‹ Dix nuits de rêveChapitre 4 sur 11 · QUATRIÈME NUIT · texte numérisé non relu

QUATRIÈME NUIT

Au milieu d’une vaste salle en terre battue, on a posé une sorte de banc d'été, et tout autour, de petits tabourets alignés. Le banc luit d’un noir lustré. Dans un coin, devant une table carrée, un vieillard boit du saké, seul. En guise d'accompagnement, des légumes mijotés, semble-t-il.

Le saké aidant, le vieillard est passablement rouge. Avec cela, le visage tout luisant, sans rien nulle part qui mérite le nom de ride. Seule la barbe blanche qu’il laisse pousser de toute sa longueur dit qu’il s’agit d’un vieil homme. Tout enfant que j'étais, je me demandais quel âge pouvait bien avoir ce vieillard. Sur quoi la patronne, qui revenait de puiser de l'eau au tuyau de bambou du fond, son seau à la main, demanda en s’essuyant les mains à son tablier :

« Quel âge avez-vous donc, grand-père ? »

Le vieillard avala sa bouchée de légumes et répondit, impassible : « J'ai oublié. >

La patronne glissa ses mains essuyées dans son étroite ceinture et resta debout à regarder de côté le visage du vieillard. Lui but son saké d’un trait dans une sorte de grand bol à thé, puis souffla un long soupir blanc à travers sa barbe blanche. Alors la patronne demanda :

« Et où est-elle, votre maison ? »

8. Jizô : bodhisattva protecteur des enfants et des voyageurs, dont les petites statues de pierre jalonnent routes et carrefours du Japon.

Quatrième nuit

Le vieillard coupa son long souffle à mi-chemin : « Au fond du nombril », dit-il.

« Et où allez-vous ? » demanda-t-elle encore, les mains toujours enfoncées dans l’étroite ceinture. Le vieillard but encore son saké brûlant d’un trait dans le grand bol, souffla le même soupir : « Par là-bas. »

« Tout droit ? » demanda la patronne ; et le souffle qu’il poussa traversa le shôji,? passa sous le saule, fila tout droit vers la grève.

Le vieillard sortit. Je sortis derrière lui. À sa ceinture pendait une petite gourde. De son épaule, une boîte carrée pendait sous l’aisselle. II portait un pantalon collant bleu pâle, une veste sans manches bleu pâle. Seuls les tabi étaient jaunes.!° On aurait dit des tabi taillés dans du cuir.

Le vieillard alla tout droit jusque sous le saule. Sous le saule, il y avait trois ou quatre enfants. Le vieillard, en riant, tira de sa ceinture une serviette bleu pâle. Il la tordit en cordelette, fine et longue, et la posa au beau milieu du sol. Puis il traça autour de la serviette un grand cercle. Enfin il sortit de la boîte pendue à son épaule une flûte de marchand de bonbons, en laiton.

« Cette serviette va devenir serpent. Regardez bien. Regardez bien »,, répétait-il.

Les enfants regardaient la serviette de toutes leurs forces. Moi aussi, je regardais.

« Regardez bien, regardez bien, vous y êtes ? » dit le vieillard, et, souflant dans sa flûte, il se mit à tourner le long du cercle. Moi, je ne regardais que la serviette. Mais la serviette ne bougea pas d’un souffle.

Le vieillard souffait dans sa flûte, pi, pt. Et il fit le tour du cercle je ne sais combien de fois, sur la pointe de ses sandales de paille, à pas dérobés, comme par égard pour la serviette, comme s’il la redoutait. Cela semblait

effrayant. Cela semblait amusant aussi.

9. Shôji : cloison coulissante à claire-voie, tendue de papier translucide. 10. Tabi : chaussettes japonaises à pouce séparé.

Puis le vieillard arrêta net sa flûte. Il ouvrit la boîte pendue à son épaule, pinça délicatement la serviette par le cou et la jeta dedans, d’un geste.

« Comme ça, dans la boîte, elle devient serpent. Tout à l’heure, je vous montre. Tout à l'heure, je vous montre », dit-il en se mettant en marche, tout droit. Il passa sous le saule et descendit, tout droit, le sentier étroit. Moi, je voulais voir le serpent, et je le suivis le long du sentier, encore et encore. Lui marchait en lâchant tantôt « tout à l’heure »,

tantôt « serpent ». À la fin il s’en allait chantant :

« Tout à l'heure elle devient, serpent elle devient, pour sûr elle devient,

la flûte chante >»

et il finit par déboucher au bord de la rivière. Ni pont ni barque : il va se reposer ici, pensais-je, et nous montrer le serpent de la boîte ; mais le vieillard entra dans la rivière, à grand bruit d’eau. D'abord il en eut aux genoux ; puis les hanches, puis la poitrine s’enfoncèrent à mesure, jusqu’à

disparaître à la vue. Le vieillard pourtant chantait toujours :

< Elle devient profonde, elle devient la nuit,

elle devient toute droite »

et il marchait tout droit, toujours plus avant. Puis la barbe, et le visage, et la tête, et le capuchon, tout disparut sans reste.

Je me disais que le vieillard, en abordant l’autre rive, montrerait enfin le serpent ; et je l’attendis, debout dans le bruissement des roseaux, tout

seul, aussi longtemps qu’on voudra. Mais le vieillard, jamais, ne remonta.

Cinquième nuit

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