OEUVRES EN PROSE
Les œuvres en prose d^ André Chénier ne dépassent pas la mesure d'un beau talent ordinaire de polémiste ; et tout en faisant honneur au génie d* André Chénier en font encore plus à son caractère. Il a brillamment sou* tenu de 1789 à 1793 la cause de Tordre, de la raison çt de la justice; il a parfaitement mérité Téchafaud, et voilà, sans lui faire beaucoup de tort, à quoi Ton pourrait borner Tappréciation de ses articles et pamphlets.
Si Ton voulait plus de détails, je dirais que ce qui frappe en lisant ces pages, c'est le caractère sain et pur de la langue. André Chénier a quelque chose, on Ta vu, de la déclamation de l'époque révolutionnaire dans ses vers officiels et de circonstance. Il n'en a absolument aucune trace, ce qui surprend, mais agréablement, dans ses articles. Ils sont écrits, à très peu près, dans la langue sévère et sobre du xvn® siècle. Vigoureux du reste, et souvent d'un beau mouvement, ils sentent l'homme qui deviendrait très facilement orateur, et qui, dit-on, à ses heures, Tétait en effet. Elève de Buffon et de Rousseau, à tant de titres, il l'est aussi de Mirabeau, et la longue phrase périodique (un peu trop longue peut-être) s'étale et se déroule dans ses brochures, comme dans les plus courts écrits de Mirabeau, avec une ampleur assez imposante. Rappelez-vous une page de Mirabeau, à peu près au has€urd, car il n*a pas, et
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c'est son défaut, eu plus d'un style, et lisez cette page de Ghénier, qui du reste vaut qu'on la lise :
« Si les représentants du peuple ne sont point interrompus dans l'ouvrage d'une constitution, et si toute la machine publique s'achemine vers un bon gouvernement, tous ces faibles inconvénients s'évanouissent bientôt d'eux-mêmes par la seule force des choses , et on ne doit point s'en alarmer ; mais si, bien loin d'avoir disparu après quelque temps, l'on voit les germes de haines publiques s'enraciner profondément ; si l'on voit les accusations graves, les imputations atroces se multiplier au hasard ; si Ton voit surtout un faux esprit, de faux principes fermenter sourdement et presque avec suite dans la plus nombreuse classe de citoyens ; si l'on voit enfin aux mêmes instants, dans tous les coins de l'Empire, des insurrections illégitimes, amenées de la même manière, fondées sur lea mêmes méprises, soutenues par les mômes sophismes ; si l'on voit paraître souvent, et en armes, et dans des occasions semblables, cette dernière classe du peuple, qui, ne connaissant rien, n'ayant rien, ne prenant intérêt à rien, ne sait que se vendre à qui veut la payer ; alors ces symptômes doivent paraître effrayants. »
Ce ton oratoire, très soutenu, qui était du reste le ton ordinaire dont on usait alors toutes les fois qu'on parlait politique, mais qui seulement chez les hommes démérite et d'éducation littéraire devenait un style, est, chez André Ghénier, imposant, élevé et de grande allure. Quelquefois (encore que très rarement) il touche à la vraie et grande éloquence, et rappelle la dialectique enflammée des Provinciales, Ce qui suit, avec plus de relief, de verdeur et quelque chose de plus dru dans l'expression, serait une page de Pascal :
« Ils déclarent abhorrer ces mots d'ordre, d'union et de paix, parce que, disent-ils, c'est le langage des hypocrites. Ils ont raison. Il est vrai, ces mots sont dans la bouche des hypocrites ; et ils doivent y être, car ils sont dans celle de tous les gens de
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bien ; et Thypocrisie ne serait pins dangereuse et ne mériterait pas son nom^ si elle n'avait l'art de ne répéter qae les paroles qu'elle a entendues sortir des lèvres de la vertu,.. C'est ainsi que certains démagogues se revêtent d'une autorité censoriale et distribuent des brevets de civisme, de la même manière que certaines gens dans tous les pays ont dit, disent et diront que vouloir les soumettre aux lois, c'est attaquer le ciel même et être ennemi de Dieu et de la vertu. »
Parfois enfin, mais plus rarement encore, cette puissance un peu diffuse d*ironie se ramasse en un trait vif et acéré et qui part en sifHant. Je dis que cela est tout à fait rare. En général, Chénier n^apas le trait, et du reste, ne le cherche pas. Cependant on ni^est pas aussi bien doué que Chénier, et tout fulminant d'honnête colère, et contemporain de Chamfort, sans trouver quelquefois une épigramme souple, brillante et aiguë. En voici : « Il est incontestable que, tout pouvoir émanant du peuple, celui de pendre en émane aussi ; matis il est bien affreux que ce soit le seul qu'il ne veuille pas exercer par représentant. » — « Je reconnais là cet honneur de corps, l'éternel apanage de ceux qui trouvent trop difficile d'avoir un honneurqui soit à eux. » — Mais Chénier a trop peu de ces vives saillies pour un journaliste. 11 est convaincu, vigoureux, élevé, éloquent, écrivain pur, le tout avec un peu de monotonie. On lira toujours ses <Buvres en prose, parce qu'il a laissé de beaux vers.
l'écrivain
A s'en tenir simplement aux questions de style, Chénier, si peu inventeur en tout autre chose, est un
véritable créateur. Nous ne dirons plus un mot, bien entendu, ni des « poésies officielles » ni même des Elégies, où il est très rare, quoique cela arrive, de trouver une expression neuve, originale et jaillie de source. Mais il faut étudier, et de très près, le style des Idylles et des fragments épiques. Il est d'une nouveauté et d^une fraîcheur souvent merveilleuses. Il est la création naturelle d'un homme qui a gardé dans roreille et comme mêlée à ses sens la modulation de ces langues anciennes qui étaient des musiques. Le principal mérite de cette langue deChénicr, auquel on pourrait ramener toutes les autres, c'est en effet la qualité' du son, La langue française s'assourdissait depuis Racine. Ternie par les abstractions et les formules, elle était surtout éteinte par les mots lourds, sourds et secs. « L'heureux choix de mots harmonieux », et, plutôt encore, la disposition harmonieuse de mots mélodieux était chose oubliée ou désapprise. La langue de Rousseau, remarquez-le, est beaucoup plus nombreuse^ et rhythmée, que mélodieuse à proprement parler. Elle ne laisse pas d'avoir, relativement, quelque chose de compact encore et de trop solide. Les sonorités légères et cristallines de La Fontaine, l'air circulant au travers des alexandrins, la note détachée, la phrase musicale, trop courte encore, mais ayant son dessin très net et très sensible à l'oreille, voilà ce qu'en remontant jusqu'au xvii« siècle, je cherche avant Ghéniersans le pouvoir trouver.
Les vers sont faits pour être retenus, et pour nous accompagner en chantant dans notre tête, quand nous allons nous promener. Les vers latins, les vers grecs ontpresque tous cette vertu ; les vers français ne l'ont pas toujours. Il n'y a que Ronsard, du Bellay, Malherbe, Racine, La Fontaine, puis Ghénier, puis Lamartine,
Hugo, Vigny et Musset qui aient eu le don d*en écrire beaucoup de tels. Les vers « amis de la mémoire », comme a dit excellemment Sainte-Beuve, sont seuls, à proprement parler, des vers, parce que, s'ils sont amis de la mémoire, c'est qu'ils sont amis de l'oreille.
Chénier avait cette faculté poétique, qui n'est pas toute la poésie, et tant s'en faut, mais qui en est une partie essentielle, à un degré tout à fait supérieur et extraordinaire. Grâce à elle, il réussissait surtout au morceau descriptif et au fragment épique. Ce sont ses deux talents indiscutables. Je ne rappelle pas le début de V Aveugle, ni Isi Jeune Tarentine, à tous les égards le chef-d'œuvre d'André Chénier. Mais dites-vous à haute voix ces quatre vers :
Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler; Sur l'immobile arène il l'admire couler, Se courbe, ets'appuyant à la rive penchante, Dana le cristal sonnant plonge l'urne pesante.
Et pour ce qui est du talent épique, rappelez-vous cette mort d'Hercule, que Yictor Hugo, déjà guidé par son instinct épique, saluait avec admiration en 1819 :
Il monte. Sous ses pieds
Etend du vieux lion la dépouille héroïque, Et l'œil au ciel, la main sur sa massue antique. Attend sa récompense et l'heure d'être un Dieu. Le vent souffle et mugit, le bûcher tout en feu Brille autour du héros, et la flamme rapide Porte au palais divin l'âme du grand Alcide.
Et voilà pourquoi j'ai tant insisté sur l'Hermès, qui n'a pas ét3 écrit. C'est qu'un grand poème scientifique et philosophique sur l'histoire du monde comporte et
réclame surtout le talent descriptif et le génie épique, et qu'à ces deux titres personne plus que Ghénier n'était capable de conduire brillamment l'histoire du monde depuis
L*Océan éternel où bouillonne la vie,
jusqu'à cette conquête du monde par les races civilisées, par le génie scientifique, que n'émeut pas et n'arrête point
Des derniers Africains le cap noir de tempêtes.
YI