‹ Dix nuits de rêveChapitre 2 sur 11 · DEUXIÈME NUIT · texte numérisé non relu

DEUXIÈME NUIT

Voici le rêve que je fis.

Au sortir de la cellule du supérieur, je regagnai ma chambre par le couloir : la lanterne y brülait, vague. Un genou posé sur le coussin, je relevai la mèche, et une fleur de mouchure tomba sur le socle de laque rouge. Au même instant la pièce s'éclaira d’un coup.

Sur la cloison, la peinture est de Buson.? Des saules noirs, tracés ici denses, là légers, proches et lointains, et un pêcheur transi qui passe sur la digue, le chapeau incliné. Dans l’alcôve pend un rouleau de Monju traversant la mer.* L’encens qu’on a laissé se consumer embaume encore du côté de l'ombre. Le temple est vaste, et d’un silence sans personne. L'ombre ronde que la lanterne ronde jetait au plafond noir parut, quand je levai les yeux, vivante à l’instant même.

Toujours un genou en l'air, je retournai le coussin de la main gauche et glissai la droite dessous : il y était bien, à sa place. Puisqu’il y était, j'avais l'esprit tranquille ; je remis le coussin d’aplomb et m’assis dessus de tout mon poids.

Tu es un samouraï. Un samouraï ne saurait être incapable d'atteindre

l'éveil, avait dit le supérieur. À te voir si longtemps sans y parvenir, tu ne

2. Yosa Buson (1716-1784), peintre et l’un des plus grands maîtres du haïku. 3. Monju (en sanskrit Mañjuéri), bodhisattva de la sagesse ; le motif de « Monju traversant la mer » est un thème classique de la peinture bouddhique.

Deuxième nuit

dois pas être un samouraï. Un déchet d’homme, avait-il dit. Ha, te voilà fâché, avait-il dit en riant. Si cela te blesse, apporte donc la preuve de ton éveil. Et il avait détourné le visage. L’insolent.

Avant que lhorloge posée dans l’alcôve de la grande salle voisine ne sonne l’heure prochaine, j'atteindrai l'éveil, sans faute. L'éveil atteint, je retournerai chez lui cette nuit même. Et j'échangerai l'éveil contre la tête du supérieur. Sans l'éveil, la vie du supérieur ne peut être prise. Il faut, coûte que coûte, atteindre l'éveil. Je suis un samouraï.

Si je n’y parviens pas, je m'ouvrirai le ventre. Un samouraï humilié ne reste pas en vie. Je mourrai proprement.

À cette pensée, ma main, d'elle-même, glissa de nouveau sous le coussin. Elle en tira le poignard au fourreau de laque rouge. J'empoignai la garde et, le fourreau rouge écarté d’un geste, la lame froide jeta d’un coup sa lueur dans la pièce obscure. Quelque chose de terrible semblait fuir de ma main par longs filets sifflants, pour aller tout entier se rassembler à la pointe, où l'envie de tuer se concentrait en un seul point. À voir cette lame aiguë, réduite malgré elle à la finesse d’une tête d’aiguille, ramassée de force au bout de ses neuf pouces cinq,“ l'envie me prit soudain d'en frapper, d’un coup sec. Le sang du corps afflua vers le poignet droit ; la garde poissait dans ma paume. Mes lèvres tremblèrent.

Je rentrai le poignard au fourreau, le tirai contre mon flanc droit, puis je croisai les jambes en lotus. Jôshü dit : Mu.” Le néant. Et qu'est-ce donc, ce néant ? Bonze de malheur, grinçai-je entre les dents.

Je serrais si fort les molaires qu’un souffle brûlant sortait, rauque, par les narines. Les tempes tiraient, douloureuses. J'ouvris les yeux deux fois plus grands qu l'ordinaire.

Je vois le rouleau. Je vois la lanterne. Je vois les tatamis. Je vois,

comme en plein jour, le crâne de bouilloire du supérieur. J'entends

4. « Neuf pouces cinq » (kusun gobu, environ 29 cm) : désignation consacrée du poignard servant au suicide rituel des samouraïs, le seppuku.

jusqu’à sa gueule de crocodile, son rire de mépris. L’insolent bonze. Il faut, quoi qu’il advienne, que cette bouilloire me serve de tête prise. J'atteindrai l'éveil. Mu, Mu, récitais-je de la racine de la langue. Mu, disais-je, et pourtant l'odeur de l’encens persistait. De quoi se mêle-t-il, cet encens.

Soudain je serrai le poing et je m'assenai sur le crâne un coup à crier. Puis je broyai mes molaires l’une contre l’autre, à les faire grincer. La sueur coulait des deux aisselles. Le dos était devenu un bâton. L’articulation des genoux, d’un coup, se mit à faire mal. Que les genoux se brisent, et après ? pensai-je. Mais la douleur était là. La souffrance était à. Le Mu ne venait pas. À peine croyais-je le voir venir que la douleur recommençait. La colère montait. La rage montait. Une amertume sans nom montait. Les larmes roulaient une à une. L'envie me prenait de jeter d’un seul élan tout mon corps contre un rocher immense et de m'y broyer, os et chair, en bouillie.

Et pourtant je tins bon, assis, immobile. Je portais dans la poitrine, à la limite du supportable, quelque chose d’oppressant, et je lendurais. Cette oppression soulevait par en dessous tous les muscles du corps et se démenait pour jaillir dehors par les pores, jaillir, jaillir ; mais tout était bouché, de partout, sans la moindre issue : un état d’une cruauté extrême.

Sur ces entrefaites, la tête se dérangea. La lanterne, la peinture de Buson, les tatamis, les étagères en quinconce, tout parut être et n'être pas, nêtre pas et être. Et le Mu, lui, refusait toujours de paraître. Il me semble que je restai simplement assis là, n’importe comment. Quand soudain lhorloge de la salle voisine se mit à sonner : tin.

Je tressailliss Ma main droite courut au poignard. L’horloge frappa

son deuxième coup : tiîn.

S. Jôshü (en chinois Zhaozhou, 778-897), maître du bouddhisme chan. Son « Mu » (#E, le néant, le

sans), réponse à la question « un chien a-t-il la nature de Bouddha ? », est le plus célèbre des kôans,

ces énigmes données aux moines zen pour briser la pensée discursive.

Troisième nuit

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