Dix églogues
Frappé dans ce que j'avais de plus cher, il m'a été impossible de chanter encore; j'ai converti mes chants rustiques en églogues.
De tout temps, on a essayé ce genre, chez nous; Segrais et Racan ont trouvé grâce devant Boileau; non pas Ronsard.
J.-B. Rousseau y réussissait, au grand siècle, si les écrivains de cette époque n'eussent pas été aussi solennels.
L'églogue ne porte pas de manchettes.
Propriété réservée.
Mil
Elle peint le paysan fait homme, sans imiter ni caresser le butor ni le rustre; son idéal, c'est l'homme cultivant la terre.
Si je n'avais trouvé de ces hommes-là, dans notre cher pays, cette inspiration, si ténue qu'elle soit, m'aurait manqué.
Ces églogues ne sont qu'une peinture affaiblie de nos heureuses contrées et des belles âmes qui les habitent. Le mal n'a aucune prise sur elles.
Je ne citerai aucun nom propre, les personnes qui savent exprimer et inspirer le beau étant suffisamment récompensées par la voix intime de la conscience.
On a chanté les fleurs, les feuilles et les fruits : les racines, plus vivaces craignent le grand jour, se plaisent dans l'obscurité, et alimentent ce qui brille.
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ARGUMENT
Aux vendanges de l'année 1862, à Saint-Denis-de-Bron (i), les vendangeurs plaisantaient l'auteur, et luidisaient cle les aider.
Hélas! chacun son métier, les ruches seront bien (lardées.
Pendant que l'on vendangeai) , il a fait ces vers :
LA GHANA
Vous savez cet enclos borné de pierres sèches ,
Dont les vifs lézards gris ou verts , aiment les brèches ,
Que le soleil calcine , où la vigne mûrit ,
Le seigle , aussi le blé , le légume , le fruit ,
Le trèfle, la luzerne, et mainte herbe sauvage:
Petit champ et verger , vignoble , et pâturage ;
De quoi faire du vin, de savoureux pain bis,
De quoi nourrir en sus, chèvre, vache, brebis.
fi ÉGLOGUES.
Sur ces pierres, on voit, obscurément, sans gloire, Les broussailles ramper, et, la prunelle noire Y darde ses buissons épineux et rétifs, Que recherchent la chèvre et les chevreaux lascifs.
J'aime, du haut d'un mont, voir tous ces héritages, Pareils, se. dérouler d'étages en étages, Jusqu'au fleuve prochain, jusques à l'horizon, Où l'infini commence, et dit à ma raison : Tu voudrais t'élancer aux sphères immortelles -, Tu n'as que tes deux pieds, il te faudrait deux ailes.
Mais le cri d'un oiseau . qui s'envole du mur Ou du buisson touffu , m'arrache au vaste azur, Me rappelle à mes pieds , et , me voilà qui guette, Gomme ferait un chat, le pinson, la fauvette, Dont les sautillements , les caprices , les cris . Amusent ma pensée, éveillent mes esprits.
Mille fleurs entrouvrant leurs lèvres blanches, roses, Prennent , à leur insu , de virginales poses,
Avec la grâce simple et l'ingénuité
Qui voile leurs amours d'un air de chasteté.
Soudain ! un bruit plus fort arrive à mon oreille : Un chant de jeune fille ! . . . Une brune vermeille , M apparaît , les pieds nus , au milieu d'un chemin Apre; plus âpre encore, elle n'a rien d'humain , Que la forme: l'aspect est de la bête fauve, De la fouine, ou du rat ; un vieillard au front chauve Envîrait ses cheveux sur son front emmêlés Comme étoupe, et, plus drus qu'en plein été, les blés.
Or , ses cheveux très-noirs vont bien à sa peau brune ; C'est la bohémienne éclose au clair de lune.
Me voyant, elle a peur, elle voudrait s'enfuir Mais un regard humain a su la retenir.
MOI
Ou vas-tu , que fais-tu dans ce lieu solitaire , A midi? Le soleil fait un four de la terre,
8 ÉGLOGtES.
Kl tes pieds , sans souliers , doivenl cuire à ce feu : A travers ses cils bruns, jaillit un éclair bleu , Et le regard dardé par sa noire paupière Vibre, vacille et mord , comme un dard de vipère.
MOI
Mais , que t'ai-je donc fait pour me manger des yeux De la sorte, et lancer ton venin envieux?
ELLE
Je ne vous ai rien dit, je m'en vais sur la route, Je ne demande rien , tout ce que je redoute , C'est de n'être pas seule, et vous m'avez fait peur.... Ah!... Vous m'avez fait mal ! . . . Je suis tout en sueur.
Ce disant , la pauvresse , hâve , humble , humiliée , S'accroupit sur le sol , la taille en deux pliée ; De sa poitrine monte un torrent de sanglots : Comment faire venir le calme sur ces flots?
Laissant agir en moi la céleste influence Qui nous dirige au bien , la douce Providence Dont le rayon toujours sur nos douleurs a lui . Qui fait que le pauvre aide un plus pauvre que lui , J'allai tout simplement vers l'enfant délaissée. Pour faire éclore en elle une bonne pensée : Je la touchai du doigt, je la sentis frémir, Et, pour la rassurer, lui dis :
« Dans l'avenir, . Connue en un livre ouvert, étant bohémienne, - Tu dois lire: dis-moi quelle chance est la mienne? »
Je la piquais au vif dans son sauvage instinct . Car reniant du hasard joue avec le destin.
L'indienne en lambeaux qui lui sert de corsage Cache de vieux tarots, des cartes hors d'usage; D'un pouce où l'ongle noir se dessine en croissant . Elle effeuille son jeu , l'oeil inject''1 de sang. Elle écume, s'inspire, et devienl sybilline;
Puis, d'un vif souhresaiit de sa race féline,
Se levant toute droite, elle me dit: « Ton sort,
« (l'est une plage aride; au bout, je vois la morl ,!... »
« Je le savais, lui dis-je, et, pour te rendre, en livre.
« L'horoscope entrevu de ton destin contraire ,
« Je te prédis à toi la vie et le bonheur ;
« .Mais, pour mieux m'écouter, mets la main sur ton cœur. »
MOI
Ton cœur bat-il plus fort , quand tu vois un jeune homme Beau , le cheveu frisé, rose comme une pomme Que l'on voudrait cueillir pour y mettre les dents?
Kl le me répondit avec ses yeux ardents : « Oui. »
MOI
N'en sais-tu pas un pour qui ton cœur s'enflamme?
ELLE
Si je le connaissais, moi , je serais sa femme.
MOI
Pourrais-tu te plier à ses moindres désirs, L'aider en ses travaux comme dans ses plaisirs?
ELLE
Oh! oui, s'il s'en allait, la nuit, sur la montagne,
Dans ses dangers obscurs, je serais sa compagne,
Je porterais sa gourde, et sa poudre, et son pain,
Et je ferais pour lui le guet sur le chemin.
Si quelque arme à son corps faisait une nu >rsure ,
Ma lèvre avidement sucerait sa blessure,
Car je suis Gitana, bohémienne, enfin ;
J'adore la mêlée, et le sang, et le vin ;
Ce qu'au vin je préfère encor, c'est Feau-de-vie;
Les hommes, je les hais!... Ma mère, c'est l'Envie.
13 ÉGI.OGl l S.
MOI
Pauvre enfant ! si celui qui plaisait à tes yeux Etait un homme doux , au lieu d'un em ieux , Un bel homme, très-fort, qui, n'ayant en lui-même Aucun fiel . te dirait de but en blanc : « Je t'aime... »
ELLE
Vraiment , je le plaindrais . si je l'aimais aussi . J'en ferais un martyr, je mettrais mon souci A le rendre méchant, à lui souffler ma haine; Je voudrais à son cœur attacher une chaîne, (ïhanger ce beau garçon en un galérien, Bohémienne, en faire un vrai bohémien.
MOI
Oh! vice héréditaire! Oh ! sauvage nature!
Sang noir! Tu dois jaillir de quelque source impure !
Elle était accroupie , et, regardait en bas.
En ello s'agitaient de funèbres combats : Sur sa lèvre fiévreuse une mousse blanchâtre Ecumait...
Des hauteurs, soudain, débouche un pâtre. Qui dirige vers nous un troupeau peu nombreux Que son chien mène au sein d'un nuage poudreux : Il est jeune, élancé, nonchalant et superbe, C'est quelque Giotto , quelque David en herbe ; Son œil tranquille et doux , d'un regard naturel S'abaissant vers la terre, y reflète le ciel; Ses cheveux, sur son front, en belles grappes brunes Pendent, comme au prunier pendent les noires prunes, Et, de ses blanches dents on voit briller l'émail En sa bouche bistrée aux lèvres de corail.
Les moutons refoulés dans relie étroite sente, Pressés comme des flots, encombrent cette pente. Sautent sur les genoux de la brune aux yeux bleus. Qui , vers l'adolescent , lève d'abord ses yeux.
De ce regard profond, Limpide, magnétique,
Jaillit une étincelle, un fluide électrique ;
Ces cœurs neufs, qui semblaient s'être appelés de loin,
Sentirent l'un de l'autre un contre-coup soudain,
Dont jusqu'au blanc des yeux tous les deux ils rougirent.
0 mystère divin ! Les contraires s'attirent.
Quoique fier, le berger se retourna deux fois, Pour regarder encore, et même, de sa voix. Il modula des sons sur le ton le plus tendre, Et la bohémienne eut plaisir à l'entendre.
— Comment le trouvez- vous, lui dis-je, ce berger?
En ce sauvage esprit, tout venait, de changer :
Le visage éclairé , semblait teinté de rose ,
La tête relevée avait une autre pose ,
Et les yeux , attachés aux pas du doux pasteur.
Le suivaient dans son nimbe, enivrés de bonheur.
Cigales et grillons , essaims de sauterelles
Faisaient vibrer dans l'air leurs stridentes crécelles ;
LA GITANA. I.ï
La Gitana tombée en extase oubliait Son interlocuteur... Tout ce qu'elle voyait, C'était ce troupeau gris soulevant la poussière ; La poussière pour elle, était de la lumière, Et ce berger , un ange ,
Elle cueillit des fleurs , A ses cheveux de jais assortit leurs couleurs, Et , sans en avoir l'air , elle se mit à suivre Celui pour qui son cœur désormais allait vivre. Le chien vint la flairer , ses plus doux grognements Semblèrent approuver ces tendres sentiments.
Une troisième fois , pour elle quelle fête !
De son côté, le pâtre a détourné la tête ;
Des mots sont échangés, qu'hélas ! je n'entends pas,
Des sourires... Je vois qu'elle a doublé le pas ;
De son robuste bras le berger la soulève
Par sa taille élancée...
Oli! mon Dieu! que ce rêve,
Ifi KOLOCHES.
Ebauché sur la route aux ardeurs de l'été, Béni par vous, arrive à sa maturité!
Sur ce dur sauvageon , qu'une branche plus douce, Etant greffée, un fruit plein de saveur y pousse! L'âcreté se trouvant mêlée à la douceur, L'arbre s'épanouit avec plus de vigueur.
s lint-Dcnis-dc-Bron , 10 septembre 180-2.