exemple de Gluck, leur illustre prédécesseur, et se modeler sur la courageuse
persévérance avec laquelle il prouva aux Piccinistes qu'il savait lutter et triompher de ses adversaires sans composer lâchement avec leurs prétentions.
Episode de la vie d'un musicien allemand
« Pauvreté, dure indigence, compagne habituelle de l'artiste allemand, c'est à toi qu'en écrivant ici ces pieux souvenirs, je dois adresser mon invocation première. Je veux te célébrer, toi, ma patronne fidèle, qui m'as suivi constamment en tous lieux ; toi qui, de ton bras d'airain, m'as préservé des vicissitudes d'une fortune décevante, et qui m'as si bien abrité contre les rayons enivrants de son soleil, grâce au nuage épais et sombre dont tu as toujours voilé à mes regards les folles vanités de ce monde. Oui, je te remercie de ta sollicitude maternelle ; mais ne pourrais-tu pas désormais la pratiquer en faveur d'un nouveau protégé? car la curiosité m'aiguillonne, et je voudrais, ne fût-ce que pour un jour, essayer de l'existence sans ta participation. Pardonne, austère déesse, à cette velléité d'ambition ! Mais tu connais le fond de mon coeur, et tu sais quelle dévotion sincère j'aurai toujours pour ton culte, alors même que je cesserais d'être l'objet favori de ta prédilection. Amen ! »
L'adoption de cette prière quotidienne doit vous dire assez que je suis musicien, et que l'Allemagne est ma patrie. Une ville de moyenne importance me donna le jour. Je ne sais quelles étaient les vues de mes parents sur ma condition à venir ; mais ce que je me rappelle, c'est qu'un soir, ayant entendu une symphonie de Beethoven, j'eus dans la nuit un accès de fièvre, je tombai malade, et qu'après mon rétablissement je devins musicien. Cette circonstance peut expliquer la préférence que je donnai constamment dans la suite aux œuvres de Beethoven, quelque belle musique que j'aie maintes fois entendue. C'était pour moi une affection, une idolâtrie à part. Ma plus vive jouissance fut de me plonger dans l'étude intime, approfondie de ce puissant génie, jusqu'à ce que je crus m'être identifié pour ainsi dire avec lui, jusqu'à ce que mon esprit nourri d'inspirations de plus en plus sublimes me parût être devenu une parcelle de ce rare et merveilleux esprit, jusqu'à ce qu'enfin j'arrivai à cet état d'exaltation que bien des gens traitent de démence.
Folie bien tolérable pourtant, et bien inoftensive. Cela ne me procurait qu'un pain fort sec et une boisson fort crue ; car on ne s'enrichit pas en Allemagne à courir le cachet. Après avoir vécu de la sorte assez longtemps dans ma mansarde, je vins un jour à penser que le grand artiste, objet de ma profonde vénération, vivait encore, et j'eus peine à m'expliquer comment cette idée ne
m'était pas venue plus tôt. Le fait est que jamais jusque-là je ne m'étais représenté Beethoven sous une forme humaine pareille à la nôtre, et soumis aux besoins et aux appétits de la nature. Et cependant il existait, il vivait à Vienne, et dans une condition à peu près semblable à la mienne. Dès lors je n'eus plus un instant de repos ; toutes mes pensées, tous mes désirs étaient dirigés vers un seul but : voir Beethoven. Nul musulman n'entreprit jamais le pèlerinage au tombeau du Prophète avec plus de foi ni d'ardeur que m'en inspirait mon projet. Mais comment m'y prendre pour le mettre à exécution ? C'était pour moi une grande affaire que d'aller à Vienne, car il fallait de l'argent pour le voyage, et, pauvre diable que j'étais, ie gagnais à peine de quoi subvenir aux plus pressantes nécessités. Il fallait donc avoir recours à des moyens exceptionnels pour me procurer les fonds nécessaires, et ce fut dans ce but que j'allai proposer à un éditeur plusieurs sonates pour le piano que j'avais composées sur le modèle de celles de Beethoven. Le marchand me démontra en peu de mots que je n'étais qu'un fou avec mes sonates, et il me donna le conseil, si je voulais avec le temps gagner quelques écus avec ma musique, de me faire d'abord une petite réputation avec des galops et des pots-pourris. Je frémis d'indignation ; mais le désir passionné qui m'obsédait fit taire tous mes scrupules, et je me misa composer des galops et des pots-pourris.
Seulement je m'abstins dans l'intervalle de jeter un seul regard sur les partitions de Beethoven, car j'aurais cru commettre une profanation honteuse. Mais hélas ! je ne gagnai rien à avoir sacrifié ainsi mon innocence : l'honnête éditeur me déclara qu'il était indispensable de jeter préalablement les fondements de ma renommée par une ou deux publications gratuites. Je restai pour la seconde fois interdit, et je me retirai, le désespoir dans l'àme. Mais l'excès même du dépit et de la rage me devint propice, car je composai dans cet état plusieurs galops formidables qui me valurent enfin quelques honoraires, et je crus enfin en avoir assez recueilli pour me mettre en route. Deux ans s'étaient écoulés pourtant, et je tremblais sans cesse que Beethoven ne vînt à mourir avant que j'eusse fondé mon crédit sur le mérite de mes galops et de mes pots-pourris. Mais, Dieu soit loué, il avait attendn cette heure mémorable. O saint Beethoven ! pardonne-moi cette renommée indigne que je n'ai briguée que pour conquérir le bonheur et la gloire de te connaître.
Quelle fut ma joie en me voyant libre enfin d'accomplir mon projet ! quel fut mon bonheur en faisant mes préparatifs de départ ! Ce fut avec une sainte émotion que je franchis la porte de la ville pour me diriger vers le Sud. J'aurais volontiers pris place dans une diligence, non que je redoutasse la fatigue d'un voyage à pied (quelle épreuve m'eût paru trop pénible pour voir mon
•souhait exaucé !), mais c'est que je serais ainsi arrivé plus vite à Vienne. Malheureusement, mon renom en qualité de compositeur de galops n'était pas encore devenu assez célèbre pour me permettre une telle commodité. Cette réflexion m'inspira une résignation à toute épreuve, et je me félicitai d'avoir déjà surmonté tant d'obstacles. De quels rêves enchanteurs ne se berçait pas mon imagination ! Un amoureux revenant après une longue absence auprès de sa bien-aimée ne sent pas plus délicieusement battre son cœur. Je traversai ainsi les belles campagnes de la Bohème, ce pays privilégié des joueurs de harpe et des chanteurs nomades. Dans un petit bourg-, je fis la rencontre d'une de ces nombreuses troupes de musiciens ambulants, orchestre mobile composé d'un violon, d'une basse, d'une clarinette, d'une flûte et de deux cors, sans compter une harpiste et deux chanteuses pourvues d'assez jolies voix. Pour quelques pièces de monnaie, ils exécutaient des airs de danse ou chantaient quelques ballades, et puis ils allaient plus loin recommencer le même manège. Un jour, je les trouvai de nouveau sur mon chemin, campés à l'abri d'un quinconce qui bordait la grande route, et occupés à prendre un frugal repas. Je me présentai à l'escouade comme •exerçant le même métier qu'eux, et nous. fûmes bientôt amis ensemble. Je m'informai timidement si leur répertoire de contredanses contenait •quelques-uns des galops dont j'étais l'auteur ;
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mais, Dieu merci ! ils n'en avaient point entendu parler, et leur ignorance me combla de joie. — Mais vous jouez aussi, leur dis-je, d'autre musique que des contredanses ? — Sans doute, me répondirent-ils, mais seulement entre nous, et non pas devant le monde. En même temps ils déballèrent leur musique, et mon premier coup d'œil tomba sur le grand septuor de Beethoven. Je leur demandai avec surprise si c'était là un de leurs morceaux favoris. — Pourquoi donc pas ? répliqua le plus âgé de la troupe ; si Joseph n'avait pas mal à lamain, et qu'il pût remplir la partie du premier violon, nous nous donnerions ici même ce plaisir. Dans un transport d'ivresse, je m'emparai vivement du violon de Joseph, en promettant de faire de mon mieux pour le remplacer, et nous entreprîmes aussitôt le septuor.
Quel ravissement d'entendre là, à ciel ouvert, au bord d'une grande route de la Bohême, ce magnifique ouvrage exécuté par une bande de musiciens ambulants avec une pureté, une précision et une profondeur de sentiment telles qu'on les trouve rarement chez les virtuoses les plus huppés. Grand Beethoven ! ce fut vraiment un sacrifice digne de ton génie auquel je participai. Nous étions arrivés au finale quand une chaise de poste élégante, que nous n'avions pu apercevoir à cause du coude de la chaussée, s'arrêta silencieusement en face de nous. Un jeune homme d'une taille excessivement élancée, et d'un blond
non moins exagéré, était étendu sur les coussins, et prêtait à nos accords une oreille attentive ; puis il tira de sa poche un agenda pour y consigner quelques notes, et après avoir jeté devant nous une pièce d'or, il continua sa route en adressant à son domestique quelques mots d'anglais.
Cet événement nous interloqua un peu; heureusement que le septuor était fini. J'embrassai mes nouveaux amis, et je me disposai à faire route avec eux ; mais ils me dirent qu'ils allaient prendre les chemins de traverse pour se rendre à leur village natal. Je les aurais certainement suivis, si mon voyage n'avait pas eu un but aussi solennel. Enfin, nous nous séparâmes avec une émotion réciproque. Plus tard je me rappelai que personne n'avait ramassé la pièce d'or du voyageur anglais.
Dans la première auberge où j'entrai pour manger un morceau, je trouvai mon gentleman attablé devant un copieux dîner. Il m'examina longtemps avec curiosité, et m'adressant enfin la parole en mauvais allemand, il me demanda ce qu'étaient devenus mes camarades. — Ils sont retournés chez eux, lui dis-je. — Eh bien! prenez votre violon, me dit-il, et jouez-moi quelque chose ; voici de l'argent. Blessé de cette injonction, je lui répondis que je n'étais pas un artiste mercenaire, et que d'ailleurs je n'avais pas de violon; et enfin je lui fis le récit de ma rencontre avec ces musiciens. — Des musiciens excellents!
repartit l'Anglais, et dignes de la belle symphonie de Beethoven. Frappé à mon endroit sensible, je demandai à l'Anglais s'il faisait aussi de la musique. — Yes ! me dit-il, je joue de la flûte deux fois par semaine, le jeudi je donne du cor de chasse, et le dimanche je compose. » Voilà, me dis-je, un temps bien employé ! Jamais je n'avais entendu parler d'artiste anglais en tournée, et je jugeai que celui-ci devait faire de bien bonnes affaires pour courir le pays en si brillant équipage.
— Vous êtes donc musicien de profession ? lui dis-je. 11 me fit longtemps attendre sa réponse ; enfin il me dit, en appuyant lentement sur ses paroles, qu'il avait beaucoup d'argent. Je compris soudain ma méprise, et je vis bien que ma question l'avait choqué. Je dissimulai mon embarras en gardant le silence, et je terminai à l'écart mon modeste repas. L'Anglais, qui m'avait considéré de nouveau avec attention, se rapprocha de moi et me dit : — Connaissez-vous Beethoven ?
— Je ne suis pas encore allé à Vienne, répondisje, mais je m'y rends actuellement, et c'est précisément pour satisfaire mon ardent désir de voir cet illustre maître. — D'où venez-vous ? ajouta-tïl. — De la ville de L... — Oh ! ce n'est pas loin ; moi, je viens d'Angleterre, et c'est aussi dans l'unique but de connaître la personne de Beethoven. Eh bien ! nous le visiterons ensemble. C'est un bien grand compositeur !
Quelle bizarre rencontre ! dis-je en moi-même.
O mon illustre maître ! quels pèlerins de nature diverse attire ta célébrité ! Riche et pauvre cheminent à la fois sur la même route pour venir contempler tes traits ! — Cet Anglais m'intéressait, mais je ne lui enviais pas son équipage ; il me semblait que j'accomplissais avec mes humbles ressources une action plus digne que la sienne, et que j'en recueillerais une joie plus parfaite et plus pure que celui qu'escortait tant de luxe et d'aisance. Le cornet du postillon retentit, et l'Anglais remonta en voiture en me criant, pour adieu, qu'il verrait Beethoven avant moi.
Après avoir marché quelques heures, je rejoignis le gentleman sur la grande route. Une roue de sa voiture s'était brisée, mais il n'en restait pas moins tranquillement assis à sa place, aussi bien que le domestique sur son siège extérieur. J'appris qu'ils attendaient ainsi le postillon qui était allé quérir un charron à un village assez éloigné. Il était parti depuis longtemps, me dit le maître; et comme son domestique ne savait parler qu'anglais, je me décidai à aller moimême presser son retour. Je le trouvai en effet dans un bouchon occupé à boire, et ne s'embarrassant guère de son gentleman. Je le ramenai cependant avec le charron, et, le dommage réparé, l'Anglais repartit en me promettant de m'annoncer chez Beethoven.
Quel fut mon étonnement de rejoindre encore
une fois, le jour suivant, le noble voyageur arrêté de nouveau sur la route. Mais cette fois il ne s'agissait plus d'une roue brisée ; il stationnait paisiblement au bout de la chaussée, et parut fort aise de me voir paraître, traînant un peu la jambe. — Oh ! me dit-il, il y a quatre heures que j'attends là exprès pour vous, car je me suis repenti de ne pas vous avoir proposé hier de m'accompagner : il vaut mieux se faire traîner que d'aller à pied ; montez à côté de moi. Surpris de ce procédé, je balançai quelque temps à répondre; mais je me souvins du vœu que j'avais prononcé à l'auberge d'accomplir en dépit de tous les obstacles mon saint pèlerinage à pied: j'en fis donc à l'Anglais la déclaration formelle, et ce fut son tour de s'étonner. Il me répéta son offre, en ajoutant expressément qu'il avait attendu plusieurs heures ; mais je restai inébranlable, et il partit seul, ne comprenant rien à mon refus. Dans le fond, je me sentais pour cet homme une secrète répugnance, et je ne sais quel pressentiment m'avertissait de me défier de sa funeste influence. Et puis son enthousiasme pour Beethoven et cette curiosité de le connaître me paraissait plutôt être le caprice d'un riche désœuvré que le vif et pur sentiment d'une admiration réfléchie. Je préférai donc de ne pas profaner par une liaison inconsidérée la piété sincère qui me faisait agir. Mais, hélas ! comme pour préluder aux tristes désappointements que me réservait ma mauvaise
étoile, et dont cet Anglais devait être l'instrument, nous nous trouvâmes encore le soir même face à face à la porte d'une autre hôtellerie, où il semblait s'être arrêté à dessein pour m'attendre ; car je le trouvai assis dans sa voiture, tourné du côté de la route par où je devais arriver. — C'est vous que j'attendais depuis longtemps, me dit-il comme la première fois ; voulez-vous que nous allions ensemble voir Beethoven? Cette fois ma surprise céda en moi à un sentiment de répulsion instinctif. Cette opiniâtreté à m'obliger malgré moi me paraissait inexpliquable, à moins que l'Anglais ne prît à tache de vaincre ma résistance, parce qu'elle choquait sa susceptibilité, et pour humilier mon amour-propre. Je repoussai donc sa proposition en laissant percer toute l'humeur qu'elle m'inspirait. Alors il s'écria: — Goddam ! vous estimez donc bien peu Beethoven ! Moi je le verrai bientôt. Et il donna le signal du départ. Ce fut définitivement la dernière fois que je revis ce singulier voyageur avant d'arriver à Vienne. Enfin j'atteignis la barrière de cette capitale; j'étais au terme de mon pèlerinage. Je vous laisse à juger quelles furent mes émotions en pénétrant dans la Mecque de mes désirs. J'oubliai soudain tous les soucis, toutes les fatigues de la route ; je foulais le même sol où reposait la demeure de Beethoven !... J'étais trop agité pour songer à la réalisation immédiate de mes vœux les plus chers; je m'informai seule-
ment du quartier qu'habitait le grand compositeur, afin de me loger autant que possible dans son voisinage. Presqu'en face de sa demeure, je trouvai un hôtel de modeste apparence, oùje louai une petite chambre au cinquième étage, et là je me préparai à l'événement le plus solennel de ma vie. Je consacrai deux jours au repos, et après avoir jeûné et prié, indifférent à tout le reste, je m'encourageai de mon mieux, et je me dirigeai tout droit vers la maison consacrée par le génie. Mais on me dit que M. Beethoveen n'était pas chez lui. Je ne sais pourquoi j'en fus bien aise, je me retirai, et me livrai à un nouveau recueillement. Le lendemain, après avoir essuyé quatre fois la même réponse, toujours plus rudement accentuée, je me persuadai que j'avais choisi un jour malencontreux, et je n'insistai j>as davantage. Comme je rentrais à mon hôtel, quelqu'un qui se trouvait à la croisée du premier étage m'adressa un salut amical : c'était mon voyageur anglais. — Avez-vous vu Beethoven ? me dit-il.
— Pas encore, il n'y était pas, lui répondis-je, fort surpris de cette rencontre inattendue. Alors il vint au-devant de moi sur l'escalier, et m'obligea avec une extrême affabilité à entrer chez lui.
— Monsieur, me dit-il, je vous ai vu vous présenter cinq fois au logis de Beethoven. 11 y a déjà plusieurs jours que je suis ici, et c'est pour être voisin de sa demeure que je me suis logé dans ce vilain hôtel, je vous assure qu'il est très difficile
de l'aborder. Ce gentleman est très lunatique. En arrivant, je me suis présenté chez lui jusqu'à six fois par jour, et j'ai été constamment éconduit. A présent, j'ai pris le parti de me lever de très bonne heure et de me poster à cette fenêtre, où je reste jusqu'au soir pour épier la sortie du maestro. Mais je commence à croire qu'il ne sort jamais de chez lui. — Ainsi, m'écriai-je, vous croyez donc que Beethoven était aujourd'hui chez lui, et qu'il m'a refusé sa porte? — Positivement ! répliqua-t-il ; nous sommes consignés l'un et l'autre, et cela est fort désagréable pour moi, qui n'ai fait le voyage que pour le voir, et nullement pour la cité de Vienne. Cette confidence m'affligea. Je fis pourtant le lendemain une nouvelle tentative ; mais elle fut aussi vaine que les autres ; l'entrée du paradis m'était décidément interdite. Mon Anglais qui, de son balcon, suivait de l'œil mes allées et venues avec une attention scrupuleuse, avait acquis la certitude, par des informations précises, que Beethoven habitait le corps de logis postérieur de la maison, ce qui le désolait fort, mais il n'en persévérait pas moins opiniâtrement dans son système d'observation. Ma patience, au contraire, fut bientôt à bout, et j'avais pour cela des raisons majeures. Une semaine s'était écoulée déjà en démarches infructueuses, et le produit limité de mes galops ne me permettait pas de prolonger beaucoup mon séjour à Vienne.
Le désespoir commençait à me gagner. Enfin, je confiai mon désappointement au maître de l'hôtel, et celui-ci me promit de m'aplanir tous les obstacles, mais à condition de ne rien révéler à l'Anglais. Tout disposé à me méfier de ce malencontreux personnage, je prêtai volontiers le serment qu'on me demandait. — Voyez-vous, me dit l'honnête hôtelier, il vient ici une kyrielle d'Anglais pour voir M. Beethoven et lier connaissance avec lui, ce qui le contrarie à l'excès, et leur indiscrète curiosité le met tellement hors de lui-même qu'il s'est déterminé à fermer sa porte à tous les étrangers sans exception. C'est un homme un peu original, et il faut l'excuser. Cela fait, du reste, fort bien les affaires de mon hôtel, car j'ai toujours ici bon nombre d'Anglais dans l'expectative, qui, grâce à la difficulté d'aborder M. Beethoven, sont obligés de séjourner ici plus longtemps. Mais puisque vous me promettez de ne donner l'alarme à personne, j'espère vous procurer incessamment la faveur d'être introduit auprès de M. Beethoven.
Ainsi chose plaisante ! c'était parce qu'on me confondait, moi, pauvre diable, avec MM. les touristes anglais que je n'avais pu réussir dans mon pieux dessein. Oh! mes pressentiments n'étaient que trop vérifiés. Je devais à l'Anglais maudit la plus amère des déceptions. Je me déterminai aussitôt à déménager, car il était clair que tous les hôtes de cette auberge passaient
chez Beethoven pour autant d'Anglais, et c'était là le motif de ma cruelle exclusion. Cependant la promesse de l'hôte de me faire obtenir une entrevue de Beethoven m'empêcha de partir. L'Anglais, de son coté, lui que je détestais à présent de toute mon âme, n'avait épargné aucune intrigue, aucun embauchement pour arriver à son but, mais il avait échoué néanmoins contre la rigoureuse consigne. Plusieurs jours se passèrent pourtant encore sans aucun résultat et les revenus de mes galops baissaient sensiblement, quand enfin mon hôte me confia que je ne pouvais manquer de voir de près Beethoven, en me rendant le soir dans une certaine brasserie où il avait l'habitude d'aller, et il me donna en même temps des renseignements détaillés qui devaient m'aider à reconnaître le grand artiste. Je me sentis revivre, et je résolus de ne pas remettre mon bonheur au lendemain. Il était impossible de saisir Beethoven à son passage dans la rue, car il sortait toujours de chez lui par une porte de derrière. Il ne me restait donc que la brasserie ; mais je l'y cherchai ce jour-là inutilement, et il en fut de même durant trois soirées consécutives. Enfin, le quatrième jour, comme je me dirigeais de nouveau vers la brasserie, je remarquai avec désespoir que l'Anglais me suivait de loin avec circonspection. Le malheureux, toujours posté à sa croisée, avait remarqué ma sortie à heure fixe, cela l'avait frappé, et, per-
suadé que je devais, pour en agir ainsi, avoir découvert le secret qui donnait accès près de Beethoven, il s'était décidé à me suivre, pour profiter de nia découverte. Il me raconta tout avec une naïve franchise, et finit par me déclarer qu'il me suivrait partout. J'eus beau protester que le but de ma promenade était tout simplement une modeste brasserie, beaucoup trop modeste pour mériter la visite d'un gentleman aussi distingué, il fut inébranlable dans sa résolution, et je maudissais ma triste destinée. Je cherchai à la fin à me défaire de lui par l'incivilité de mes procédés, mais il parut n'y attacher aucune importance, et se contentait de sourire doucement. Son idée fixe était de voir Beethoven, et il se souciait peu du reste.
Effectivement, je devais ce jour-là même jouir enfin pour la première fois de la vue de l'illustre compositeur. Rien ne saurait peindre mon ravissement et ma secrète rage tout à la fois, quand, assis côte à côte avec mon gentleman, je vis s'avancer le musicien allemand dont la tournure et les manières répondaient de tout point au signalement que m'avait fourni l'aubergiste. Une taille élevée, que dessinait une longue redingote bleue, des cheveux gris ébouriffés, et les mêmes traits, la même expression de visage que depuis si longtemps évoquait mon imagination. Il était impossible de s'y tromper, et je l'avais reconnu au premier coup d'oeil. Il s'avan ça vivement,
quoiqu'à petits pas, de notre côté. Le respect et la surprise enchaînaient tous mes sens. L'Anglais ne perdit pas un seul de mes mouvements, et examinait d'un œil curieux le nouveau venu, qui, après s'être retiré, dans l'endroit le plus écarté du jardin, peu fréquenté, du reste, à cette heure, se fit apporter par le garçon une bouteille de vin, et puis demeura quelque temps dans une attitude pensive, les mains appuyées sur le pommeau de sa canne. Mon cœur palpitant me disait : c'est lui! Pendant quelques minutes, j'oubliai mon voisin, et je contemplai d'un regard avide, avec une émotion indéfinissable, cet homme de génie qui seul maîtrisait tous mes sentiments et toutes mes idées, depuis que j'avais appris à penser et à sentir. Involontairement je me mis à parler tout bas, et j'entamai une sorte de soliloque qui se termina par ces mots trop significatifs : « Beethoven! c'est donc toi que je vois! » Mais rien n'échappa à mon inquisiteur, et je fus subitement réveillé de ma profonde extase par ces paroles confirmatives : — Yes! ce gentleman est Beethoven lui-même! venez avec moi et abordons-le tous deux.
Plein d'anxiété et de dépit, je saisis par le bras le maudit Anglais pour le retenir à sa place : « Qu'allez-vous faire? lui dis-je; voulezvous» donc nous compromettre, ici, sans plus de cérémonie?...
— Mais, répliqua-t-il, c'est une excellente
occasion, qui ne se retrouvera peut-être jamais. En même temps, il tira de sa poche une espèce d'album, et se dirigea tout droit vers l'homme à la redingote bleue. Exaspéré au dernier point, je saisis de nouveau cet insensé par les basques de son habit, en lui criant avec force : — Avez-vous donc le diable au corps !
Cette altercation éveilla l'attention de l'étranger. 11 paraissait deviner avec un sentiment pénible qu'il était l'objet de ce conflit, et s'étant empressé de vider son verre, il se leva pour s'en aller. Mais l'Anglais s'en fut à peine aperçu qu'il fit un violent effort pour s'arracher à ma contrainte, et me laissant un pan de son frac entre les mains, il se précipita sur le passage de Beethoven. Celui-ci chercha à l'éviter, mais le traître ne lui en laissa pas la faculté, il lui adressa un élégant salut selon les règles de la fashion britannique, et l'apostropha en ces termes : — J'ai l'honneur de me présenter au très illustre compositeur et très honorable monsieur Beethoven. — Il fut dispensé d'en dire davantage, car à la première syllabe Beethoven avait fait un écart rapide, et en jetant un regard furtif de mon côté, avait franchi le seuil du jardin avec la rapidité de l'éclair. Cependant l'imperturbable Anglais se disposait à courir après lui ; mais je l'arrêtai d'un mouvement furieux en m'accrochant à sa dernière basque, et lui, se retournant d'un air surpris, dit avec un ton singulier.: — Goddam ! ce gentleman
est digne d'être Anglais. C'est un bien grand homme, et je ne tarderai pas à faire sa connaissance.
Je demeurai pétrifié ; cette affreuse aventure m'ôtait désormais tout espoir de voir s'accomplir le plus ardent de mes vœux.
Je restai convaincu dès lors que toutes mes démarches pour avoir accès auprès de Beethoven seraient désormais infructueuses ; et, d'après la position de mes finances, je n'avais plus d'autre parti à prendre que de retourner sur mes pas, ou bien de risquer encore, pour parvenir à mon but, quelque tentative désespérée. La première alternative me faisait frissonner ; et qui ne se serait pas révolté à l'idée de se voir à jamais exclu du port après en avoir déjà franchi le seuil ? Avant de subir une aussi cruelle déception, je résolus donc de tenter un suprême effort. Mais à quel procédé avoir recours ? Quel chemin pouvait m'offrir l'issue favorable? Je fus longtemps sans rien imaginer d'ingénieux. Toutes mes facultés, hélas ! étaient frappées d'atonie, et mon esprit était uniquement préoccupé de ce que j'avais vu tandis que j'étais accroché aux basques du maudit Anglais. Le regard furtif que m'avait lancé Beethoven dans cette affreuse conjoncture n'était que trop significatif : il m'avait assimilé à un Anglais ! Comment détruire cette funeste prévention dans l'esprit du grand compositeur ? Comment lui faire savoir que j'étais un franc et
naïf Allemand, aussi pauvre d'argent que riche d'enthousiasme ? — Enfin, je me décidai à soulager mon cœur oppressé en lui écrivant. Je traçai donc sur le papier une brève histoire de ma vie ; je lui racontais de quelle manière j'étais devenu musicien, quelle adoration je professais pour son génie, et quelle était ma tentation de le connaître et de le voir de près. Je ne lui cachais pas que j'avais sacrifié, pour y parvenir, deux années entières à me créer une réputation dans la facture des galops et des pots-pourris ; enfin, je lui décrivais les détails de mon pèlerinage et quelles souffrances m'avaient causées la rencontre et l'obstination de l'horrible touriste anglais.
Tout en rédigeant ce récit de mes infortunes, mon cœur se dilatait, et j'arrivai, en finissant ma lettre, à une sorte d'épanchement confidentiel qui m'inspira même quelques reproches nettement articulés sur sa cruauté à mon égard et l'injustice de ses soupçons. Ma péroraison était pleine de feu, et j'eus pour ainsi dire un éblouissement en relisant l'adresse que je venais d'écrire : A Monsieur Louis de Beethoven. J'adressai au Ciel une muette prière, et j'allai moi-même remettre ma lettre au concierge.
Mais en rentrant à mon hôtel, ivre d'espérance, quel fut mon désappointement en apercevant encore l'Anglais à sa fenêtre ! Il m'avait vu sortir de la maison de Beethoven ; il avait remarqué l'expression joyeuse et fière de ma physionomie,
et il n'en fallait pas davantage pour réveiller les importunités de sa malveillance tyrannique. Il vint à ma rencontre sur l'escalier en me disant :
— Eh bien ! bon espoir ! Quand reverrons-nous Beethoven ? — Jamais, jamais ! lui dis-je ; Beetheven ne sera plus visible pour vous. Laissez-moi, monsieur ! il n'y a rien de commun entre nous !
— Oh ! pardonnez-moi, répondit-il ; et la basque de mon habit? De quel droit, monsieur, avezvous agi ainsi avec moi ? C'est vous qui êtes cause de la réception que m'a faite M. Beethoven. Il est clair qu'il a dû se formaliser de cette inconvenance.
Outré d'une aussi ridicule prétention, je m'écriai : — Monsieur, je vous rendrai la basque de votre frac. Vous pourrez le conserver comme un souvenir honteux de votre offense envers l'illustre Beethoven, et de vos persécutions inouïes envers un pauvre musicien. Adieu, monsieur, et puissions-nous%ne jamais nous revoir ! Il chercha à me retenir, en me disant, pour me tranquilliser, qu'il avait encore bon nombre d'habits en parfait état, et me demandant par grâce de lui apprendre quel jour Beethoven consentirait à nous recevoir. Mais je m'élançai avec impétuosité jusqu'à ma mansarde, et je m'y enfermai pour attendre impatiemment la réponse à. ma lettre.
Comment exprimer ce qui se passa en moi lors qu'au bout d'une heure à peu près, on m'apporta un petit fragment de papier à musique sur lequel
étaient tracées à la hâte les lignes suivantes : « Pardonnez-moi, monsieur R..., de ne pouvoir « vous recevoir que demain avant midi, étant « occupé aujourd'hui à préparer un paquet de « musique, qui doit partir parle courrier. Demain
« je vous attendrai.
« Beethoven. »
Je tombai involontairement à genoux, les yeux baignés de larmes délicieuses, et je rendis grâce à Dieu de cette insigne faveur. Mon ravissement se traduisit ensuite par des bonds sauvages, et je me livrai dans ma petite chambre aux contorsions les plus folles. J'ignore quelle figure de danse j'exécutai dans mon délire ; mais je me rappelle encore avec quelle confusion je m'interrompis subitement en entendant quelqu'un qui semblait m'accompagner en sifflant l'air d'un de mes galops. Rendu à mon sang-froid par cette allusion ironique, je pris mon chapeau, je sortis de l'hôtel, et je m'élançai à travers les rues de Vienne, léger et fringant comme un écolier en maraude. Mes tribulations, hélas ! m'avaient jusque-là fait oublier que j'habitais Vienne. Aussi combien ne fus-je pas alors émerveillé du brillant aspect de cette ville impériale! Dans mon état d'exaltation, tout s'offrait à moi sous les plus séduisantes couleurs. La sensualité superficielle des habitants me paraissait une ardeur vitale pleine de fécondité, et dans leur manie de jouissances futiles et éphémères, je ne voyais
qu'une active passion de l'art et du beau. Je lus les cinq affiches journalières des spectacles, dont l'une portait en gros caractères l'annonce de Fidelio, musique de Beethoven.
Comment me dispenser d'une semblable fête, malgré la piteuse situation de ma bourse ? On commençait l'ouverture au moment même où j'entrais au parterre. Je reconnus aussitôt que c'était un remaniement de l'opéra donné d'abord sous le titre de Léonoi'e, et qui, à l'honneur du public viennois, n'avait obtenu à sa première apparition aucun succès. On ne peut nier, à la vérité, que l'ouvrage n'ait beaucoup gagné à son remaniement ; mais cela vient surtout de ce que l'auteur du second libretto offrit au musicien plus d'occasions de développer son brillant génie ; Fidelio possède d'ailleurs en propre ses admirables finales et plusieurs autres morceaux d'élite. Je ne connaissais, du reste, que l'opéra primitif. Qu'on juge donc de mon ravissement à l'audition de ce nouveau chef-d'œuvre ! Une très jeune fille était chargée du rôle de Léonore ; mais cette actrice paraissait tellement s'être identifiée, dès son âge le plus tendre, avec le génie de Beethoven, qu'elle remplissait sa tâche avec une énergie poétique faite pour émouvoir l'âme la plus insensible ; elle s'appelait Schrœder. Qui ne connaît aujourd'hui la réputation européenne de la cantatrice qui porte maintenant le double nom de Schrœder-Devrient ? A elle appartient la
gloire d'avoir révélé au public allemand le sublime mérite de Fïdelio, et je vis ce soir-là le parterre étourdi de Vienne fasciné et fanatisé par son merveilleux talent. Pour ma part, j'étais ravi au troisième ciel.
Je ne pus fermer l'œil de la nuit. C'en était trop de ce que je venais d'entendre et du bonheur que me réservait le lendemain, pour que mes sens se laissassent captiver par l'illusion décevante d'un rêve. Je demeurai donc éveillé, livré à une ardente extase et tâchant de préparer dignement mes idées à l'entrevue solennelle qui m'était promise. Enfin le jour parut. J'attendis avec anxiété l'heure la plus convenable pour me présenter, et quand elle sonna, je tressaillis jusqu'à la moelle des os, enivré du bonheur dont j'allais jouir après tant de traverses et de mécomptes.
Mais une horrible épreuve m'attendait encore. Je trouvai froidement accoudé contre la porte de la maison de Beethoven un homme, un démon, cet Anglais acharné. Le diabolique personnage avait semé l'or de la corruption, et l'aubergiste vendu tout le premier à mon implacable ennemi, l'aubergiste qui avait lu le billet non cacheté de Beethoven, avait tout révélé au gentleman. Y ne sueur froide m'inonda à sa vue. Tout monenthousiasme, toute la poésie de mes rêves furent glacés, anéantis ; je retombai sous la griffe maudite de mon mauvais ange.
— Venez ! me dit-il dès qu'il m'aperçut, allons !
UN h; VISITE A BEETHOVEN 70
entrons chez Beethoven. Je voulus d'abord le dérouter en niant que tel fût l'objet de ma démarche ; mais il m'en ôta bientôt la faculté en m'avouant par quel moyen il avait surpris mon secret, et il affirma qu'il ne me quitterait pas avant d'avoir vu Beethoven avec moi. J'essayai d'abord de lui démontrer combien son projet était déraisonnable : vaines paroles ! Je me mis en colère et m'efforçai de le quereller : vains efforts! A la fin, j'espérai pouvoir me soustraire à cette contrainte parla vivacité de mes jambes ; je montai l'escalier quatre à quatre, et tirai violemment le cordon de la sonnette. Mais avant qu'on eût ouvert la porte, l'Anglais m'avait atteint, et se cramponnant par derrière à mon habit : — J'ai, me dit-il, un droit sur vos basques, et je ne lâcherai prise, mon cher, que devant Beethoven lui-même ! Poussé à bout, je me retourne avec fureur, presque résolu à me servir des voies de fait pour me débarrasser de l'orgueilleux insulaire, quand la porte s'ouvre, et une vieille gouvernante, d'une mine assez revèche, à l'aspect de cet étrange conflit, s'apprêtait déjà à la refermer. Dans une angoisse extrême, je criai mon nom avec éclat en protestant que Beethoven lui-même m'avait donné rendez-vous à cette heure. Mais la vieille ne paraissait pas parfaitement convaincue, tant la vue du gentleman lui inspirait une juste méfiance, lorsque Beethoven parut lui-même sur la porte de son cabinet. Je m'avançai aussitôt
8o DIX ECRITS DE RICHARD WAGNER
pour lui présenter mes excuses, mais j'entraînai à ma suite l'Anglais damné qui ne m'avait pas lâché, et qui en effet ne me laissa libre que lorsque nous fûmes précisément en face de Beethoven. Je dis à celui-ci mon nom qu'il ne pouvait comprendre étant complètement sourd, mais pourtant il parut deviner que c'était moi qui lui avais écrit la veille. Alors il me dit d'entrer ; et aussitôt, sans se laisser troubler le moins du monde par la contenance pleine de surprise de Beethoven, l'Anglais se glissa sur mes pas dans le cabinet.
J'étais donc enfin dans le sanctuaire ; mais la gêne affreuse où me jetait l'incroyable procédé de mon compagnon m'ôtait toute la sérénité d'esprit qui m'eût été nécessaire pour apprécier toute l'étendue de mon bonheur. Beethoven n'avait dans sonextérieur, ilfaut en convenir, rien de séduisant. Vêtu d'un négligé fort en désordre, il avait le corps ceint d'une écharpe de laine rouge. Son abondante chevelure grise encadrait son visage, et l'expression de ses traits, sombre et même dure, n'était guère capable de mettre un terme à mon embarras. Nous nous assîmes devant une table couverte de papiers ; mais une préoccupation pénible nous dominait tous, personne ne parlait, et Beethoven était visiblement contrarié de donner audience à deux personnes au lieu d'une. Enfin il me dit d'un ton brusque : — Vous venez deL... ? j'allais lui répondre, mais il m'arrêta en
me présentant une main de papier avec un crayon, et il ajouta : — Ecrivez, s'il vous plaît. Je n'entends pas.
J'étais instruit de la surdité de Beethoven, et pourtant ce fut comme un coup de poignard que ces mots articulés de sa voix rauque : Je n'entends pas ! Vivre dans la pauvreté et les privations, n'avoir au monde d'autre consolation, d'autre joie que la pensée de sa puissance comme musicien, et se dire, à toute heure, à toute minute: Je n'entends pas !... Je lus dans ce seul mot tout le secret de l'aspect défavorable de Beethoven ; je compris la raison de cette tristesse profonde empreinte dans sa physionomie, de la sombre humeur de son regard, et du dépit concentré d'ordinaire sur ses lèvres : il n'entendait pas !... Plein de trouble et d'émotion, et à peine maître de moi, j'écrivis pourtant quelques mots d'excuse accompagnés d'une brève explication des circonstances qui avaient amené chez lui l'Anglais à mes trousses. Celui-ci était demeuré immobile, en silence, et très satisfait de lui-même, en face de Beethoven qui, après avoir lu mes lignes manuscrites, lui demanda assez brusquement ce qu'il y avait pour son service.
— J'ai l'honneur, répliqua l'Anglais... — Monsieur, dit Beethoven, je ne vous entends pas, et je ne puis pas beaucoup parler non plus. Ecrivez ce que vous désirez de moi. L'Anglais réfléchit
un moment, puis il tira de sa poche un élégant album de musique, en me disant: Très bien! voulez-vous écrire que je prie M. Beethoven d'examiner mes compositions, et s'il y trouve quelque passage qu'il n'approuve pas, de vouloir bien les signaler par une croix.
J'écrivis sa réclamation mot à mot dans l'espoir d'être bientôt débarrassé de sa présence ; et j'avais deviné juste. Beethoven, après avoir lu, écarta de la main sur la table, avec un étrange sourire, l'album de l'Anglais, et lui dit enfin : Je vous le renverrai, monsieur. Mon gentleman enchanté se leva, fit une superbe révérence, et se retira.
Je respirai enfin ! La physionomie de Beethoven lui-même perdit quelque chose de son austérité, il me considéra quelques secondes, et me dit : < Cet Anglais paraît vous avoir beaucoup tourmenté ; consolez-vous-en avec moi, car il y a longtemps que je suis en butte à ces odieuses persécutions. Ils viennent visiter un pauvre musicien comme ils iraient voir une bête curieuse. Je suis peiné de vous avoir un moment confondu avec cette sorte de gens. Votre lettre témoigne que mes compositions vous ont satisfait ; cela me fait plaisir, car j'ai renoncé à peu près à conquérir les suffrages de la multitude » . Ces paroles simples et familières dissipèrent toute ma timidité, et, pénétré de joie, j'écrivis que j'étais loin assurément d'être le seul qui brùlàt du même enthousiasme pour les pro-
ductions de son brillant génie, et que le plus ardent de mes vœux serait de le voir un jour dans l'enceinte de ma ville natale, où il jouirait de l'admiration unanime inspirée par son talent.
— Les Viennois, en effet, me dit-il, m'impatientent souvent, ils entendent journellement trop de futilités déplorables pour pouvoir écouter de la musique sérieuse avec la gravité convenable.
Je voulus réfuter cette critique en citant les transports dont j'avais été témoin la veille à la représentation de Fidelio. — Hum, hum ! fit-il, Fidelio ?... Mon Dieu, c'est par vanité personnelle qu'ils applaudissent cet ouvrage de la sorte, à cause de la docilité pour leurs conseils dont ils s'imaginent que j'ai fait preuve dans le remaniement de cette partition, et ils croient que leur approbation de commande est une parfaite compensation de mon pénible travail. Ce sont de braves gens, mais légers de science ; et c'est pour cela, du reste, que leur société me plait davantage que la vôtre, messieurs les érudits. Du reste, comment trouvez-vous Fidelio maintenant ? — Je lui fis part de l'impression délicieuse que j'avais ressentie la veille, en observant que l'adjonction des nouveaux morceaux avait merveilleusement modifié et complété tout l'ensemble. — Maudite besogne ! répartit Beethoven . L'opéra n'est point mon fait ; du moins je ne connais pas de théâtre au monde pour lequel je voudrais m'engager à composer un nouvel ouvrage. Si
j'écrivais une partition conformément à mes propres instincts, personne nevoudraitl'entendre, car je n'y mettrais ni ariettes, ni duos, ni rien de tout ce bagage convenu qui sert aujourd'hui à fabriquer un opéra, et ce que je mettrais à la place ne révolterait pas moins les chanteurs que le public. Ils ne connaissent tous que le mensonge et le vide musical déguisés sous de brillants dehors, le néant paré d'oripeaux. Celui qui ferait un drame lyrique vraiment digne de ce nom passerait pour un fou, et le serait en effet, s'il exposait son œuvre à la critique du public, au lieu de la garder pour lui seul.
— Et comment lui demandai-je, faudrait-il s'y prendre pour composer un semblable opéra ? — Comme Shakspeare dans ses drames, répondit-il ; et il ajouta : Quand on consent à adapter au timbre de voix d'une actrice de ces misérables colifichets musicaux destinés à lui procurer les bravos frénétiques d'un parterre frivole, on est digne d'être rangé dans la classe des coiffeurs ou des fabricants de corsets, mais il ne faut pas aspirer au titre de compositeur. Quant à moi, de semblables humiliations me répugnent. Je n'ignore pas que bien des gens raisonnables, tout en me reconnaissant un certain mérite en fait de composition instrumentale, se montrent beaucoup plus sévères à mon égard au sujet de la musique vocale. Ils ont raison, si par musique vocale ils entendent la musique d'opéra, et Dieu me
préserve à jamais de me complaire à des niaiseries de ce genre.
Je me permis de lui demander si jamais quelqu'un avait osé, après avoir entendu sa cantate & Adélaïde, lui refuser la vocation la plus caractérisée pour le genre de la musique vocale. — Eh bien ! me répondit-il après une courte pause, Adélaïde et quelques autres morceaux de la même nature ne sont que des misères qui tombent assez tôt dans le domaine de la vulgarité, pour fournir aux virtuoses de profession un thème de plus qui puisse servir de cadre à leurs tours de force gutturaux. Mais pourquoi la musique vocale n'offrirait-elle pas, aussi bien que le genre rival, matière aune école sévère et grandiose ? La voix humaine est pourtant un instrument plus noble et plus beau que tout autre ; pourquoi ne pourraiton pas lui créer un rôle aussi indépendant ? Et à quels résultats inconnus ne conduirait pas un pareil système ? Car la nature si multiple des voix " humaines, et en même temps si différente de celle de nos instruments, donnerait à cette nouvelle musique un caractère tout spécial enlui permettant les combinaisons les plus variées. Les sons des instruments, sans qu'il soit possible pourtant de préciser leur vraie signification, préexistaient en effet dans le monde primitif comme organes de la nature créée, et avant même qu'il y eût des hommes sur terre pour recueillir ces vagues harmonies. Mais il en est tout autre-
ment du génie de la voix humaine ; celle-ci est l'interprète directe du cœur humain, et traduit nos sensations abstraites et individuelles. Son domaine est donc essentiellement limité, mais ses manifestations sont toujours claires et précises. Eh bien ! réunissez ces deux éléments ; traduisez les sentiments vagues et abrupts de la nature sauvage par le langage des instruments, en opposition avec les idées positives de l'àme représentées par la voix humaine, et celle-ci exercera une influence lumineuse sur le conflit des premiers, en réglant leur élan et modérant leur violence. Alors le cœur humain s'ouvrant à ces émotions complexes, agrandi et dilaté par ces pressentiments infinis et délicieux, accueillera avec ivresse, avec conviction, cette espèce de révélation intime d'un monde surnaturel.
Ici Beethoven essoufflé s'arrêta un moment, puis il reprit en soupirant : — Il est vrai qu'une pareille tâche présente mille obstacles dans la pratique ; car pour faire chanter il faut des paroles, et qui serait capable de formuler en paroles la poésie sublime qui serait le brillant résultat de la fusion de tous ces éléments ? L'art de l'écrivain serait évidemment impuissant pour y parvenir. Je publierai bientôt un nouvel ouvrage qui vous rappellera les idées que je viens d'émettre : c'est une symphonie avec chœurs ; mais je dois appuyer sur les difficultés que m'a suscitées en cette circonstance l'insuffisance du
langage poétique. Enfin j'ai arrêté mon choix sur la belle hymne de Schiller : A la joie. Ce sont là assurément de nobles et beaux vers, et pourtant qu'ils sont loin d'exprimer tout ce que j'ai rêvé à ce sujet
A présent même, j'ai peine à maîtriser l'émotion de mon cœur en me rappelant ces confidences par lesquelles le grand artiste m'initiait dès lors à l'intelligence complète de sa dernière et prodigieuse symphonie, qu'il venait à peine déterminer. Je lui exprimai ma reconnaissance avec toute l'effusion que devait provoquer cette insigne faveur, et je lui témoignai combien j'étais transporté d'apprendre la prochaine apparition d'un nouvel ouvrage de son génie. Je sentais mes yeux mouillés de larmes, et je fus presque tenté de m'agenouiller devant lui. Beethoven parut comprendre ce qui se passait en moi, il fixa sur moi un regard mélangé de tristesse et d'ironie, et me dit : — Vous pourrez prendre ma défense lorsqu'il s'agira de mon nouvel ouvrage. Rappelez- vous alors cet entretien, car je serai sans doute accusé de folie et de déraison par mainte personne raisonnable. Vous voyez pourtant bien, mon cher monsieur R..., que je ne suis pas encore précisément atteint de démence, quoique j'aie subi assez de tribulations depuis longtemps pour en courir la chance. Le -monde voudrait que je prisse pour règle les idées qu'il se forme du beau, et non les miennes ; mais il ne songe pas que dans mon
triste état de surdité, je ne puis obéir qu'à mes inspirations intimes, qu'il me serait impossible de mettre dans ma musique autre chose que mes propres sentiments, et que le cercle restreint de ma pensée n'embrasse pas, comme lui, leurs mille perceptions enivrantes, qui me sont totalement inconnues, ajouta-t-il avec ironie, et voilà mon malheur !
A ces mots, il se leva et se mit à marcher d'un pas rapide dans la chambre. Dans l'excès de mon émotion, je me levai pareillement, et je me sentis frissonner : il m'eût été impossible de pousser plus loin cet entretien en n'ayant recours qu'à des gestes ou à l'écriture. Il me sembla qu'en demeurant davantage je me rendrais importun ; mais je dédaignai de tracer froidement sur le papier quelques mots de remercîment et d'adieu ; je me bornai à prendre mon chapeau et à m'approcher du maître en lui laissant lire mon respectueux attendrissement dans mes regards. Il parut me comprendre et me dit : — Vous partez ? Restez -vous encore quelque temps à Vienne ? J'écrivis alors que l'unique but de mon voyage avait été de faire sa connaissance, et que, puisqu'il avait daigné m'accueillir avec autant de bonté, il ne me restait qu'à partir pénétré de joie et de reconnaissance. Il me répondit en souriant : — Vous m'avez écrit par quel moyen vous vous étiez procuré l'argent nécessaire à votre voyage. Vous pourriez rester à Vienne pour y
publier de nouveaux galops ; c'est une denrée qui se débite ici à merveille. Je déclarai à Beethoven que j'avais renoncé pour jamais à ce genre de travail, et que je ne pouvais concevoir quel motif assez puissant pourrait me déterminer désormais à un pareil acte d'abnégation. — Bah ! bah ! répliqua-t-il, pourquoi donc pas ? Et moi, vieux fou que je suis, ne serais-je pas mille fois plus heureux de composer des galops ; au lieu qu'il me faudra végéter à tout jamais dans la carrière que j'ai embrassée. Bon voyage ! ajouta-t-il, pensez quelquefois à moi, et tâchons d'oublier les déceptions et les traverses de la vie.
Emu jusqu'aux larmes, j'allais me retirer ; mais il me retint encore en me disant : — Arrêtez ! nous allons expédier l'affaire de l'Anglais mélomane. Voyons où il faut mettre des croix.3 Il prit en même temps l'album de l'Anglais et le parcourut en souriant, puis il le referma, et l'enveloppant d'une feuille de papier, il fit avec sa plume une énorme croix sur cette blanche enveloppe, en me disant : — Tenez ! remettez, je vous prie, à cet heureux mortel son chef-d'œuvre, et félicitez-le de ma part d'avoir deux oreilles bonnes et valides. J'envie réellement son sort. Adieu, mon cher, et conservez-moi votre amitié.
Ce fut ainsi qu'il me congédia, et je sortis de la maison dans un trouble extrême.
En rentrant à l'hôtel, je trouvai le domestique
9o DIX ÉCRITS DE RICHARD WAGNER
de l'Anglais occupé à attacher sa valise sur la voiture. Ainsi cet homme avait aussi bien que moi atteint son but, et je fus obligé de convenir qu'il avait fait preuve, à sa manière, de persévérance. Je montai à ma mansarde et fis mes préparatifs de départ pour le lendemain matin. Mes yeux tombèrent sur la grande croix apposée sur l'album de l'Anglais, et je ne pus réprimer un grand éclat de rire. Pourtant cette croix était un souvenir de Beethoven, et je me gardai bien de m'en dessaisir pour le gentleman musicien qui avait été le mauvais génie de mon saint pèlerinage. J'ôtai donc cette enveloppe que je réservai pour la collection de mes galops dignes de ce stigmate réprobateur. Quant à l'Anglais, je lui renvoyai son album intact avec un petit billet où je lui marquais que Beethoven avait été enchanté de sa musique, au point qu'il n'avait pas su où poser une seule croix de blâme.
Comme je quittais l'hôtel , l'Anglais montait justement dans sa voiture : — Oh ! adieu, me criait-il; vous m'avez rendu un très grand service, et je suis entièrement content d'avoir vu de près Beethoven. Voulez- vous que je vous emmène en Italie ?
— Qui donc allez-vous voir ? lui dis-je.
— Je veux faire la connaissance de M. Rossini. Oh ! c'est un bien grand compositeur.
— Merci, lui répondis-je, je connais Beethoven, et cela me suffit pour ma vie entière.
Nous nous séparâmes. Je jetai un dernier coup d'œil d'attendrissement sur la maison de Beethoven, et je me dirigeai du côté du nord, ennobli et relevé à mes propres yeux.
Autrefois les pièces de théâtre étaient précédées de prologues. Il est probable qu'on regardait comme une tentative trop hardie d'arracher d'un seul signe les spectateurs aux impressions encore toutes-puissantes de la vie habituelle, pour les transporter au milieu des apparitions idéales des héros de théâtre. On croyait agir plus prudemment en préparant le public par une introduction qui tenait déjà de l'art à un ordre de choses qui lui appartenait immédiatement. Ce prologue faisait appel à l'imagination des spectateurs, réclamait leur concours dans l'action qui allait se passer, et ajoutait un récit succinct de tous les événements qu'on devait supposer antérieurs à cette action, ou même quelquefois de ceux qu'on allait voir se développer dans la pièce. Quand on commença à donner des drames en musique, on aurait dû, pour rester fidèle à la mode, les faire précéder de prologues mêlés de chant. On introduisit à leur place l'ouverture, morceau de musique confié à l'orchestre seul, et qui devait précéder l'exécution du véritable drame. La manière dont furent conçues ces
premières introductions instrumentales donne à croire que les compositeurs n'avaient nullement l'intention de satisfaire toutes les conditions de l'ancien prologue. Elles étaient bien loin de donner par avance le sens de la pièce comme le faisait le prologue. L'art de la musique instrumentale était alors encore si borné que les compositeurs de ces époques n'avaient même pas à leur disposition les premiers moyens de résoudre un semblable problème. En conséquence, ils se contentèrent de donner un simple prélude musical qui ne devait servir à autre chose qu'à préparer les spectateurs au chant qu'ils allaient entendre. Si l'on n'avait déjà trop de raisons de reconnaître que la musique instrumentale de ce temps était encore dans son enfance, on pourrait supposer peut-être qu'on n'avait pas eu l'intention d'imiter le prologue, parce qu'on sentait combien peu il était dramatique. Toujours est-il certain qu'on ne peut rien retrouver de l'intention du prologue dans les premières ouvertures, si ce n'est peut-être celle d'établir une transition par laquelle les auditeurs étaient introduits dans le drame.
Ce ne fut que lorsqu'on eût été un peu familiarisé avec la musique instrumentale que vint l'idée de donner à cette introduction musicale un caractère plus déterminé qui s'accordât avec celui du drame qui allait suivre. Ce caractère ne s'exprima guère que dans les traits principaux et se borna à reproduire ou plutôt à faire pressentir la ten-
dance triste ou gaie du sujet. Ces ouvertures étaient courtes, consistaient souvent en un seul mouvement lent, et l'on peut retrouver les exemples les plus frappants de ce mode de construction, quoique étendu considérablement, dans les oratorios de Haendel. Le libre développement de l'ouverture fut paralysé par cette fâcheuse circonstance qui arrêtait les compositeurs dans les premières périodes de la musique, à savoir l'ignorance où ils étaient des procédés sûrs par lesquels on peut, à l'aide des hardiesses légères et des successions de fraîches nuances, étendre un morceau de musique de longue haleine. Cela ne leur était guère possible qu'au moyen des finesses du contre point, la seule invention de ces temps qui permît à un compositeur de dévider un thème unique en un morceau de quelque durée. On écrivait des fugues instrumentales; on se perdait dans les détours de ces curieuses monstruosités de la spéculation artistique. La monotonie et l'uniformité furent les produits nets de cette direction. Ces sortes de compositions étaient surtout impuissantes à exprimer un caractère déterminé et individuel. Haendel lui-même ne paraît pas s'être aucunement soucié que l'ouverture s'accordât exactement avec la pièce ou l'oratorio. Il est par exemple impossible de pressentir par l'ouverture du Messie qu'elle doit servir d'introduction à une création aussi fortement caractérisée, aussi sublime que l'est ce célèbre oratorio.
On fut bien plus près de résoudre la question, quand on fit précéder les opéras par des symphonies en trois parties. On tâcha d'exprimer dans ces trois divisions des caractères, qui formaient contraste, et, plus tard, Mozart montra, dans sa symphonie de X Enlèvement du Sérail, jusqu'à quel point on peut réussir à rendre ainsi par avance le sens d'un opéra. Cependant, il existe encore dans cette distinction en trois parties, dont chacune exprime un caractère à part, au moyen d'un mouvement musical différent, une sorte de gaucherie. Il s'agissait donc désormais de réunir en un tout ce qui était isolé, et de relier dans un seul morceau de musique qui se développât sans interruption, des caractères et des contrastes. Les créateurs de la forme parfaite de l'ouverture furent Gluck et Mozart. Gluck luimême se contenta souvent encore de traiter l'ouverture comme un morceau de musique qui devait introduire l'auditeur dans l'opéra, ou du moins dans la première scène. Cependant, quoiqu'il parût la considérer dans ce cas sous le rapport purement musical, et qu'il n'écrivit pas de conclusion complète, il eut toujours à cœur de développer d'une manière indépendante, dès le commencement de cette introduction instrumentale, le caractère dramatique de l'opéra. L'ouverture & Iphi génie en Aulide est la plus achevée que Gluck ait écrite. Le maître a tracé ici en traits grandioseset puissants L'idée principale du drame,
et l'a personnifiée avec la clarté de l'évidence. Nous reviendrons sur ce chef-d'œuvre quand nous aurons à démontrer d'après ce magnifique exemple quelle forme d'ouverture peut être tenue pour la plus parfaite.
Après Gluck, ce fut Mozart qui donna à l'ouverture son véritable sens. Sans chercher péniblement à exprimer et à rendre ce que la musique ne peut jamais, par sa nature, ni rendre nrexprimer, les détails et les complications de l'action, comme les expliquait l'ancien prologue, il saisit l'idée conductrice du drame, en prit le côté qui appartenait essentiellement à la musique, la passion, et en fit ainsi une poétique contreépreuve du drame proprement dit, tableau qui avait assez de valeur indépendante pour être vu isolé, mais qui puisait pourtant sa nécessité intrinsèque dans le drame auquel il était destiné. De cette façon, l'ouverture devint un morceau de musique qui existait par lui-même, et qui était par conséquent complètement fini, alors même que sa contexture le rattachait à la première scène de l'opéra. Mozart donna pou rtant à la plupart de ses ouvertures une conclusion musicale, comme on en trouve dans celles de la Flûte enchantée, du Mariage de Figaro, de la Clémence de Titus. On devrait donc s'étonner qu'il n'ait pas fait de même dans la plus achevée, la plus complète de toutes, celle de Don Juan, si l'on n'était d'ailleurs forcé d'accorder que la prodigieuse transition des
dernières mesures de l'ouverture à la première scène de l'opéra est un trait de génie tel qu'il constitue une conclusion d'une nature toute particulière qui ne pouvait tourner autrement dans une ouverture de Don Juan.
L'ouverture ainsi faite par Gluck et Mozart devint la propriété de Cherubini et de Beethoven. 11 faut seulement remarquer que dans la manière de voir de ces deux grands compositeurs, qui ont, du reste, de nombreux points d'affinité, Cherubini conçut en grande partie selon le type laissé par Mozart, pendant que Beethoven finit par s'en éloigner prodigieusement. Les ouvertures de Cherubini sont des esquisses poétiques de la principale idée du drame, envisagée dans ses traits généraux, et resserrée dans l'unité claire et transparente; mais son ouverture des Deux Journées nous montre comment la marche dramatique du poème peut s'exprimer, même dans cette forme, sans nuire en rien à l'unité de la facture artistique. L'ouverture de Fïdclio, de Beethoven (la seconde en mi) est incontestablement parente de cette ouverture des Deux Journées de Cherubini, et c'est dans ces deux morceaux que ces deux grands maîtres ont le plus de points de contact. Que ces limites ainsi faites aient été d'ailleurs trop gênantes pour le génie impétueux de Beethoven, c'est ce qu'on reconnaît bien évidemment dans ses autres grandes ouvertures, surtout dans celle
de Léouore. Beethoven, qui n'eut jamais une véritable occasion de déployer l'élan dramatique de son génie sur le terrain du drame, tel qu'il le lui eût fallu, paraît avoir cherché à s'en dédommager en s'appropriant l'ouverture comme un domaine vacant qui lui appartenait par le droit du génie, et où il put développer sans entraves les inspirations pour lesquelles le drame lui mesurait l'espace d'une main avare. Ce fut comme avec humeur qu'il se détourna des petits intérêts de situation de l'intrigue dramatique, pour recomposer complètement, dans l'ouverture, le drame à sa manière. On ne peut admettre d'autre origine à son ouverture de LéoJiore. Bien loin de vouloir se réduire à une simple introduction musicale pour le drame, il anticipa, au contraire, sur le drame dans l'ouverture, et le développa par avance selon ses inspirations créatrices. Cette composition gigantesque ne peut plus s'appeler ouverture : c'est le drame lui-même à sa plus haute puissance.
Les ouvertures de Beethoven et de Cherubini furent les modèles de Weber, et quoiqu'il n'osât pas tendre à cette hauteur vertigineuse où s'était placé Beethoven dans l'ouverture de Léouore, il continua avec bonheur à imprimer à l'ouverture une allure dramatique qui, heureusement, ne se perdit jamais dans la peinture minutieuse d'accessoires sans valeur et dépourvus de portée musicale. Et même là où Weber se laissa entraîner
par le besoin de la description musicale à réunir plus de pensées et d'images secondaires que ne pouvait le comporter la forme de l'ouverture telle que lui-même l'avait admise, il a toujours su, du moins, si bien conserver l'unité dramatique de sa conception, qu'on peut lui attribuer le mérite d'invention d'un nouveau genre. Ce genre, on dut lui donner le nom de fantaisie dramatique, et le plus beau résultat obtenu sous ce rapport est l'ouverture à'Obéron. Cette composition est, pour les compositeurs modernes, de la plus haute importance, eu égard à la tendance qu'ils ont prise en traitant l'ouverture. Dans cet ouvrage, Weber a fait un pas qui, avec son grand talent et l'élan poétique de son imagination, ainsi que je l'ai fait remarquer, ne pouvait que produire un brillant résultat. On ne peut nier cependant que l'indépendance de la production musicale doit être compromise quand elle est subordonnée à une idée dramatique qu'on lui impose, alors que cette idée n'est pas rendue à grands traits, dont la largeur ne saurait être un obstacle à la conception purement musicale. Le compositeur ne peut alors peindre les détails dans le développement de son thème dramatique qu'en morcelant son travail musical. Comme je me propose d'insister ultérieurement sur ce point, je me borne à faire remarquer ici que l'< conçue de cette manière tourne nécessairement à la décadence, car elle tombe aij
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en plus dans la classe des morceaux qui méritent moins le nom d'ouverture que celui de potpourri.
L'histoire des pots-pourris commence à l'ouverture de la Vestale de Spontini. Quels que soient le génie et la poésie qu'on doive reconnaître dans ce morceau, il n'en contient pas moins les premières traces de cette manière légère et superficielle dans l'exécution de l'ouverture, manière qui a si généralement prévalu depuis ce temps. Pour peindre d'avance le mouvement dramatique d'un opéra, il ne fut plus question de créer un nouveau tableau existant par lui-même et en vertud'un enchaînement d'idées indépendantes, mais on y suppléa en dépeçant les images isolées de l'opéra, moins à raison de leur importance qu'à cause de leur éclat, et en les alignant l'une à côté de l'autre. Pour un public auquel on demandait ainsi moins de réflexion profonde, la séduction de cette manière de procéder consistait tout à la fois dans un choix habile des motifs les plus brillants et dans le mouvement agréable, dans le papillotage varié qui résultait de leur arrangement. C'est ainsi que naquirent l'ouverture si admirée de Guillaume Tell de Rossini, et celle de Zampa d'Hérold. On ne peut méconnaître dans les compositions de cette espèce une grande puissance d'amusement, mais la complète renonciation à une idée artistique et indépendante les rend indignes de compter dans l'histoire de l'art
noble et élevé. C'est de la musique faite pour plaire, et rien de plus.
Maintenant que nous avons parcouru l'histoire de l'ouverture, et mis sous nos yeux les produits divers les plus brillants de ce genre, reste la question de savoir laquelle de ces manières de concevoir et d'exécuter l'ouverture est la plus juste et la mieux appropriée à sa destination. Comme il s'agit de ne pas se faire exclusif, une réponse nette et précise à cette question n'est certainement pas une chose facile. Nous avons devant nous deux chefs-d'oeuvre inaccessibles dans lesquels, si la sublime intention exécutrice est absolument la même, la conception immédiate et le travail de la matière diffèrent complètement. Je parle des ouvertures de Don Juan et de Léonore. Dans la première, l'idée dominante, l'idée saisissante du drame est pour ainsi dire indiquée par deux traits principaux, et puise le complément d'une vie réelle, incontestable, dans le mouvement du travail musical. La passion humaine s'agite dans un conflit contre la puissance infernale sous laquelle elle paraît destinée à succomber. Si Mozart eût ajouté à son ouverture la terrible et tragique conclusion de son opéra, rien ne manquerait à cette œuvre pour être considérée comme un tout complet, un drame à part. Mais le compositeur abandonne au pressentiment le résultat de cette lutte que personnifie son ouverture. Dans l'étonnante transition à la pre-
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mière scène de l'opéra, les éléments ennemis semblent se plier à une volonté supérieure, et un souffle plaintif, profond et tragique plane comme un souffle calmant sur les combattants épuisés. Quelque précise, claire et saisissable que soit dans cette ouverture, du moins pour une organisation poétique, cette principale idée tragique de l'opéra, il ne s'y trouve pourtant pas un seul passage qui se rapporte immédiatement à la marche dramatique de l'action. Nous ne trouvons nulle part un motif qu'on puisse signaler comme telle ou telle partie de l'opéra. Le mouvement du travail musical de l'ouverture est complètement indépendant des péripéties de la scène. L'auditeur est saisi par les alternatives d'un combat acharné, mais il ne s'attend jamais à le voir se transformer en drame. C'est ici qu'existe la différence radicale entre l'ouverture de Don Juan et celle de Léonore. En écoutant ce dernier morceau, on ne peut se défendre de cette violente anxiété qui nous domine quand nous assistons au développement immédiat d'une action saisissante. Dans cette puissante composition, Beethoven a donné, comme je l'ai déjà dit, un drame musical, drame à part, créé à l'occasion d'un autre drame, et non pas la simple esquisse de l'idée dominante, ou une introduction préparatoire à l'action scénique. La manière de procéder de Beethoven avec la conception de l'élément dramatique nous fait deviner facilement le motif pour lequel il a
regardé comme un devoir d'artiste, devoir supérieur, de faire son ouverture ainsi et non autrement. L'acte grandiose, poétique, qui s'accomplit, mais retardé, affaibli par une foule d'incidents inutiles, dans l'opéra même, il s'agissait pour Beethoven de le représenter ici dans son unité la plus resserrée. L'histoire d'un cœur animé d'un grand amour, exalté par une résolution sublime jusqu'à descendre comme un génie sauveur dans les abîmes de la mort, voilà ce que le grand musicien voulait nous rendre sous les couleurs les plus naturelles d'une sainte poésie. Une pensée morale, élevée, semble pénétrer tout l'ouvrage. C'est la liberté qu'un ange de lumière apporte joyeusement à l'humanité souffrante. Nous sommes transportés dans un sombre cachot. Aucun rayon du jour, n'arrive jusqu'à nous. L'horrible silence de la nuit n'est troublé que par des soupirs gémissants, par une aspiration profonde vers la liberté, la liberté ! Là-bas, sous lalumière du soleil, un ange abaisse vers le cachot des regards pleins de désirs. L'air de pure, de divine liberté qu'il respire lui devient un fardeau du moment qu'il ne peut le respirer avec vous sur qui pèse l'abîme. 11 prend alors une résolution de détruire toutes les barrières, tous les obstacles qui vous séparent des regards du ciel lumineux. Semblable à un second Messie, il veut accomplir l'œuvre de rédemption. Mais cet ange est une femme douée d'une force non divine, mais humaine.
Elle est' menacée de succomber. Mais l'idée surhumaine, divine, qui illumine son âme relève de nouveau son héroïque résolution, soutient ses forces jusqu'au bout ; par un effort suprême, immense, elle surmonte les derniers obstacles, arrache la dernière pierre qui mure l'entrée du cachot ; les puissants rayons du soleil vont éclater dans les ténèbres: Liberté! liberté! s'écrie la rédemptrice; Liberté ! s'écrie le captif délivré. Voilà l'ouverture de Léonore comme l'a faite Beethoven. Elle est dominée dans tout son cours par l'infatigable animation du progrès dramatique, par l'ardent désir d'accomplir une tâche sublime.
Cet ouvrage est cependant unique en son genre, et, comme je l'ai déjà dit, ne saurait plus être appelé ouverture, tant que nous entendrons par ouverture un morceau dont la seule destination est d'être exécuté avant le drame et de disposer l'auditeur à en comprendre le caractère particulier. D'ailleurs, comme je ne traite point ici d'oeuvre d'art en général, mais seulement de ce qui doit être la véritable destination de l'ouverture prise dans son sens exact, celle de Léonore ne doit pas être admise comme règle, parce qu'elle offre par avance le drame complet, dans son mouvement ardent et précipité. Il en résulte qu'elle risque de ne pas être comprise des auditeurs, s'ils ne possèdent ni une grande dose d'imagination ni la connaissance anticipée de l'action scé-
nique ; ou bien elle satisfait tout d'abord l'auditeur mieux doué, et, dans un certain sens, atténue le plaisir qu'il doit trouver à connaître l'opéra même.
Laissons donc de côté cette gigantesque ouverture de Léonore, et retournons à celle de Don Juan. Ici nous avons trouvé le contour de l'idée conductrice du drame développé par une exécution purement musicale, mais nullement dramatique. Je déclare sans hésiter que cette manière de concevoir et de traiter l'ouverture me parait la plus appropriée à la destination de ces sortes de morceaux, et surtout parce que, de cette manière, le compositeur peut demeurer complètement dans le domaine de la musique, sans être mis dans la nécessité d'introduire dans son travail musical des détails d'art purement dramatiques, et, par conséquent, de sacrifier plus ou moins sa liberté d'artiste. Et puis, le musicien atteint ainsi, du moins à mon avis, le plus sûrement au but de l'ouverture. Ce morceau doit être en réalité un prologue idéal, et comme tel, en vous transportant dans une sphère supérieure, doit vous préparer, et non épuiser par avance le sujet, du moins sous le rapport dramatique. Je ne prétends pas dire cependant que l'idée personnifiée musicalement ne doit pas être poussée jusqu'à son expression la plus complète. Au contraire, l'ouverture, considérée comme œuvre musicale, doit être un toutamenéà saplusentière conclusion.
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On ne peut donner, pour cette manière de concevoir l'ouverture, d'exemple plus clair et plus beau que l'ouverture d' ' Iphigénie en Aulide de Gluck. Essayons de démontrer plus particulièrement, d'après cette composition, quelle est la meilleure façon de procéder dans la construction d'une ouverture. Ici encore, comme dans celle de Don Juan, c'est la lutte de deux éléments ennemis qui produit le mouvement du morceau. Le drame même à! Iphigénie se compose de ces deux éléments. L'armée des héros grecs est convoquée et réunie pour l'accomplissement d'une grande entreprise commune : animée d'une seule idée, l'exécution de ce grand dessein, tout intérêt humain disparait devant cet intérêt unique de la masse. A cet intérêt colossal est opposé un seul intérêt privé, la conservation d'une seule vie humaine, le salut d'une tendre jeune fille. Avec quelle vérité caractéristique Gluck n'a-t-il pas personnifié musicalement ces éléments ennemis ! Avec quelles sublimes dimensions ne les a-t-il pas mesurés et opposés l'un à l'autre dans l'ouverture, à ce point que dans cette opposition seule résident tout d'abord la lutte et, par conséquent, le mouvement. On peut reconnaître à sa vigueur imposante, dans l'unisson de fer de l'allégro, la masse réunie pour un intérêt unique. C'est avec attendrissement qu'on reconnaît ensuite, dans le tendre et touchant contraste, l'individu souffrant qui doit être sacrifié à la masse.
L'œuvre musicale ainsi animée par le contraste de ces mêmes éléments nous donne immédiatement l'idée la plus grande de la tragédie grecque, et remplit tour à tour nos cœurs d'admiration et de pitié. Nous sommes donc préparés par un sentiment surexcité et sublime; nous recevons même une intelligence supérieure pour voir se développer devant nous l'action dramatique. Puisse ce magnifique exemple servir, à l'avenir, de règle pour la composition de l'ouverture, et montrer en même temps combien une simplicité grandiose dans le choix des motifs musicaux est faite avant tout pour donner la plus réelle et la plus prompte intelligence des vues les plus élevées de l'artiste ! Combien, au contraire, ce résultat eut été plus difficile à obtenir si, au milieu de la lutte de ces éléments principaux telle que Gluck l'a peinte dans son ouverture, on eût introduit toutes sortes de motifs accessoires destinés à exprimer telle ou telle circonstance secondaire du drame, qui auraient disparu dans la masse ou bien morcelé et affaibli l'impression immédiate ! Malgré cette simplicité dans les moyens d'entraînement, on peut donner encore un vaste champ dramatique au développement musical des idées dominantes dans l'ouverture. 11 ne s'agit pas, à la vérité, de cette sorte d'action qu'on ne peut trouver que dans le drame même , mais de celle qui réside dans l'essence de la musique instrumentale. Quand vous traiterez
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musicalement deux idées dominantes, vous ferez presque toujours naître une sorte d'attraction ardente vers un point culminant. La conclusion devient même souvent indispensable, car tout combat doit finir par une victoire, par une défaite, ou par une conciliation. Or, comme c'est la lutte des principes qui produit surtout la vie dramatique, on peut donner déjà dans l'ouverture, comme conclusion dramatique, le résultat de ce combat dont la peinture est fort bien dans les moyens de l'art musical. C'est de ce point de vue qu'ont été conçues la plupart des ouvertures de Cherubini, Beethoven et Weber.Dans l'ouverture des Deux Journées, cette importante crise est peinte avec la plus grande décision. Les ouvertures de Fidelio, à'Egmont, de Corwlan, ainsi que celle du Freïschutz, expriment clairement et fort bien le résultat d'un violent combat. Les points de repère pour l'intelligence du sujet dramatique résideraient donc dans le caractère des deux thèmes principaux ainsi que dans le mouvement que donne à ces motifs le travail musical inspiré par l'idée de la lutte. Ce travail, d'ailleurs, n'en doit pas moins être purement musical, et l'allure ne doit jamais être modelée sur la marche des événements du drame même, parce qu'une pareille manière de procéder détruirait l'indépendance de la production musicale.
Le problème le plus élevé dans cette manière modifiée de concevoir l'ouverture consiste donc à
rendre avec des principes musicaux indépendants l'idée caractéristique du drame, et à la conduire vers une conclusion telle qu'on puisse y reconnaître la solution du problème scénique. Le compositeur travaille fort heureusement pour l'intelligence de l'intention dramatique, quand il sait enchâsser dans son ouverture des motifs caractéristiques, des dessins ou des rythmes qui sont empruntés à l'opéra. Ces éléments doivent alors offrir une signification importante, et non un mérite purement accidentel. Ces motifs ou rythmes apparaîtront comme incidents indicateurs ou décisifs et de manière à pouvoir donner au mouvement dutravail musical un sens précis etindividuel. Mais on ne doit jamais perdre de vue qu'ils doivent être de source entièrement musicale et non emprunter leur signification aux paroles qui les accompagnent dans l'opéra. Le compositeur commettrait alors la faute de se sacrifier lui et l'indépendance de son art devant l'intervention d'un art étranger. 11 faut, dis-je, que ces éléments soient de nature purement musicale, et je citerai comme exemples les accords de trombones des prêtres dans l'ouverture de la Flûte enchantée, l'appel de trompettes dans celle de Léonove, et la mélodie du cor enchanté dans celle d'Oùe'ro/i. Ces motifs musicaux empruntés à l'opéra arrivent dans ces ouvertures comme moyens d'explication ou de conclusion pour l'intérêt dramatique, et servent à donner d'une
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manière poétique, et par les seuls moyens de l'art musical, un sens individuel à l'ouverture, ce qui tourne au profit de l'intelligence du drame.
Si l'on établit donc qu'il faut, sans sacrifier la destination spéciale de la musique, colorer par un mouvement dramatique le travail musical de l'ouverture en tant que la décision de la lutte musicale répond à la crise résultant des éléments constitutifs du drame, il faut revenir à poser cette question: le dénouement du drame ou les péripéties dans la destinée des personnages principaux doivent-ils exercer une influence immédiate sur la conception de l'ouverture, surtout à la péroraison ? Cette influence ne doit certainement être admise que d'une manière conditionnelle. L'ouverture, aussitôt qu'elle a posé ses pensées principales et ses moyens d'exécution dans le sens purement musical, peut toujours développer les principes constitutifs du drame, mais n'a rien à faire avec la destinée individuelle des personnages. Le compositeur ne doit résoudre que la question supérieure et philosophique de l'ouvrage, et exprimer immédiatement le sentiment qui s'y répand et le parcourt dans toute son étendue comme un fil conducteur. Ce sentiment arrive-t-il dans le drame à un dénouement victorieux, le compositeur n'a guère à s'occuper que de savoir si le héros de la pièce remporte cette victoire, ou s'il épronve une fin tragique.
DE L'OUVERTURE m
En se plaçant à ce point de vue, il s'éloigne et s'affranchit de toutes les complications accidentelles du fait. Nulle part l'idée supérieure et tragique n'a été exprimée en musique avec plus de beauté et de noblesse que dans l'ouverture à!Egmont, de Goethe. Le destin élève ici par un coup décisif le héros au triomphe. Les derniers accents de l'ouverture, qui se montent à la sublimité de l'apothéose, rendent parfaitement l'idée dramatique, tout en formant l'œuvre la plus musicale. Le combat des deux éléments nous entraîne ici impérieusement, même dans la musique, à un dénouement nécessaire, et il est surtout de l'essence de la musique de faire apparaître cette conclusion comme un fait consolateur. Je ne connais qu'une seule exception remarquable qui contredise cette opinion, c'est l'ouverture de Coriolan. Mais si l'on étudie encore avec attention cette œuvre tragique et importante, cela s'explique, parce qu'il ne pouvait être question d'y exprimer une idée tragique qui fût généralement sentie par tous. Une sauvage arrogance qui n'a pu exciter l'intérêt et la pitié que lorsque l'excès de sa force a été brisé, forme l'élément vital de cette ouverture. Mais le maître ne s'y montre pas moins unique et inaccessible, le maître qui a créé Coriolan et Lconore ; et ce que nous devons admirer en lui avec un religieux saisissement, est souvent ce qui est le moins fait pour être imité. Ce n'est qu'en combinant tout ce qu'ont créé des
génies tels que Gluck, Mozart et Beethoven, qu'on peut en composer un idéal à la portée du plus grand nombre, susceptible de nous guider aujourd'hui comme une constellation amie dans toutes les branches de l'art. Quant à les considérer isolément, chacun de ces grands hommes n'est pas imitable, et aucun d'eux n'a été atteint jusqu'à ce jour.
Nous venons de le mettre en terre ! Le temps était sombre et glacial, et nous n'étions qu'en bien petit nombre. L'Anglais était encore là ; il veut maintenant lui élever un monument. — Il aurait bien mieux fait de lui payer ses dettes !
C'était une triste cérémonie. Notre respiration était gênée par un de ces vents aigres qui signalent le commencement de l'hiver. Personne, parmi nous, n'a pu parler, et il y a eu absence totale d'oraison funèbre. Pourtant, vous n'en devez pas moins connaître celui à qui nous venons de rendre les derniers devoirs : c'était un homme excellent, un digne musicien, né dans une petite ville de l'Allemagne, mort à Paris, où il a bien souffert. Doué d'une grande tendresse de cœur, ii ne manquait pas de se prendre à pleurer toutes les fois qu'il voyait maltraiter les malheureux chevaux dans les rues de Paris. Naturellement doux, il supportait sans colère de se trouver dépossédé par les gamins de sa part des trottoirs si étroits de la capitale. Malheureusement, il joignait à tout cela une conscience d'artiste d'une scrupuleuse délicatesse ; il était ambitieux
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sans aucun talent pour l'intrigue ; de plus, dans sa jeunesse, il lui avait été donné de voir une fois Beethoven, et cet excès de bonheur lui avait tourné la tête de telle sorte qu'il ne put jamais seretrouverdans son assiette pendant son séjour àParis. Un jour, il y a de cela plus d'un an, je me promenais au Palais-Royal, lorsque j'aperçus un magnifique chien de Terre-Neuve se baignant dans le bassin. Amateur de chiens comme je ie suis, je ne pus refuser mon admiration à ce bel animal qui sortit de l'eau, et obéit à l'appel d'un homme auquel je ne fis d'abord nulle attention, et sur lequel mes regards ne s'arrêtèrent que parce que je vis en lui le propriétaire de ce chien d'une si merveilleuse beauté. Il s'en fallait de beaucoup que cet homme fût aussi beau que son compagnon quadrupède. Il était vêtu proprement, mais Dieu sait à la mode de quelle province pouvait appartenir sa toilette. Cependant, ses traits ne laissaient pas d'éveiller en moi je ne sais quel vague souvenir ; peu à peu j'en vins à me les rappeler d'une manière de plus en plus distincte, et enfin, oubliant l'intérêt que le chien venait de m'inspirer, je me précipitai dans les
bras de mon ami R Nous fûmes l'un et l'autre
enchantés de nous revoir. Il faillit s'évanouir d'attendrissement. Je le menai au café de la Rotonde. — Je pris du thé mêlé de rhum, et lui demanda du café, qu'il but les yeux tout humides de larmes.
— Mais, au nom du ciel, lui dis-je, quel motif peut t'amener àParis ? qui peut t'avoir fait quitter, à toi, modeste musicien, ta province allemande et ton cinquième étage ?
— Mon ami, me répondit-il, ai-je été poussé à une telle démarche par la passion aérienne d éprouver la vie qu'on mène dans Paris, à un sixième étage, ou bien par le désir plus mondain d'essayer s'il ne me serait possible de descendre au second ou même au premier, c'est un point sur lequel je ne suis pas encore bien ûné moimême. Avant tout, j'ai cédé à un irrésistible besoin de m'arracher aux misères des provinces allemandes, et sans vouloir tàter de nos capitales, villes grandioses, sans aucun doute, je me suis rendu tout d'abord dans la capitale du monde, dans ce centre commun où vient aboutir l'art de toutes les nations, où les artistes de tous pays rencontrent la juste considération qui leur est due, et où moi-même j'espère trouver moyen de faire germer enfin le grain d'ambition que le ciel m'a mis au cœur.
— Ton ambition est bien naturelle, lui répliquai-je, et je te la pardonne, quoique, à vrai dire, elle doive m'étonner en toi. Mais d'abord, explique-moi par quels moyens tu prétends te soutenir dans cette nouvelle carrière. Combien as-tu à dépenser par an? Voyons, ne t'effarouche pas ainsi ; je sais bien que tu n'étais qu'un pauvre diable, et que, par conséquent, il ne peut être
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question de tes rentes. Mais enfin, puisque te voilà ici, je dois supposer ou que tu as gagné à la loterie, ou bien que tu as su te concilier la faveur et la protection, soit de quelque parent haut placé, soit de quelque personnage important, de telle sorte que tu te trouves assuré d'un revenu passable au moins pour dix bonnes années.
— Vous voilà bien, vous autres fous, avec votre manière d'envisager toutes les questions, me répondit mon ami avec un sourire de bonne humeur, et, après s'être remis d'un premier saisissement : vous ne manquez jamais de porter avant tout votre attention sur ces misérables et prosaïques détails. De toutes tes suppositions, mon très cher, il n'en est pas une seule qui se trouve juste. Je suis pauvre; dans quelques semaines même je vais me trouver sans le sou. Mais qu'importe cela ? J'ai du talent ; on me l'a assuré du moins. Eh bien ! ce talent, pour le faire valoir, devais-je par hasard choisir la ville de Tunis ? Non sans doute, et je suis venu tout droit à Paris. Ici, je ne tarderai pas à éprouver si l'on m'a trompé en me faisant croire à ma vocation d'artiste, si l'on a eu tort de me faire espérer des succès, ou si réellement je possède quelque mérite. Dans le premier cas, je serai bientôt et volontairement désabusé, et alors, éclairé sur le peu que je vaux, je n'hésiterai pas à retourner au pays pour y reprendre ma
modeste chambrette ; mais s'il en est autrement, c'est à Paris que mon talent sera plus vite connu et plus dignement payé qu'en aucun autre pays du monde. Oh! ne ris pas ainsi, et tâche plutôt de me répondre par quelque objection fondée.
— Mon pauvre ami, lui dis-je, je ne ris plus ; en ce moment, au contraire, j'éprouve pour toi et pour ton chien une inquiétude qui m'afflige profondément, car, quelque modéré que tu puisses être dans ton appétit, je sais que ce bel animal ne laissera pas de manger beaucoup. Tu veux nourrir toi et ton chien avec ton talent ? C'est un beau projet, car si notre propre conservation est le premier devoir qui nous soit imposé, l'humanité envers les animaux est le second et le plus beau.Maisdis-moi maintenant, quels moyens comptes-tu employer pour mettre ton talent en évidence? Quels sont tes projets ? Voyons, faismoi part de tout cela.
— Oh ! pour ce qui est des projets, je n'en manque pas, et je vais t'en soumettre un grand nombre. D'abord je pense à un opéra. J'en ai une bonne provision ; les uns sont entièrement terminés, les autres ne sont faits qu'à moitié ; d'autres encore, et en grand nombre, ne sont qu'ébauchés, soit pour le Grand-Opéra, soit pour l'Opéra-Comique. Ne m'interromps pas ! Je sais parfaitement que de ce côté les affaires ne marcheront pas très vite, et je ne considère ce
projet que comme le but principal vers lequel doivent tendre et se concentrer tous mes efforts. Mais si je ne dois pas espérer d'obtenir si promptement la représentation de mes ouvrages, tu m'accorderas bien au moins qu'avant peu je pourrai être fixé sur la question de savoir si mes compositions seront acceptées ou non par les directions théâtrales. Eh quoi ! tu ris encore ! Ne dis rien ; je connais d'avance l'objection que tu médites, et je vais y répondre à l'instant. Je suis bien persuadé qu'ici encore j'aurai à lutter contre des obstacles sans cesse renaissants ; mais enfin ces obstacles, en quoi peuvent-ils consister, après tout ? Uniquement dans la concurrence. Les plus grands talents se trouvant réunis ici, chacun à l'envi vient offrir ses œuvres ; or, il est du devoir des directeurs de soumettre ces œuvres à un examen sévère et consciencieux ; la lice doit être impitoyablement fermée aux médiocrités, et il ne peut être donné qu'aux travaux d'un mérite avéré d'avoir l'honneur d'être choisis entre tous. Eh bien ! cet examen, je m'y suis préparé, et je ne demande aucune faveur, sans en avoir été reconnu digne. Mais en dehors de cette concurrence, que pourrais-je encore avoir à redouter ? Me faudrait-il craindre par hasard de me trouver, ici comme en Allemagne, dans l'obligation d'avoir recours à des voies tortueuses pour me procurer l'entrée des théâtres royaux ? Dois-je croire que, pendant des années entières,
il me faudra mendier la protection de tel ou tel laquais de cour, pour finir par arriver, grâce à un mot de recommandation qu'aura daigné m'accorder quelque femme de chambre, à obtenir pour mes œuvres l'honneur de la représentation? Non sans doute, et à quoi bon d'ailleurs des démarches si serviles, ici, à Paris, la capitale de la France libre ! à Paris, où règne une presse puissante qui ne fait grâce à aucun abus ni à aucun scandale et les rend par cela même impossibles ! à Paris enfin où le vrai mérite peut seul espérer d'obtenir les applaudissements d'un public immense et incorruptible ?
— Le public, m'écriai-je, tu as raison. Je suis aussi d'avis qu'avec ton talent tu pourrais espérer de réussir, si tu n'avais affaire qu'au public seul ; mais c'est précisément dans le plus ou le moins de facilité d'arriver jusqu'à lui que tu te trompes lourdement, mon pauvre ami. Ce n'est pas la concurrence des talents contre laquelle tu auras à combattre, mais bien celle des réputations établies et des intérêts particuliers. Es-tu bien assuré d'une protection ouverte et influente, alors tente la lutte, mais sans cela, et surtout si tu manques d'argent, tiens-toi soigneusement à l'écart, car tu ne pourras que succomber, sans même avoir attiré sur toi l'attention publique. Il ne sera pas question de mettre à l'épreuve ton talent et tes travaux. Oh ! non, ce serait là une faveur sans pareille ! On pensera seulement à s'enquérir du
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nom que tu portes, et comme ce nom est étranger à toute espèce de réputation, comme de plus il ne se trouve inscrit sur aucune liste de propriétaires ou de rentiers, il vous faudra végéter inaperçus, toi et ton talent.
(Je n'ai nul besoin, je pense, de faire remarquer au lecteur que, dans les objections dont je me sers et dont j'aurai encore à me servir vis-àvis de mon ami, il ne s'agit nullement de voir l'expression complète de ma conviction personnelle, mais seulement une série d'arguments que je regardais comme urgent d'employer pour amener mon enthousiaste à abandonner ses plans chimériques, sans diminuer pourtant en rien sa confiance en son talent.)
Ma controverse manqua cependant son effet sur lui : il devint chagrin, mais il ne m'accorda aucune foi. Je continuai en lui demandant à quels moyens il prétendait avoir recours pour se faire, en attendant, un commencement de réputation qui put lui être de quelque utilité dans la mise à exécution de l'important projet qu'il venait de me communiquer.
Ma question sembla dissiper sa mauvaise humeur.
— Ecoute donc bien, me répondit-il : tu sais
que depuis longtemps je me suis adonné avec
amour à la musique instrumentale. Ici, à Paris, où
l'on semble avoir voué un véritable culte à notre
. Beethoven, j'ai quelque lieu d'espérer que ]e
UN MUSICIEN ETRANGER A PARIS rai
compatriote et le plus fervent admirateur de ce grand homme pourra être accueilli sans trop de défaveur, s'il tâche de faire entendre au public les faibles essais qui lui ont été inspirés par l'étude de son inimitable modèle.
— Permets que je t'arrête ici, m'écriai -je ; Beethoven est déifié, tu as parfaitement raison ; mais fais bien attention que sa réputation et son nom sont maintenant choses reçues et consacrées. Mis en tête d'un morceau digne de ce grand maître, ce nom sera bien un talisman assez puissant pour en révéler les beautés à l'instant et comme par magie, mais à ce nom substitues-en tout autre, et tu ne parviendras jamais à rendre les directeurs de concerts attentifs aux passages les plus brillants de ce même morceau. (Le lecteur voudra bien ne pas oublier de faire ici une nouvelle application de la remarque que je lui ai recommandée ci-dessus.)
— Tu mens, s'écria mon ami avec quelque violence ; maintenant je te devine ; ton plan bien arrêté est de me décourager et de me détourner du chemin de la gloire ! mais tu n'y parviendras pas !
— Je te connais, lui dis-je, et je sais que ce que tu viens de dire, tu ne lepenses pas sérieusement; ainsi je te le pardonne. Dans tous les cas, je dois te dire qu'ici encore tu auras à renverser les obstacles qui se dressent indubitablement devant tout artiste sans réputation, quel que puisse être
d'ailleurs son talent. Tes deux projets sont bons comme moyens de soutenir et d'augmenter une gloire déjà acquise, mais nullement de commencer une réputation. Ou l'on te laissera te morfondre à attendre en vain l'exécution de ta musique instrumentale, ou bien, si tes compositions sont conçues dans cet esprit audacieux et original que tu admires dans Beethoven, on ne manquera pas de les trouver boursouflées et incompréhensibles, et l'on se débarrassera ainsi de toi avec ce beau jugement. (Le lecteur voudra bien ne pas oublier, etc.)
— Mais ce reproche, me dit-il, si j'avais eu soin de m'y soustraire d'avance? Si, dans cette prévision, pour prendre mes précautions contre un public superficiel, j'avais eu soin de broder plusieurs morceaux de ces enjolivements légers et modernes que j'abhorre, il est bien vrai, du fond du coeur, mais auxquels les meilleurs artistes ne dédaignent pas d'avoir recours pour assurer leurs succès?
— Alors on te donnera à entendre que tes œuvres sont trop légères ou trop insignifiantes pour être offertes au public à côté de celles d'un Beethoven ou d'un Musard. (Le lecteur voudra bien ne pas oublier, etc.)
— Ah! monsieur le mauvais plaisant, s'écria mon ami; c'est bien, c'est bien; je vois enfin que maintenant ton seul but était de te moquer de moi ! Tu es et tu seras toujours un drôle de corps
A ce moment, il frappa en riant du pied contre terre, et il atteignit si lourdement les pattes de son beau chien que celui-ci poussa un cri perçant ; mais aussitôt, léchant les mains de son maître, il jeta sur lui un triste regard comme pour le supplier de ne plus traiter mes objections comme des plaisanteries.
— Tu vois, dis-je, qu'il n'est pas toujours bow de confondre le sérieux et le comique. Mais laissons cela. Fais-moi part, je t'en prie, des autres projets qui peuvent t'avoir encore engagé à échanger ta modeste patrie contre l'abîme de Paris. Dis-moi ; dans le cas où, pour l'amour de moi, tu consentirais à abandonner les deux plans dont tu viens de m'entretenir, par quels autres moyens te proposes-tu de chercher à te faire une réputation ? .
— Soit, me répondit-il, malgré ton inconcevable disposition à me contredire, je veux te faire ma confidence tout entière. Rien, que je sache, n'est plus recherché dans les salons parisiens que ces romances pleines de grâce et de sentiment telles que les a produites le goût particulier du peuple français, ou que ces lieder venus de notre Allemagne, et qui ont acquis ici droit de bourgeoisie. Pense aux lïeder de Schubert et à la vogue dont ils jouissent en France. Ce genre est précisément un de ceux qui me conviennent particulièrement. Je sens en moi la faculté de créer dans cette branche de l'art quel-
que chose de remarquable. Je ferai entendre mes lieder, et je serai peut-être aussi chanceux que maint et maint compositeur. Comme tant d'autres, je serai peut-être assez heureux, sans autre secours que ces productions si simples, pour captiver l'attention d'un directeur de théâtre à ce point qu'il n'hésitera pas à me confier la composition d'un opéra.
Ici encore le chien de mon ami poussa un cri douloureux; cette fois, c'était moi qui, dans une contraction pour retenir une violente envie de rire, avais marché sur la patte du noble animal.
— Eh quoi ! m'écriai-je, est-il bien possible que, sérieusement, tu entretiennes de si folles pensées ? Mais où diable as-tu vu ?...
— Mon Dieu, répliqua mon enthousiaste, serait-ce donc la première fois qu'une semblable circonstance se serait présentée? Faut-il te citer ici tous les journaux dans lesquels j'ai lu si souvent comment tel ou tel directeur de théâtre avait été si profondément ému par l'audition d'une romance, comment tel ou tel poète s'était trouvé si soudainement impressionné par le talent jusqu'alors ignoré d'un compositeur, que, d'un commun accord, poète et directeur se sont à l'instant engagés, l'un à fournir un libretto, l'autre à assurer la représentation de l'ouvrage ?
— Ah ! est-ce donc là que nous en sommes ? lui répondis-je en soupirant ; c'est par des articles de journaux que tu as laissé égarer ton candide
et honnête esprit. Puisses-tu arriver un jour à te persuader qu'on ne doit ajouter foi qu'au tiers tout au plus de toutes ces réclames, et se bien garder encore d'y croire par trop pieusement. Nos directeurs de théâtres ont, par ma foi, bien autre chose à faire que d'écouter des romances, et à devenir fous d'enthousiasme ! (Le lecteur voudra bien ne pas oublier, etc.) Et puis, admettons que ce soit là un moyen excellent pour se créer une réputation, tes romances, par qui les feras-tu chanter ?
— Eh! par qui, si ce n'est par ces célèbres virtuoses de l'un et de l'autre sexe qui se font si souvent un devoir de recommander au public, avec le plus aimable empressement et le talent le plus complaisant, les productions de talents inconnus ou opprimés ? Suis-je encore ici la dupe de quelque article de journal ?
— Ami, lui répondis-je, à Dieu ne plaise que je prétende nier la noblesse de cœur dont s'honorent à juste titre nos principaux chanteurs ou nos chanteuses. (Le lecteur voudra bien ne pas oublier, etc.) Mais, pour arriver à l'honneur d'une telle protection, n'y a-t-il pas encore bien des exigences à satisfaire ? Tu ne saurais imaginer quelle concurrence, ici encore, tu auras à redouter ; et tu te ferais difficilement une idée des nombreuses et influentes protections que tu devras te ménager auprès de ces cœurs si nobles, pour leur persuader que, réellement, tu possèdes
un talent inconnu. Mon bon, mon excellent ami, as-tu encore quelque autre projet?
Ici, mon enthousiaste fut réellement hors de lui. Il s'éloigna de moi vivement et avec colère, quoique non sans ménagement pour son chien qui, cette fois, ne cria pas. — Et maintenant, s'écria-t-il, quand mes autres plans seraient aussi innombrables que les grains de sable de la mer, je ne voudrais plus t'en confier un seul ! Railleur impitoyable, sache pourtant que tu ne triompheras pas! Mais, dis-moi, je ne veux plus t'adresser que cette seule question, apprends-moi donc de quelle manière ont débuté tous ces grands artistes à qui il a bien fallu pourtant commencer par se faire connaître, et qui ont fini par arriver à la gloire !
— Va le demander à l'un d'eux, lui répondisse froidement ; peut-être apprendras-tu ce que tu désires savoir. Quant à moi, je l'ignore.
— Ici ! ici ! cria-t-il vivement à son chien. Tu n'es plus mon ami, .me cria-t-il avec emportement. Malgré ta froide raillerie, tu ne me verras pas faiblir ! Dans un an, rappelle-toi bien mes paroles ; dans un an, tu pourras apprendre le lieu de ma demeure par la bouche du premier gamin venu, ou j'aurai soin de t'informer du lieu où il faudra que tu viennes pour me voir
mourir
Puis, il siffla son chien d'une manière aigre et perçante, et disparut avec la rapidité de l'éclair,
aussi bien que son superbe compagnon. Il me fut impossible de les rejoindre.
Dès les premiers jours qui suivirent notre séparation, quand je vis échouer successivement toutes mes tentatives pour découvrir la demeure de mon ami, je pus me convaincre profondément combien j'avais eu tort de n'avoir pas su combattre les nobles susceptibilités d'un esprit si hautement enthousiaste avec de meilleures armes qu'avec les objections si froides, si désespérantes, et à tout prendre peu sincères que j'avais constamment opposées aux projets qu'il me confiait avec une candeur toute naïve. Dans la louable intention de l'effrayer autant que possible afin de le détourner de ses projets, parce que je savais à n'en pas douter qu'il n'était nullement .homme à suivre avec succès la route qu'il prétendait se tracer, dans cette louable intention, dis-je, j'avais perdu de vue que je n'avais pas affaire à un de ces esprits légers et flexibles qu'il est facile de convaincre, mais bien à un homme qu'une foi ardente dans la divine et incontestable vérité de son art avait amené à un tel degré de fanatisme que, de doux et pacifique qu'il était naturellement, son caractère était devenu d'une roideur et d'une opiniâtreté à toute épreuve. Assurément, pensais-je en moi-même, il erre maintenant dans les rues de Paris avec la ferme confiance qu'il doit arriver à ce point de n'avoir plus qu'à choisir, entre tous ses projets, celui qu'il mettra
d'abord à exécution, de manière à voir briller son nom sur ces affiches vers lesquelles se concentrent tous ses efforts. Assurément, il donne maintenant un sou à quelque vieux mendiant bien misérable, avec l'intention bien arrêtée de lui offrir un napoléon d'ici à quelques mois.
Plus le temps s'écoulait depuis que nous nous étions perdus de vue, plus mes efforts pour découvrir mon ami étaient infructueux, et plus je me laissais entraîner par l'assurance imperturbable dont il avait fait preuve dans notre dernière entrevue, si bien qu'enfin j'en vins à jeter de temps à autre un regard inquiet et curieux sur les affiches musicales pour voir si, dans quelque coin de ces affiches, je n'apercevrais pas par hasard le nom de mon enthousiaste. Chose étrange, plus l'inutilité de mes recherches me laissait triste et mécontent, plus aussi je me laissais involontairement aller à l'espoir toujours croissant que mon ami avait peut-être fini par réussir. J'en étais presque venu à me figurer qu'en ce moment même où j'errais inquiet à sa poursuite, l'originalité de son talent avait déjà été reconnue et appréciée par quelque grand personnage ; que déjà peut-être il s'était trouvé chargé de quelques travaux importants, dont il avait su tirer gloire, honneur, que sais-je encore? Et, après tout, pourquoi non? me disais-je. Toute âme profondément inspirée ne suit-elle pas les destinées de quelque astre ? Le sien ne
peut-il pas être une heureuse étoile ? La découverte d'un trésor caché ne peut-elle donc pas être amenée par un miracle? Précisément parce qu'il ne m'arrivait jamais de rencontrer soit une romance, soit une ouverture, soit enfin quelque composition du genre facile, portant le nom de mon ami, j'aimais à croire qu'il s'était attaqué tout d'abord et avec succès à la réalisation de ses plans les plus grandioses, et que, dédaignant les éléments d'une modeste réputation, il s'était voué corps et àme à la composition de quelque opéra en cinq actes pour le moins. Il est bien vrai que je m'étonnais parfois de ne jamais entendre prononcer son nom, dans aucune des réunions artistiques où il m'arrivait d'assister. Mais comme j'allais peu dans cette sorte de monde, car je tiens moins du musicien que du banquier, je croyais ne m'en devoir prendre qu'à ma mauvaise chance qui m'éloignait précisément des cercles où sa gloire brillait sans doute de l'éclat le plus vif.
On croira sans peine qu'il dut s'écouler un temps assez considérable avant que le douloureux intérêt que m'avait d'abord inspiré mon ami put se changer chez moi en une confiance presque sans bornes dans sa bonne étoile. Pour en venir là, il me fallut nécessairement passer par toutes les phases les plus diverses de la crainte, de l'incertitude et de l'espoir. Aussi s'était-il déjà écoulé près d'un an depuis ma rencontre au
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Palais-Royal avec un bçau chien et un artiste enthousiaste. Dans cet intervalle, des spéculations singulièrement heureuses m'avaient amené à un si surprenant degré de prospérité, qu'à l'exemple de Polycrate, je ne pouvais m'empêcher de craindre que je ne fusse sous le coup imminent de quelque grand malheur. Il me semblait même l'éprouver par avance ; ce fut donc dans une disposition d'esprit assez peu riante qu'un jour j'entrepris ma promenade accoutumée aux Champs-Elysées. On était alors en automne; les feuilles jaunies jonchaient la terre, et le ciel semblait couvrir d'un vaste manteau gris la magnifique promenade. Cependant Polichinelle nelaissait pas de se livrer comme de coutume aux accès toujours renaissants de sa vieille et frappante colère. S'abandonnant à son aveugle fureur, l'audacieux bravait comme toujours la justice des hommes, jusqu'à ce qu'enfin le courroux du mortel téméraire fût forcé de céder aux épouvantables coups de griffes du principe infernal si merveilleusement représenté par le chat enchaîné. Soudain j'entendis auprès de moi, à peu de distance du modeste théâtre des terribles exploits de Polichinelle, quelqu'un débiter d'une voix étrangement accentuée le monologue suivant :
— Admirable en vérité ! admirable ! mais comment diable ai-je été chercher si loin ce que j'avais là sous la main? Eh quoi ! Est-ce donc un théâtre si méprisable que celui-ci où les vérités
les plus saisissantes en poésie et en politique viennent se dérouler devant le public le plus impressionnable et le moins prétentieux du monde? Ce héros si téméraire, n'est-ce pas Don Juan ? Ce chat blanc, d'une beauté si mystérieusement effrayante, ne me représente -t-il pas trait pour trait le gouverneur à cheval ? Quelle ne sera pas l'importance artistique de ce drame quand j'y auran adapté une musique! Quels organes sonores chez ces acteurs ! Et le chat ! Ah ! le chat! Quels trésors secrets restent maintenant cachés dans son admirable gosier ! Jusqu'à présent il n'a pas fait entendre sa voix ; maintenant il est encore tout démon. Mais quel indicible effet ne produira-t-il pas lorsqu'il chantera les roulades que je saurai si bien calculer pour sa voix ! Quel incomparable portamento dans cette céleste gamme chromatique que je lui destine ! Qu'il sera terrible, son sourire, quand il dira ce passage qui doit avoir un si prodigieux succès ! Oh! Polichinelle, tu es perdu ! Quel plan admirable ! Et puis quel excellent prétexte pour l'emploi constant du tam-tam que les éternels coups de bâton de Polichinelle ne viennent-ils pas me fournir ! Eh bien ! pourquoi tarder à m'assurer la protection du directeur ? Je puis me présenter tout de suite; ici, du moins, il ne sera pas question de faire antichambre; un seul pas, et me voilà au milieu du sanctuaire, devant celui dont l'œil divinement clairvoyant n'hésitera
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pas à reconnaître en moi l'illumination du génie! ou bien faudrait-il encore craindre la concurrence? Le chat, par hasard?... Entrons vite avant qu'il soit trop tard !
En disant ces derniers mots l'homme au soliloque voulut se précipiter dans la baraque de Polichinelle : je n'avais pas eu de peine à reconnaître mon ami, et j'étais bien résolu à lui éviter une fâcheuse démarche. Je le saisis par l'habit, et mes embrassements le forcèrent à se retourner de mon côté.
— Qui diable est là? s'écria-t-il vivement. Il ne tarda pas à me reconnaître ; il commença par se débarrasser froidement de moi, puis il ajouta: J'aurais dû penser que toi seul pouvais me détourner de cette tentative, la dernière planche de salut qui me reste. Laisse-moi; il pourrait être trop tard !...
Je le retins de nouveau ; je parvins même à l'entraîner un peu plus loin, vis-à-vis du théâtre, mais il me fut tout à fait impossible de l'éloigner entièrement de cet endroit.
Pourtant, je pris le temps de l'observer avec plus d'attention. Dans quel état le retrouvais-je, bon Dieu ! Je ne parle pas de son habillement, mais de ses traits. Celui-là était misérable, mais ceux-ci offraient un aspect effrayant. La bonne et franche humeur en avait disparu. Il portait autour de lui des regards fixes et inanimés; ses joues pâles et flasques ne parlaient pas seulement
de douleur morale ; les taches colorées qui les marbraient témoignaient encore des souffrances de la faim ! Comme je le considérais avec le plus profond sentiment d'affliction, il parut touché jusqu'à un certain point, car il ne chercha que faiblement à se dégager de mes bras.
— Comment cela va-t-il, mon cher R... ? lui dis-je d'un ton d'hésitation. Puis j'ajoutai avee un sourire triste : Où donc est ton beau chien?
Son regard s'assombrit : — Volé ! répondit-il laconiquement.
— Pas vendu ? dis-je à mon tour.
— Misérable! répondit-il d'une voix creuse, tu es donc aussi comme l'Anglais, toi ?
Je ne compris pas ce qu'il voulait dire par ces mots. — Mens, repris-je d'une voix émue, viens, conduis-moi chez toi; j'ai besoin de causer avec toi.
— Tu n'auras bientôt plus besoin de me demander ma demeure, répondit-il ; je suis enfin maintenant sur la véritable voie qui mène à la réputation, à la fortune. Va-t'-en, car tu n'en crois rien; que sert de prêcher un sourd? Pour croire, vous autres, vous avez besoin de voir. C'est bien, tu verras bientôt ! Làche-moi maintenant, si tu ne veux pas que je te regarde comme mon ennemi juré.
Je n'en serrai que plus fortement ses mains. — Où demeures-tu ? lui dis-je encore. Viens, conduis-moi chez toi. Nous parlerons de cœur et
d'amitié, et, s'il le faut, tu m'entretiendras même de tes projets.
— Tu les connaîtras par l'exécution, fit-il. Des quadrilles, des galops, voilà qui est de ma force, n'est-ce pas ? Tu verras, tu entendras. Vois-tu ce chat ? Il me vaudra de solides droits d'auteur. Figure-toi un peu l'effet, quand, de ce museau si fin, du milieu de ces dents rangées en perles sortiront les mélodies chromatiques les plus inspirées, accompagnées des gémissements et des sanglots les plus délicats du monde ! Mais l'imagines-tu, mon cher? — Bah! vous n'avez pas d'imagination, vous autres ! — Laissez-moi ! laissez-moi ! vous n'aurez pas de fantaisie!
Je le retins avec de nouveaux efforts, renouvelant ma plus instante prière pour qu'il me conduisît chez lui, sans qu'il voulût y avoir plus d'égards. Son regard se tournait toujours vers le chat avec une sorte de surexcitation fébrile.
— Mais tout dépend de lui, s'écriait-il; fortune, considération, gloire, tout cela est entre ses pattes veloutées. Que le ciel dirige son cœur et m'accorde la faveur de ses bonnes grâces. Son regard est bienveillant; oui, oui, c'est de la nature chatière. Il est bienveillant, poli, poli pardelà toute mesure ; — mais c'est toujours un chat. — Attends, je puis te réduire; j'ai un chien magnifique qui te tiendra en respect. Victoire ! j'ai gagné. Où est mon chien ?
Il avait poussé ces derniers mots avec un cri
rauque et dans un mouvement d'exaltation insensée. Il regarda vivement autour de lui, et parut chercher son chien; son œil allumé se porta sur la large chaussée. A ce moment passait sur un magnifique cheval un homme élégant qu'à sa physionomie et à la coupe de ses habits on reconnaissait pour un Anglais. A ses côtés courait en aboyant fièrement un grand et beau chien de Terre-Neuve. — Ah ! mon pressentiment ! s'écria à cette vue mon pauvre ami transporté de rage et de fureur. Le maudit ! mon chien ! mon chien !
Toute ma force fut brisée par le pouvoir surhumain avec lequel le malheureux, prompt comme l'éclair, s'arracha de mes mains. Il vola comme une flèche à la suite de l'Anglais, qui, par hasard, mit au même instant son cheval au grand galop, que suivait le chien avec les bonds les plus joyeux du monde. Je courus aussi, mais en vain. Quels efforts pourraient égaler l'exaltation d'un fou furieux ? Je vis cavalier, chien et ami disparaître dans une des rues latérales qui conduisent dans le faubourg du Roule. Arrivé à cette rue, je ne les vis plus. Il suffit de dire que tous mes efforts pour retrouver leurs traces demeurèrent sans résultat.
Ebranlé et surexcité moi-même jusqu'à une sorte de délire, je dus pourtant me résoudre à la fin à suspendre provisoirement mes recherches. Mais on m'accordera facilement qu'aucun jour ne se passa de ma part sans efforts pour retrouver
quelque indice qui pût me faire découvrir la demeure de mon malheureux ami. Je pris des informations dans tous les endroits qui avaient avec la musique un rapport quelconque ; je ne pus trouver nulle part le moindre renseignement. Ce ne fut que dans les antichambres révérées de l'Opéra que les employés subalternes se rappelèrent une triste apparition, une sorte de fantôme lamentable qui s'était montré souvent, attendant qu'on lui accordât une audience, et dont naturellement on n'avait jamais su le nom ni la demeure. Toutes les autres voies, celles même delà police, ne purent me remettre sur sa trace. Les gardiens même delà sûreté publique n'avaient pas jugé à propos de s'occuper du plus misérable des hommes.
J'étais tombé dans le désespoir. Un matin, — c'était environ deux mois après la rencontre des Champs-Elysées, — jereçuspar voie indirecte une lettre que m'avait fait tenir une personne de connaissance. Je l'ouvris avec un triste pressentiment, et j'y lus ce peu de mots : « Mon cher, viens me voir mourir ! » L'adresse qui s'y trouvait jointe indiquait une étroite ruelle à Montmartre.
Je ne pus pleurer, et m'en fus gravir les pentes de Montmartre. J'arrivai, en suivant les indications de l'adresse, à une de ces maisons de pitoyable apparence comme il s'en trouve dans les rues latérales de cette petite ville. Cette
UN MUSICIEN ETRANGER A PARIS i37
bâtisse, en dépit de son chétif extérieur, n'avait pas manqué de se compléter de cinq étages. Cette condition avait dû, selon toute apparence, influer favorablement sur la détermination de mon misérable ami, et je fus ainsi forcé de me guinder au haut d'un escalier en échelle à donner le vertige. La chose en valait pourtant la peine, car en demandant mon ami, l'on m'indiqua une petite chambre sur le derrière. Or, si, de ce côté moins favorisé de cette respectable masure, il fallait renoncer à la vue de la rue gigantesque, large de deux mètres, on en était dédommagé par la perspective qui s'étendait sur tout Paris. Ce fut donc en présence de cet aspect magnifique, mais sur un lit de douleur, que je trouvai mon malheureux enthousiaste. Son visage, son corps tout entier était infiniment plus amaigri, plus creusé que le jour de notre rencontre aux Champs-Elysées ; l'expression de sa pensée était néanmoins bien plus satisfaisante qu'à cette époque. Le regard farouche, sauvage et presque insensé, la flamme indéfinissable de ses yeux, avaient disparu. Son regard était mat et presque éteint : les affreuses taches foncées de ses joues semblaient s'être dissoutes dans la consomption générale.
Tremblant, mais avec une expression calme, il me tendit la main en disant : « Pardonne-moi, cher ami : merci d'être venu. »
Le ton étrangement tendre et sonore avec
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lequel il avait dit ce peu de mots m'impressionna peut-être encore plus douloureusement que ne l'avait fait d'abord son aspect. Je lui serrai la main et pleurai sans pouvoir parler.
— Il y a, ajouta-t-il après une pause d'émotion, plus d'un an, ce me semble, que nous nous rencontrâmes au brillant Palais-Royal. Je n'ai pas tenu tout à fait parole. Devenir célèbre dans l'année m'a été impossible avec la meilleure volonté du monde. D'un autre côté, ce n'est pas ma faute si je n'ai pu t'écrire au bout d'un an révolu, pour te prier de me voir mourir. Je n'avais pu, malgré tous mes efforts, en venir encore là. Oh ! ne pleure pas, mon ami. Il fut un temps où j'ai dû te prier de ne pas rire.
Je voulus parler, mais la parole me manqua encore. — Laisse-moi continuer, dit le mourant, cela m'est facile en ce moment, et je te dois un récit assez long. Je suis persuadé que je ne serai plus demain ; c'est pourquoi il faut que tu m'écoutes aujourd'hui. Ce récit est simple, mon ami, très simple : pas de complications étranges, pas de péripéties étonnantes, pas de détails prétentieux. Tu n'as pas à craindre pour ta patience que la facilité de langage dont je jouis momentanément m'enivre et m'emporte trop loin. Il y a eu en revanche des jours, mon cher, où je n'ai pas proféré un son. — Ecoute ! — Quand je pense à l'état dans lequel tu me trouves aujourd'hui, je crois inutile de t'assurer que ma destinée
n'a été rien moins que belle. Il n'est guère plus nécessaire que je te raconte en détail les circonstances clans lesquelles succomba ma foi enthousiaste. Qu'il te suffise de savoir que ce n'étaient pas des écueils sur lesquels j'échouai. — Heureux, hélas ! le naufragé qui périt dans la tempête ! — Non, c'est dans la vase, dans la boue que je me perdis. — Ce marécage, mon cher, environne tous ces orgueilleux et brillants temples de l'art vers lesquels nous autres, pauvres insensés, marchions en pèlerinage avec une ferveur aa^si profonde que si nous eussions dû y gagner le salut de notre âme. Heureux le pèlerin léger de bagage ! L'élan d'un seul entrechat bien réussi peut suffire à lui faire franchir la largeur du marais. Heureux le riche ambitieux! son cheval bien manié n'a besoin que d'une seule pression de ses éperons d'or, pour le transporter rapidement de l'autre côté. Malheur, hélas ! à l'enthousiaste qui, prenant ce marais pour un pré fleuri, s'y abîme sans retour, et y devient la pâture des grenouilles et des crapauds ! Vois, mon cher, comme cette infâme vermine m'a rongé : il n'y a plus en moi une seule goutte de sang. — Dois-je te dire ce qui m'est arrivé ? — Pourquoi ? après tout. Tu me vois mourir. C'est bien assez de savoir que je n'ai pas été terrassé sur le champ de bataille, mais que... cela est horrible à dire !... je suis mort de faim dans les antichambres. Sache qu'il y en a beaucoup à
Paris, beaucoup de ces antichambres avec des bancs de velours ou des bancs de bois, chauffées ou non chauffées, pavées ou non pavées !
« Dans ces antichambres, continua mon pauvre ami /j'ai passé à rêver une belle année de ma vie. J'y ai rêvé beaucoup et prodigieusement, de choses folles et fabuleuses des Mille et une Nuits, d'hommes et de bêtes brutes, d'or et d'immondices. J'y ai rêvé de dieux et de contrebasses, de brillantes tabatières et de premières cantatrices, de choristes et de pièces de cinq francs. Au milieu de tout cela, il me semblait entendre souvent le son plaintif et inspiré d'un hautbois. Ce son pénétrait tous mes nerfs et me déchirait le cœur. Un jour, comme j'avais fait les rêves les plus désordonnés, et que ce son m'avait ébranlé de la façon la plus douloureuse, je m'éveillai soudain et trouvai que j'étais devenu fou. fe me rappelle du moins que j'oubliai la chose dont j'avais le plus d'habitude, à savoir, de faire au garçon de théâtre ma plus profonde révérence au moment où je quittai l'antichambre. — Ce fut, soit dit eu passant, la raison pour laquelle je n'osai jamais y retourner, car le garçon ne m'y aurait probablement plus reçu ! — - Je quittai donc d'un pas chancelant l'asile de mes songes, mais en franchissant le seuil de la maison, je tombai. J'avais trébuché sur mon pauvre chien qui, selon son habitude, antichambrait dans la rue en attendant son heureux maître
auquel il était permis d'antichambrer au milieu des hommes. Il faut que je te dise que ce chien m'avait été fort utile. C'était à lui seulement et à sa beauté que je devais d'avoir été quelquefois honoré d'un regard complaisant par le valet de l'antichambre. Malheureusement, il perdait chaque jour un peu de sa beauté, car la faim ravageait aussi ses entrailles. Cela me donna de nouvelles inquiétudes, puisqu'il devenait évident pour moi que c'en serait bientôt fait de la faveur de ce valet qui m'accueillait déjà parfois avec un sourire de dédain. — Je te disais donc que j'avais trébuché sur mon chien. J'ignore combien de temps je restai là, et combien de coups de pieds je pus recevoir des allants et venants. Enfin, je fus éveillé par les tendres caresses, par la chaude langue du pauvre animal. Je me relevai, et, dans un moment lucide, je compris sur-lechamp le devoir qui m'était le plus impérieusement recommandé : je devais donner à manger à mon chien. Un marchand d'habits intelligent m'offrit quelques sous pour mon mauvais gilet. Mon chien mangea, et je dévorai ce qu'il voulut bien me laisser. Cela lui réussit à merveille, mais rien ne pouvait plus me réussir à moi. Le produit d'une relique, du vieil anneau de ma grand'mère, suffit pour restituer au chien toute sa beauté disparue. Il resplendit de nouveau de tout l'éclat de sa beauté. O beauté fatale! — L'état de ma tète était de plus en plus déplorable.
Je ne sais plus très bien ce qui s'y passa, mais je me souviens qu'un jour j'éprouvai l'irrésistible fantaisie de voir le diable. Mon chien, éblouissant de beauté, m'accompagnait quand j'arrivai à l'entrée des concerts Musard. Avais-je l'espoir d'y rencontrer le diable ? Je ne le sais au juste. Je me mis à examiner les gens qui entraient; et que vois-je dans le nombre? l'abominable Anglais, tout à fait le même en chair et en os. Il n'était point changé, et m'apparut tout à fait comme dans le temps où il me joua auprès de Beethoven cet atroce tour que j'ai raconté. — La terreur me saisit : j'étais bien préparé à affronter un démonde l'autre monde, mais jamais à rencontrer ce fantôme de notre terre à nous. Eh ! qu'éprouvai-je, hélas ! quand le malheureux me reconnut sur-le-champ ? Je ne pouvais l'éviter ; la foule nous poussait l'un vers l'autre. Contre son gré et contre la coutume de ses compatriotes, il se vit forcé de se jeter dans mes bras que j'avais étendus pour me frayer un passage. Il y était et fut pressé fortement contre mon cœur agité de mille émotions cruelles. Ce fut un terrible moment ! Cependant nous nous trouvâmes bientôt plus au large, et il se dégagea avec quelque contrariété de mes étreintes involontaires. Je voulus fuir, mais cela me fut impossible. — Soyez donc le bienvenu, mon cher monsieur ! s'écria-t-il ; c'est charmant pour moi de vous rencontrer toujours ainsi sur les chemins
de l'art ! Nous allons cette fois chez Musard ! Rempli de rage, je ne pus trouver que cette exclamation : — Au diable ! — Ah ! oui, répondit-il, cela doit être diabolique. J'ai ébauché dimanche dernier une composition que je dois offrir à Musard. Connaissez- vous Musard ? Voulez-vous me présenter à lui ? — Mon horreur pour ce spectre se changea en une angoisse sans nom. Surexcité comme je l'étais, je réussis à me dégager de lui et à m'enfuir vers le boulevard. Mon beau chien courait en aboyant à mon côté. En un clin d'œil l'Anglais était auprès de moi, m'arrêta, et me dit avec un accent d'exaltation : — Sire, ce beau chien est-il à vous ? — Oui. — Oh ! cela est très bien, monsieur ; je vous compte pour ce chien cinquante guinées ! Savez-vous que c'est la mode pour les gentlemen d'avoir des chiens de cette espèce ? Aussi j'en ai déjà possédé une quantité innombrable. Malheureusement, ces animaux étaient tous anti-musiciens : ils n'ont jamais pu souffrir que je jouasse de la flûte ou du cor, et se sont toujours enfuis de chez moi pour cette cause. Mais je dois supposer, puisque vous avez le bonheur d'être musicien, que votre chien est aussi organisé pour la musique. C'est pourquoi je vous en offre cinquante guinées. — Misérable! m'écriai-je, je ne vendrais pas mon chien pour la Grande-Bretagne tout entière ! Et je me mis là-dessus à courir, mon chien courant devant moi. Je louvoyai dans les rues de traverse, qui
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conduisaient à l'endroit où je passais ordinairement la nuit. Il faisait un beau clair de lune. De temps à autre je jetais autour de moi des regards inquiets. Je crus remarquer avec effroi que la longue silhouette de l'Anglais me poursuivait. Je doublai le pas avec un surcroît d'anxiété. Tantôt j'apercevais le fantôme, tantôt je le perdais de vue. Enfin j'atteignis tout tremblant mon asile. Je donnai à manger à mon chien, et m'étendis sans souper sur un lit bien dur. Je dormis longtemps, et fis des rêves horribles. Quand je m'éveillai, mon beau chien avait disparu. Comment s'était-il échappé, ou plutôt comment l'avait-on attiré de l'autre côté de la porte mal fermée d'ailleurs? c'est ce que je ne puis comprendre encore aujourd'hui. J'appelai, je le cherchai jusqu'à ce que je tombasse en sanglotant. Tu te rappelles qu'un jour je revis l'infidèle dans les Champs-Elysées ; tu sais quelles peines je me donnai pour le reprendre, mais tu ne sais pas que l'animal me reconnut bien, et que lorsque je l'appelai, il s'enfuit loin de moi comme une bète fauve. Je ne l'en poursuivis pas moins, et avec lui le cavalier satanique, jusqu'à la porte cochère où celui-ci se précipita, et qui se referma en criant sur lui et sur le chien. Dans ma rage, je fis à la porte un bruit de tonnerre. Des aboiements furieux furent la seule réponse que je reçus. Epuisé et presque abruti, je fus forcé de m'asseoir jusqu'à ce que je fusse tiré de mon
anéantissement par une horrible gamme exécutée sur le cornet, dont les sons sortant du fond de l'hôtel percèrent mon oreille et provoquèrent dans la cour des hurlements douloureux. Alors, j'éclatai de rire, et m'en retournai. »
Profondément ému, mon pauvre ami s'arrêta. Si la parole lui était devenue plus facile, l'exaltation intérieure ne lui causait pas moins une affreuse fatigue. Il ne lui était plus possible de se tenir assis. Il retomba avec un faible gémissement. Une longue pause suivit. J'observai ce malheureux avec une émotion pénible. Ses joues avaient revêtu cette teinte rouge transparente particulière aux phtisiques. Il avait fermé les yeux, et restait là comme endormi. Sa respiration ne se trahissait que par un mouvement peu sensible et presque éthéré. J'attendais avec anxiété le moment où je pourrais lui parler pour lui demander à quoi je pourrais encore lui être bon en ce monde. Enfin, il ouvrit les yeux. Un éclat glauque et surnaturel animait son regard qu'il tourna sans hésiter vers moi.
— Mon pauvre ami, lui dis-je, tu me vois plein d'un désir douloureux de te servir en quelque chose. As-tu quelque vœu à faire ? dis-le moi.
Il répondit en souriant : — Tu es bien impatient, ami, de connaître mon testament. Oh! sois sans inquiétude, je ne t'y ai pas oublié. Mais ne veux-tu donc pas apprendre auparavant comment ton malheureux frère en est venu
jusqu'à mourir? Yois-tu, je voudrais que mon histoire fût connue au moins d'une àme sur cette terre, et je n'en sais pas une, si ce n'est la tienne, de qui je puisse croire qu'elle se soucie de moi. Ne crains pas que je me fatigue ; je me sens à mon aise, et la chose m'est facile. Aucune pesanteur dans la respiration, et les paroles coulent de source. Au reste, vois-tu, je n'ai plus que peu de chose à raconter. Tu te figures bien qu'au point ou j'en étais arrivé de mon histoire, je n'avais plus rien à faire avec les choses du monde extérieur. C'est de là que date mon histoire intime, car je sus dès ce moment que je mourrais bientôt. Cette affreuse gamme sur le cornet dans l'hôtel de l'Anglais me remplit d'un dégoût de la vie, mais dégoût tellement irrésistible que je résolus de mourir. Je ne devrais point, à la vérité, tirer gloire de cette résolution, car je n'étais plus guère libre de vouloir mourir ou vivre. Quelque chose avait éclaté dans ma poitrine et y avait laissé une résonnance prolongée et perçante. Quand ce son s'éteignit, je me sentis à mon aise comme je ne l'avais jamais été, et sus que j'allais mourir. Oh ! que cette conviction me remplit de contentement ! Comme je m'exaltai au pressentiment d'une dissolution prochaine que je surpris dans toutes les parties de mon être délabré ! Insensible à tous les objets extérieurs, et ne sachant où me portaient mes pas tremblants, j'arrivai un jour sur les hauteurs
de Montmartre. Je saluai le mont des Martyrs, et résolus de finir sur ce coin de terre ; car je mourais, moi aussi, pour la pureté de la croyance; je pouvais, moi aussi, me dire martyr, quoique ma foi n'eût jamais été combattue par personne, si ce n'est parla faim. Ici, malheureux, sans asile, j'ai trouvé un toit ; je n'ai pas demandé autre chose, sinon qu'on me donnât ce lit et qu'on fît chercher les partitions et les papiers que j'avais déposés dans un misérable bouge de la grande ville, car je n'avais, hélas! pu réussir à les mettre quelque part en gage. Tu me vois, j'ai résolu de mourir en Dieu et dans la véritable musique. Un ami me fermera les yeux ; mon chétif avoir suffira pour payer mes dettes, et j'aurai sans doute une sépulture honorable, que puis-je donc souhaiter de plus ?
Je donnai jour enfin aux sentiments qui m'oppressaient :
— Comment, m'écriai-je, as-tupu ne m'invoquer que pour ce triste service ! Ton ami, quelque mince que fût son pouvoir, ne pouvait-il donc pas t'ètre utile d'une autre manière ? Je t'en conjure, pour ma tranquillité, parle sincèrement, était-ce un défaut de confiance dans mon amitié, qui t'empêcha de t'adresser à moi et de me faire connaître plus tôt ton sort ?
— Oh ! ne te fâche pas, répondit-il d'un air suppliant, ne te fâche pas contre moi quand je t'avouerai que je m'opiniàtrais a te regarder
comme mon ennemi ! Quand je reconnus mon erreur à cet égard, ma tète tombait dans un état qui m'enlevait la responsabilité de mes actions. Je sentis que je n'avais plus rien à faire avec les hommes sensés. Pardonne-moi, et montre-toi plus bienveillant que je ne le fus à ton égard. — Allons! donne-moi la main, et que cette faute de ma vie soit comme effacée !
Je ne pus résister ; je saisis sa main et fondis en larmes. Cependant, je reconnus combien les forces de mon ami diminuaient. Il n'était plus en état de se dresser : cette rougeur passagère alternait sur ses joues avec des teintes de plus en plus mates.
— Mon cher, occupons-nous d'une petite affaire, reprit-il. Nomme cela, si tu le veux, mes dernières volontés, car je veux d'abord que mes dettes soient soldées. Les pauvres "gens qui m'ont reçu m'ont soigné bien volontiers, et ne m'ont guère fait souvenir qu'ils devaient être payés. 11 en est de même de quelques autres créanciers, dont tu trouveras la liste sur ce papier. Pour le paiement, je fais cession de tous mes biens; lames compositions, ici mon journal, où.je portais mes notes musicales et mes caprices. Tu as de l'habitude, mon cher ami ; je me repose sur ton habileté du soin de tirer de ces valeurs de ma succession le meilleur prix possible, et d'employer le produit à l'acquittement de mes dettes terrestres. — En second lieu, je veux que
tu ne maltraites pas mon chien, si jamais tu le rencontres ; car je suppose que le cornet de l'Anglais Ta déjà terriblement puni de son manque de fidélité. — Troisièmement, je veux que le récit de mes souffrances à Paris soit publié, sauf à taire mon nom, pour servir d'avertissement à tous les fous qui me ressemblent. Enfin, je veux un enterrement décent, mais sans éclat et sans foule. Peu de personnes suffiront à m'accompagner. Tu trouveras dans mon journal leur nom et leur adresse. Les frais de l'enterrement seront supportés par eux et par toi. — Amen.
— Maintenant, reprit le mourant après une interruption que rendit nécessaire son affaiblissement de plus en plus sensible, maintenant, un dernier mot sur ma croyance : Je crois à Dieu, à Mozart, à Beethoven, ainsi qu'à leurs disciples et à leurs apôtres ; je crois au Saint-Esprit et à la vérité d'un art un et indivisible ; je crois que cet art procède de Dieu, et vit dans les cœurs de tous les hommes éclairés d'en haut; je crois que celui qui a goûté une seule fois les sublimes jouissances de cet art, lui est dévoué pour toujours, et ne peut le renier ; je crois que tous peuvent devenir bienheureux par cet art, et qu'il est en conséquence permis à chacun de mourir de faim en le confessant ; je crois que la mort me donnera la suprême félicité ; je crois que j'étais sur la terre un accord dissonant qui va trouver dans la mort une pure et magnifique résolution ; je crois
i5o DIX ÉCRITS DE RICHARD WAGNER
à un jugement dernier où seront affreusement damnés tous ceux qui, sur cette terre, ont osé faire métier, marchandise et usure de cet art sublime qu'ils profanaient et déshonoraient par malice de cœur et grossière sensualité ; je crois que ces immondes seront condamnés à entendre pendant l'éternité leur propre musique ; je crois au contraire que les fidèles disciples de l'art sublime seront glorifiés dans une essence céleste, radieuse de l'éclat de tous les soleils au milieu des parfums des accords les plus parfaits, et réunis dans l'éternité à la source divine de toute harmonie. Puisse un sort pareil m'ètre octroyé en partage ! Amen.
Je crus un instant que la fervente prière de mon enthousiaste ami était exaucée, tant son oeil resplendissait d'une lumière céleste, tant il restait immobile dans une extase sans souffle. Vivement ému, je me penchai sur son visage pour reconnaître s'il appartenait encore à ce monde. Sa respiration très faible et presque imperceptible m'apprit qu'il vivait encore. Il murmura à voix bien basse, quoique intelligible, ces mots : — Réjouissez-vous, croyants ; les joies qui vous attendent sont grandes. — Puis il se tut; l'éclat de son regard s'éteignit ; un sourire aimable resta sur ses lèvres. — Je lui fermai les yeux, et priai Dieu de m'accorder une mort semblable.
Qui sait ce qui, dans cette créature humaine, s'éteignit sans laisser de traces ! Etait-ce un
Mozart, un Beethoven ? qui peut le savoir, et qui voudrait me contredire si je déclarais qu'avec cet homme mourut un artiste qui eut ravi le monde par ses créations, s'il ne fût mort de faim préalablement. Je le demande, qui me prouvera le contraire ?
— Aucun de ceux qui suivirent sa dépouille mortelle ne pensa à soutenir cette thèse. Ils n'étaient que deux avec moi, un philologue et un peintre ; un autre fut empêché par un rhume ; plusieurs autres n'eurent pas le temps. Comme nous arrivions sans pompe au cimetière Montmartre, nous remarquâmes un beau chien qui s'approcha de la civière et flaira le cercueil en renâclant avec une curiosité triste et inquiète. Je reconnus l'animal et regardai autour de nous : j'aperçus, fièrement assis à cheval, l'Anglais, qui parut ne rien comprendre à l'étrange préoccupation de son chien qui suivait le cercueil; il descendit, donna son cheval à garder à son domestique, et nous rejoignit dans le cimetière : — Qui enterrez-vous là, monsieur? dit-il, en s'adressant à moi. — Le maître de votre chien, répondis-je. — Goddam! s'écria-t-il, il est fort désagréable pour moi que ce gentleman soit mort sans avoir reçu son argent pour le prix de l'animal. Je le lui avais destiné et cherchais une occasion de le lui faire parvenir, quoique ce chien hurle pendant mes exercices de musique. Mais je réparerai ma sottise, et disposerai des cinquante guinées, qui
sont le prix du chien, pour une pierre funéraire qui sera placée sur la sépulture de l'honorable gentleman. Puis il s'en fut et remonta à cheval ; le chien resta près de la fosse pendant que l'Anglais s'éloignait.
Il me reste maintenant à exécuter le testament. Je publierai dans les prochains numéros de cette gazette, sous le titre de Caprices esthétiques d'un musicien, les différentes parties du journal du défunt, pour lesquelles l'éditeur a promis de payer un prix élevé, par égard pour la destination respectable de cet argent. Les partitions qui composent le reste de sa succession sont à la disposition de MM. les directeurs d'Opéra, qui peuvent, pour cet objet, s'adresser, par lettres non affranchies, à l'exécuteur testamentaire.