‹ Doctoresse!Chapitre 3 sur 9 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

PIERROT {seul).

Pierrot, assis devant le chevalet, peint; mais ses mouvements inquiets, son attitude distraite trahissent une préoccupation intérieure. Il est en proie à un mal dont il ne peut définir la nature ; il en cherche le siège et, se palpant, découvre que ça vient de l’estomac descendu aux talons. Parbleu, il a faim. Il jette sa palette et regarde l’heure à l’horloge.

— Midi passé! et Isabelle qui ne rentre pas. Je meurs d’inanition. Si seulement elle avait laissé quelques victuailles dans le buffet.

Il se lève et va explorer le meuble : il n’y découvre qu’un croûton de pain affreusement sec qu’il fait sonner sur le

bois et l’arête d’un hareng saur encore pourvu de sa tête. Décidément c’est peu.

Du buffet, il va à la fenêtre et/d’un coup d’œil explore la

route qui-, par; delà 1er j ardin - ensoleillé, déroule son ruban

J)lon/>

Pas plus d’Isabelle que sur la main.

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- — Ah, fait Pierrot au publie,' je sais bien que vous allez me dire : « mon ami tu n’as qu’à sortir et al 1er acheter de quoi dîner. .

— Parfait ; mais pour acheter, il faut de l’argent et moi Pierrot, je n’ai pas le sou. C’est Isabelle qui a toute la monnaie et qui la met là, dans ce tiroir (U fait sonner te tiroir qui confirme son aveu par une musique des plus argentines)*

— Vous allez encore me dire : « mais Pierrot, prend donc la clef et ouvre ce tiroir; la clef, vous en parlez à votre aise, la clef, à moi, jamais de la vie. C’est Isabelle, toujours Isabelle, qui a la clef comme le reste. Conclusion : rien à manger ! vigile et jeûne, bien que ce ne soit pas au calendrier.

Forcé de se résigner, Pierrot ferme la fenêtre et va avec dépit serrer sa ceinture une fois de plus. Hélas, le fabricant n’avait pas prévu pareille famine et Pierrot est forcé d’ouvrir dans lacourroie, avec l’un des instruments de la Doctoresse, un nouveau trou.

Sera-t-il au moins le dernier! Il se remet à peindre et s’interrompt entre chaque touche pour faire part au public de ses désillusions. Certes quand il a conduit Isabelle à l’autel il ne s’imaginait pas se donner uh maître qui confisquerait tout ce qu’il y avait de poésie dans l’existence au profit d’une science baroque et inutile. Jamais un mot aimable pour sa peinture, un regard pour sesdableaux : ainsi cette toile que je peins, ce n’est point à crier ah ! mais enfin c’est gentil, eh bien, Isabelle ne la regarderait mêmé pas, n’ayant d’yeux que pour son bric-à-brac de fioles et de tubes. Des , horreurs, des infections, des choses qui puent, qui donnent la fièvre, qui éclatent 1 Ah ! qu’il y a loin des rêves du fiancé aux réalités de l’époux ! Mon pauvre Pierrot tu es bien à plaindre.

Et il se remet à peindre.

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aspect ait pourtant rien de caricatural. Mme Pierrot est une

jolie personne, une fine grenouille tombée dans le marécage médical.

Elle porte au bras et pose sur la table un panier qui semble garni d’objets soigneusement enveloppés dans des serviettes, puis elle s’empare de lettres arrivées à son adresse et commence la lecture de son courrier.

Joie de Pierrot, qui pense que la fin du jeûne est arrivée. Son ventre chante Pâques. Il se lève.

— Enfin! fait-il, te voilà donc. J’avais cru que tu ne rentrerais jamais. As-tu au moins apporté à déjeuner? Je suis mort de faim.

— A déjeuner! à déjeuner I tu ne penses qu’à déjeuner! laisse- moi lire.

Mais Pierrot a aperçu le panier posé par Isabelle sur la table. Avec des mines gourmandes, il s’en empare et s’apprête à en détailler le contenu. Moqueuse et du coin de l'œil, Isabelle l’observe.

Il avise un paquet soigneusement enveloppé.

— C’est un gigot, hein? un présalé?

— Non, mon cher, une jambe que je viens de couper, une bien belle pièce.

Pierrot lâche le paquet avec horreur ; mais son ventre qui crie famine le ramène au panier; il y saisit une boite à lait portant une inscription : Bouillon...

— Ah ! parfait, voilà qui va restaurer mon estomac délabré.

Mais Isabelle l’oblige à lire la suite de l’étiquette : Bouillon ...

de microbes et elle retire, de la sciure qui remplit la boîte, trois tubes renfermant des bouillons de culture. Tous les bacilles y sont représentés : le premier abrite le choléra, le second la phtisie, le troisième le typhus. Les préparations sortent de la maison célèbre : Au Bon Pasteur,

Pierrot sent ses cheveux se dresser sous son noir serre-tête et, rien, qu’à l’aspect des tubes, il.se serre le ventre, tousse,.

grelotte. Finalement, navré, il lâche le panier et bat en retraite en claquant des dents.

La Doctoresse rit de son émoi. Elle est enchantée.

— Ah! ah! tu n'as plus faim, n’est-ce pas, curieux, plus faim du tout. Voilà qui tombe à merveille, car moi j’ai à travailler et n’ai nulle envie de sortir quand vient l’inspiration!

Et, sans nul souci de Pierrot, elle s’installe à sa table et se met à écrire.

— Tu n’as pas envie... s’écrie le malheureux éclatant à la fin, eh bien ! si, j’ai faim et, de plus, je suis excédé de tout ce qui se passe ici. Regarde ce buffet, que renferme-t-il ? Un débris de pain du siège et le squelette d’un hareng. J’en ai plein le dos de cette anatomie.

Comme la Doctoresse ne prête pas la moindre attention au pain heurté contre la paroi du buffet, c’est sous le nez que Pierrot lui apporte les vestiges du hareng.,

— Fi, l’horreur! s’écrie Isabelle et, pour chasser cette épouvantable odeur, elle se parfume en toute hâte de phénol.

— Tout est sale, continue Pierrot, il y a de la poussière partout ! — et, comme Isabelle est retombée dans son grimoire, il ramasse de la poussière à pleine main et va la jeter sur le papier de sa femme.

— Merci bien, fait celle-ci en tournant le feuillet.

Pierrot est lancé, il continue

— Tu devrais balayer, au moins.

— Non, mais pourquoi pas cirer tout de suite.

— Rien n’est fait dans le ménage, l’habit que je porte est en loques, celui qui repose sur cette chaise n’est pas meilleur. Enfin, tu n’as jamais le temps de rien.

Isabelle a tenté de faire tête à l’orage. A l’aspect du vêtement qu’étoilent de .vastes déchirures, elle prend la résolution d’en finir, et arrachant l’habit à Pierrot, elle lui annonce qu’elle va le porter en face chez la couturière.

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