L^ÉCRIVAIN
Diderot est grand écrivain par rencontre et comme ipar boutade, et il trouve une belle page comme il ^trouve une grande idée, avec je ne sais quelle complicité du hasard. C'est un homme d'humeur, et par conséquent un écrivain inégal. « Un homme inégal n'est pas un homme, dit La Bruyère ; ce sont plusieurs. • Et il y a plusieurs écrivains dans Diderot. — Il y a l'écrivain lucide, froid et lourd qui écrit les articles de l'Encyclopédie. — Il y a l'écrivain dur et obscur qui expose une théorie philosophique qu'il n'entend pas bien. — il y a le rhéteur fieffé qui a donné à Rousseau le goût des points .d'exclamation, qu'il a, à son tour, reçu de lui, et qui, -brusquement, sans prévenir, au cours d'une exposition .très calme ou d'une lettre très tranquille, s'échappe
en apostrophes et prosopopées qu'on sent parfaitement factices. Le voilà qui écrit à Falconet : « Que vous diraije encore? Que j'ai une amie.... Tenez, Falconet, je pourrais voir ma maison tomber en cendres sans en être ému, ma liberté menacée, ma vie compromise, pourvu que mon amie me restât. Si elle me disait : Donnemoi de ton sang, j'en veux boire ; je m'en épuiserais pour l'en rassasier. « — Ceci pour s'excuser auprès de Falconet de ne poiut l'aller rejoindre en Russie. Or, à cette amie môme, à M"^ Volland, il parle de la perspective et de l'approche de ce voyage en Russie, à la même date, avec la plus parfaite tranquillité.
Et il y a aussi en Diderot l'écrivain ardent impétueux, d'une prompte et vive saillie, qui jette une scène sous nosyeux ou qui enlève un récit d'un tel mouvement, d'un tel élan, et, notez-le, avec une telle perfection de forme, qu'on ne songe plus à la forme, qu'on ne s'en aperçoit plus, qu'on croit voir, sentir et penser soi-même, que l'intermédiaire entre vous et la chose, que l'interprète, que l'écrivain, en un mot, a disparu ; et c'est là le triomphe même de l'écrivain. C'est en cela que Térence, et Racine, et ce pauvre Prévost une fois par hasard, et Mérimée souvent, sont des écrivains supérieurs. Diderot a une centaine de pages où l'on est tout étonné de le trouver de cette famille.
Et quelquefois encore, quoique bien rarement, Diderot est même poète. 11 trouve le mot puissant et sobre, court et magnifique, si plein qu'il descend comme d'une seule coulée dans l'âme, et la remplit et l'habite immédiatement tout entière : « Tout s'anéantit, tout périt : il n'y a que le monde qui reste, il n'y a que le temps qui dure. » — 11 trouve le symbole exact et en même temps riche, ample, s'imposant à l'imagination, et il saitTea-
fermer dans une période harmonieuse dont le retentissement prolonge longtemps dans notre mémoire se» ondes sonores:/ Méfiez-vous de ces gens qui ont leur» poches pleines d'esprit et qui le sèment à tout propos. Ils n^ontpas le démon ; ils ne sont jamais ni gauches m betes. Le pinson, l'alouette, la linotte, le serin jasent et babillent tant que le jour dure. Le soleil couché, ils fourrent leur tête sous l'aile, et les voilà endormis. C'est alors que le génie prend sa lampe et l'allume, et que l'oiseau solitaire, sauvage, inapprivoisable, brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence son chant, fait retentir le bocage et rompt mélodieusement le silence et les ténèbres de la nuit. » — Et voilà, certes, qui est étrange, de trouver dans l'auteur des Bijoux indis^ crets une pensée, un sentiment et une « strophe » de Chateaubriand. — C'est que le style c'est Thomme, quoi qu'en ait dit Buffon; le style est la mélodie intérieure de notre pensée, et la pensée de Diderot a ce caractère entre tous qu'elle est inattendue, même de lui-même. Inégal, inconstant, multiple, versatile, girouette sur le clocher de Langres, comme il a dit, il est, selon le quart d'heure, vulgaire, plat, ordurier, tendre, aimable, charmant, quelquefois sublime ; et son style, non appris, non acquis, non surveillé, non châtié, non corrigé, son style d'improvisateur, comme sa pensée, est capable de bassesses, d'obscurités, d'incorrections, de gaucheries, de grâces, de vivacités aisées et brillantes, parfois d'échappées subites vers les hauteurs, et même de sérénités imposantes.
Quelques intentions de génie, quelques récits pleins de verve, quelques silhouettes bien enlevées, quelques théories neuves trop mêlées d^obscurités, beaucoup de polissonneries, beaucoup de niaiseries, énormément de verbiage et de fatras fumeux, voilà ce qu'a laissé Diderot. Rien de complet, rien d'achevé, ni comme système philosophique, ni comme œuvre d'art. Son rôle a été plus grand que son œuvre. Par son infatigable activité, par ses qualités estimables, et presque inestimables, de caractère et de bon cœur, il a tenu une très grande place en son temps ; il a été le lien entre les esprits et les caractères les plus difficiles et quelquefois les moins faits pour s'entendre, et personne plus que lui n'était né directeur de journal. Il ne lui a manqué qu'un vrai et grand génie, ou peut-être seulement de la suite dans les idées, pour mener son siècle, que personne n'a mené, comme il est arrivé d'ailleurs à presque tous les siècles. — Il Ta rempli d'un grand bruit d'audaces, de scandales et de papier remué. Il a vécu dans cette fournaise et ces bruits de forge comme dans son élément naturel. Il a fort agrandi le calme atelier de son père, et fabriqué beaucoup plus de couteaux que lui, moins inoffensifs. C'était un rude ouvrier que le travail grisait, et aussi la récréation, et aussi les histoires racontées, les discussions et la rhétorique. De pensée calme, de réflexions, de méditation, de contemplation, au milieu de tout cela, aussi peu que rien. Vrai Français des classes moyennes, sans esprit, sans distinction, plein d'intelligence, de facultés d'assimilation, de facilité au travail et à la parole, avec un idéal peu élevé, peu de scrupuleë de
moralité, et un très bon cœur. Il s'est laissé aller à cette nature, si mêlée de mal et de bien, de tout son mouvement et de tout son élan , incapable de réaction contre luimôme comme de réflexion. Cette nature, il la croyait bonne; le souci, le sentiment seulement, de notre infirmité, de notre misère, et de notre puissance à nous améliorer, lui était inconnu. Quand cela manque, on ne peut être qu'une force de la nature très intéressante. Il l'a été. Ce n'est pas peu.
Sa fortune littéraire a été curieuse. Très connu dans son temps et très en lumière comme remueur d'idées et « philosophe », beaucoup moins comme artiste, il a eu cette chance, pour prolonger sa gloire, que ses écrits les plus heureux, les plus piquants, les plus vivants, sont sortis les uns après les autres, à de longs intervalles, quelques-uns tout récemment, des bibliothèques particulières ou des armoires à manuscrits les plus éloignées et les mieux closes. A chaque révélation c'a été un étonnementet une joie littéraire. On le croyait toujours la veille beaucoup moins grand. L'attention sur lui et l'admiration à son égard ont été renouvelées et rajeunies périodiquement comme par son bon ami le hasard^ qui se montrait aussi intelligent que bienveillant ; et une sorte de dévotion littéraire en a été comme confirmée et rafraîchie avec soin autour de son monument.
Une autre sorte de dévotion, qui n'avait rien absolument de littéraire, s'est fort échauff'ée aussi sur son nom. Yers le milieu de ce siècle, beaucoup lui ont été infiniment reconnaissants d'être irréligieux plus scandaleusement qu'un autre, de mettre la grossièreté la plus déterminée au service de la « saine philosophie »• Cela n'a pas laissé de grossir sa cour.
Aujourd'hui nous le connaissons, ce semble, tout
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entier, et nous^sommes trop loin des querelles religieuses, reléguées dans les basses classes de la nation, pour ne pas le juger avec une pleine tranquillité d'esprit. Nous le trouvons grand par le travail ; curieux, intelligent, et pénétrant parfois, mais trouble et empêtré souvent, comme philosophe ; romancier plein de verve, sans imagination véritable, critique d'art d'un grand goût et d'une sensibilité artistique tout à fait rare et supérieure ; écrivain inégal, dont quelques pages sont des chefs-d'œuvre, et dont la manière la plus ordinaire est un bavardage intarissable mêlé de galimatias. — Il faut savoir dire qu'il est décidément de second ordre. Mais, plus qu'un autre, il représente quelque chose : l'individualisme du xvm^ siècle s'appliquant enfin franchement et insolemment à tout, pour tout détruire, peut-être sans le vouloir : à la société, à la religion, à la morale ; ne laissant debout que l'homme avec ses instincts, tenus pour bons ; dissolvant la communauté humaine, sous forme de pensée commune dans l'espace, sous forme de pensée traditionnelle dans le temps. Il représente plus qu'un autre, plus que Rabelais et Montaigne, infiniment plus que Voltaire, plus que Rousseau, la revanche de la « nature » contre ce que les hommes ont cru devoir faire, depuis qu'ils existent, pour s'en distinguer. L'obéissance et l'adhésion complaisante à rinstinct naturel, c'estson fond même. Cela veut dire peut-être que cet instinct naturel, il ne le comprend nullement. Car il est aussi de la nature humaine, et c'en est peut-être la vérité et le caractère propre, de sacrifier Tinstinct individuel à une règle et à une loi commune, pour que nous puissions vivre et durer, ce qui est ôncore, ce semble, le besoin le plus impérieux de notre nature.