Sainte- Hélène, 29/30 novembre 1815 ; Las Cases
Le petit jardin de M. Balcombe, où nous nous promenions souvent, se trouvait cultivé par un vieux nègre. La première fois que nous le recontrâmes, l'Empereur, suivant sa coutume me le fit questionner, et son récit nous intéressa fort. C'était un Indien-Malais qui avait été frauduleusement enlevé de chez lui, il y avait nombre d'années, par un équipage anglais, transporté à bord et vendu à Sainte-Hélène, où il demeurait depuis
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dans l'esclavage. Sa narration portait tout le caractère de la sincérité; sa figure était franche et bonne, ses yeux spirituels et encore vifs, tout son maintien nullement avili; mais tout à fait attachant.
«Ce pauvre Tobie que voilà, disait-il une fois, est un homme volé à sa famille, à son sol, à lui-même, et vendu : peut-il être de plus grand tourment pour lui! De plus grand crime dans d'autres! Si ce crime est l'acte du capitaine anglais tout seul, c'est à coup sûr un des hommes les plus méchants; mais s'il a été commis par la masse de l'équipage, ce forfait peut avoir été accompli, après tout, par des hommes peut-être pas si méchants que l'on croirait; car la perversité est toujours individuelle, presque jamais collective. Les frères de Joseph ne peuvent se résoudre à le tuer; Judas, froidement, hypocritement, avec un lâche calcul, livre son maître au supplice. Un philosophe a prétendu que les hommes naissaient méchants : ce serait une grande affaire et fort oiseuse que d'aller rechercher s'il a dit vrai. Ce qu'il y a de certain, c'est que la masse de la société n'est point méchante; car, si la très grande majorité voulait être criminelle et méconnaître les lois, qui est-ce qui aurait la force de l'arrêter ou de la contraindre? Et c'est là précisément le triomphe de la civilisation; parce que cet heureux résultat sort de son sein et naît de sa propre nature. La plupart des sentiments sont des traditions; nous les éprouvons parce qu'ils nous ont précédés: aussi la raison humaine, son développement, celui de nos facultés, voilà toute la clef sociale, tout le secret du législateur. Il n'y a que ceux qui veulent tromper les peuples et gouverner à leur profit qui peuvent vouloir les retenir dans l'ignorance; car plus ils sont éclairés, plus il y aura de gens convaincus de la nécessité des lois,
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du besoin de les défendre; et plus la société sera assise, heureuse, prospère. Et s'il peut arriver jamais que les lumières soient nuisibles dans la multitude, ce ne sera que quand le gouvernement, en hostilité avec les intérêts du peuple, l'acculera dans une position forcée, ou réduira la dernière classe à mourir de misère; car alors il se trouvera plus d'esprit pour se défendre ou devenir criminel . . .» Une autre fois, arrêté devant Tobie, il disait: «Ce que c'est pourtant que cette pauvre machine humaine! pas une enveloppe qui se ressemble; pas un intérieur qui ne diffère! Et c'est pour se refuser à cette vérité qu'on commet tant de fautes! Faites de Tobie un Brutus, il se serait donné la mort; un Esope, il serait peut-être aujourd'hui le conseiller du gouverneur; un chrétien ardent et zélé, il porterait ses chaînes en vue de Dieu, et les bénirait. Pour le pauvre Tobie, il n'y regarde pas de si près, il se courbe et travaille innocemment!» Et après l'avoir considéré quelques instants en silence, il dit en s 'éloignant: «Il est sûr qu'il y a loin du pauvre Tobie à un roi Richard! ... Et toutefois, continuait-il en marchant, le forfait n'en est pas moins atroce; car cet homme, après tout, avait sa famille, ses jouissances, sa propre vie. Et l'on a commis un horrible forfait, en venant le faire mourir ici, sous le poids de l'esclavage.» Et, s'arrêtant tout à coup, il me dit: «Mais je lis dans vos yeux; vous pensez qu'il n'est pas le seul exemple de la sorte à Sainte-Hélène!» Et, soit qu'il fût heurté de se voir en parallèle avec Tobie, soit qu'il crût que mon courage eût besoin d'être relevé, soit enfin tout autre chose, il poursuivit avec feu et majesté : «Mon cher, il ne saurait y avoir ici le moindre rapport: si l'attentat est plus relevé, les victimes aussi offrent bien d'autres ressources. On ne nous a point
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soumis à des souffrances corporelles; et l'eût-on tenté, nous avons une âme à tromper nos tyrans ! . . . Notre situation peut même avoir ses attraits ! . . . L'univers nous contemple ! . . . Nous demeurons les martyrs d'une cause immortelle! . . . des millions d'hommes nous pleurent, la patrie soupire, et la gloire est en deuil ! . . . nous luttons ici contre l'oppression des dieux, et les vœux des nations sont pour nous! ...» Et, après une pause de quelques secondes, il reprit: «Mes véritables souffrances ne sont point ici! . . . Si je ne considérais que moi, peut-être aurais-je à me réjouir! . . . Les malheurs ont aussi leur héroïsme et leur gloire! . . . L'adversité manquait à ma carrière ! ... Si je fusse mort sur le trône, dans les nuages de ma toute-puissance, je serais demeuré un problème pour bien des gens; aujourd'hui, grâce au malheur, on pourra me juger à nu ! »