Bulletin de l' armée de réserve
Milan, 29 prairial an VIII <18 juin 1800). ... Le général Desaix avait amené d'Egypte deux petits nègres que lui avait donnés le roi de Darfour. Ces enfants ont porté le deuil de la mort de leur maître, à la mode de leur pays et d'une manière extrêmement touchante.
Le Premier Consul a pris avec lui les deux aides de camp du général Desaix, Savary et Rapp. Le corps de ce général a été conduit en poste à Milan, où on l'a embaumé. On ne sait pas encore si le Premier Consul l'enverra à Paris, ou s'il le placera sur un monument qui serait élevé sur le Saint-Bernard, pour éterniser le passage de l'armée de réserve,
Le général Desaix est le premier Européen qui ait porté la gloire du nom français au delà des Cataractes. Il était adoré des habitants de la haute Egypte, qui l'avaient surnommé le Sultan juste. Il conservait un vif ressentiment des mauvais traitements qu'il avait reçus de l'amiral Keith. Cet officier général de marine, par un procédé indigne d'une nation européenne, l'avait abreuvé de dégoûts et de mauvais traitements.
Le général Desaix était parti d'Alexandrie sur le bâtiment ragusin appelé la Madone de grâce de Saint - Antoine de Padoue. Il avait des passe-ports du grand vizir, du commandant anglais devant Alexandrie, qui, pour assurer davantage son passage, avait mis à son bord un officier anglais. Il fut arrêté par l'amiral Keith et conduit à Livourne, contre le droit des gens. C'est en vain qu'il montra ses passe-ports et que l'officier anglais qu'il avait à son bord se récriait contre cette insigne mauvaise foi. Arrivé dans la rade de Livourne, on dégréa le bâtiment; on lui ôta son gouvernail, l'exposant ainsi à échouer.
Le général Desaix fut mis au lazaret, dans une espèce de prison. L'amiral Keith eut la bassesse de joindre l'insulte à la violation du droit des gens : il lui envoya proposer vingt sous par jour, à lui et à chacun des soldats français prisonniers, en ajoutant, avec une plate ironie, que l'égalité proclamée en France voulait qu'il ne fût pas mieux traité qu'eux. Il fut, en conséquence, mis dans la même cour que les soldats, et on lui refusa toute espèce de secours, jusqu'aux gazettes et quelques livres militaires. «Je ne demande rien, répondit Desaix, que de me délivrer de votre présence. Faites, si vous le voulez, donner de la paille aux blessés qui sont avec moi. J'ai traité avec les Mameluks, les Turcs, les Anatoliens, les Arabes
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du grand désert, les Ethiopiens, les noirs de Darfour, les Tartares; tous respectaient leur parole lorsqu'ils l'avaient donnée, et ils n'insultaient pas aux hommes dans le malheur.» M. Keith fit plus, il eut la lâcheté d'engager le patron du bâtiment sur lequel était le général Desaix de déclarer que ce bâtiment lui appartenait, lui promettant 1000 guinées pour récompense; il voulait fonder sur cette déclaration un libelle contre le général Desaix. Le bon patron génois s'y opposa constamment. «Eh! M. l'amiral, écrivait Desaix, prenez le navire, prenez mes bagages, nous tenons peu à l'intérêt». Cet amiral Keith est le même homme qui a fait tant de relations ridicules en buvant du punch devant Gênes. La nation française fait fort bien d'être victorieuse. Il n'est pas d'excès auxquels ne se portassent ses ennemis, si elle avait des revers; mais, grâce au nombre et au courage de ses soldats, elle triomphera de tous ses ennemis, et l'opprobre et le mépris seront, dans l'histoire et chez les nations policées, le partage des hommes qui se conduiront comme lord Keith. Cet amiral a eu l'esprit de rédiger une lettre, supposée interceptée, du Premier Consul au général Masséna, lettre pleine d'absurdités et qui ne peut être mise qu'à côté des libelles de toute espèce que la cour de Londres fait imprimer contre notre premier magistrat.