‹ Documents historiques inédits tirés des collections manuscrites de la Bibliothèque royal et des Archives ou des Bibliothèques des départementsChapitre 109 sur 165 · LETTRE DE COLBKRT AU MEME M. DE TERROW · texte numérisé non relu

LETTRE DE COLBKRT AU MEME M. DE TERROW

Saint-Germain-en-Laie , le i3 août 1670.

Je vous euvoye un mémoire que j'ay ordonné au sieur Gravier de faire, contenant tous les abus qui se commettent dans les arsenaux de marine , et les remèdes qu'il croit y pouvoir estre apportés. Vous prend rés la peine de le voir, y changer et corriger ce que vous estimerés à propos, pour ensuite former un règlement général qui puisse estre observé dans tous nos arsenaux de marine. Faites-le voir aussi à mon fils, et donnés-luy à examiner et à fournir son advis. Je vous prie de l'exciter fortement à s'appliquer et de revoir mesme le travail qu'il fait. Surtout p renés garde qu'il pénètre et approfondisse les matières, n'y ayant rien de si dangereux pour luy, et si contraire au mestier qu'il doit faire toute sa vie, que de se contenter de la superficie. C'est là ce que j'ay à combattre toujours à son égard. Comme il a suffisamment d'esprit pour comprendre facilement ce qu'il doit sçavoir, il se fie à cette facilité, et non-seulement il n'approfondit rien, mais mesme il ne fait jamais un mémoire, soit pour me rendre compte de ce qu'il a fait, soit pour luy-mesme, qu'avec précipitation, en sorte qu'il ne se donne pas le loisir d'y faire la réflection nécessaire, et cette conduite tire à part soy une autre conséquence fascheuse , qui est

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qu'il ne prendra jamais plaisir à ce qu'il fait, parce qu'il n'y a queJa réfleclion qui fait connoislre la beauté de ce que Ton fait et la suite advantageuse que le travail tire après soy. Le temps qu'il employé à présent est un temps bien précieux ; c'est pourquoy il faut qu'il l'employé bien , et qu'il se mette en estât de pouvoir penser à autre cli ose.

Dans cet instant, je reçois une lettre du 7*, de la Rochelle, par laquelle vous me dites que mon fils devoit retourner deux jours après ; mais que l'arrivée de M. le vice-admiral le pouvoit retarder encore de quelques jours, c'est-à-dire que mon fils perdra quinze jours de temps à la Rochelle. Je ne sçais pourquoy l'arrivée de M. le vice-admiral retardera. Il me semble que son vray poste est à Rochefort, où les vaisseaux désarment, et c'est dans ce désarmement où mon fils auroit pu apprendre quelque chose : cependant il demeure quinze jours à la Rochelle. Je comprends bien que sa curiosité pouvoit le porter à voir la Rochelle et à y demeurer deux jours; mais je ne comprends pas pourquoy y demeurer quinze jours, si ce n'est pour se divertir. Je vous conjure de vous appliquer un peu à ce qu'il faut qu'il fasse pour son instruction, en un point principal comme celuy-là. Je crois que si vous eussiez voulu retourner à Rochefort, qu'il n'auroit pas résisté; et quand mesme vous auriés des affaires à la Rochelle, je vous prie de les remettre pendant le temps qu'il sera auprès de vous, et de demeurer actuellement à Rochefort, sans en partir. Je m'attends donc que si vous estes encore à la Rochelle à la réception de cette lettre, vous en partirés sur-le-champ pour vous rendre à Rochefort, où vous demeurerez toujours jusques à ce qu'il parle d'auprès de vous. Vous le loués toujours dans vos dépêches : je m'attends que vous n'aurez pas pour luy une molle complaisance, et que vous luy dirés en homme de bien ce qu'il faut qu'il fasse pour se rendre habile et tel que je le désire , et je vous avoue que je vois un si grand progrès de relaschement dans toutes ses dépesches , que pour peu que cela continue, en deux ou trois ordinaires je ne recevray plus rien de luy. Par le dernier du 7e, il m'escrit seulement sur la Guinée , c'est-àdire qu'il a copié partie du mémoire que vous m'envoyastes, l'ordinaire précédent ; mais il ne m'escrit pas un mot ny de l'arrivée de

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M. le vice-admiral, ny du désarmement de ses vaisseaux, ny de le remettre en mer, et n'accuse m es me la réception d'aucune de mes lettres. Je vous avoue que je suis tellement surpris de cette conduite, que je ne sçais qu'en dire. Je veux croire que s'il y «voit quelque chose qui le diverlist des pensées qu'il doit avoir et à quoy il eust l'esprit attaché, vous m'en donneriez advis. Je vous conjure encore une fois de vous appliquer davantage à ce qui regarde sa conduite, que je vous ay confiée, à ne le point flatter, l'exciter toujours au travail , et à me faire une lettre particulière, tous les ordinaires, sur tout ce qui le regarde , dans laquelle je vous prie de me bien expliquer tout ce qu'il fait et les mouvemens de son esprit, que vous reconnoissés. Je m'estends toujours sur cette matière qui me tient fort au cœur.

Pour le surplus de vostre dépesche, il faut remettre en mer M. le vice-admiral sans perdre un moment de temps. Le voyage que madame la comtesse d'Estrées a dit icy qu'elle devoit faire dans cinq ou six jours à la Rochelle, a fait peine au roy, qui désire que l'escadre soit remise en mer sans perdre un seul moment de temps. Je n'av point envoyé d'ordre au sieur Duquesne de se mettre en mer; c'est à M. le vice-admiral à y envoyer. Pressés son départ.

Je conviens bien que l'étude de la géographie et de l'hydrographie sera advantageuse à mon fils, mais il faut auparavant qu'il ayt son fonds de connoissances de marine pour l'exécution de tout ce qui est contenu en mon instruction : il faut estre asseuré de ce point avant que de passer à un autre, rien n'estant si dangereux que de sauter d'une science en une autre sans s'arrester fixement à la nécessaire : l'esprit naturel du François porte à celte légèreté , la jeunesse y précipite; mais il faut que vous résistiés, c'est-à-dire que cette science est bonne à apprendre, mais il faut voir auparavant qu'il prenne plaisir aux connoissances plus solides et qui luy sont nécessaires pour toute sa vie, c'est-à-dire encore une fois qu'il exécute mon instruction, et qu'il repasse beaucoup de fois sur une mesme matière.

Il auroit esté très-nécessaire et très-advantageux qu'il eust fait luymesme le désarmement des vaisseaux de M. le vice-admiral, qu'il eust vérifié les inventaires et les consommations, et qu'il eust fait faire la

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descliarge de tous les agrès, apparaux, armes et munitions, et qu'il eust fait bien ranger le tout dans les magasins particuliers de chaque vaisseau. Asseurément il auroit beaucoup plus appris en faisant cela qu'en demeurant à la Rochelle. Je vous avoue qu'il ne m'est jamais tombé dans l'esprit de prendre des précautions pour empescher qu'après avoir esté cinq jours à Rochefort, il s'en vint avec vous en demeurer quinze à la Rochelle. Je ne puis pas m 'empescher de vous dire que j'ay un peu de sujet de me plaindre de vous en ce rencontre.

A. l'égard des masts du Nord, j'ay révoqué l'ordre que j'avois donné en Suède. Ce sera à présent la compagnie du Nord seule qui vous en fera venir, et ainssy vous vous expliquerez avec les directeurs du pays et des qualités que vous leur demanderez.

Puisque le sieur Décor n'est point encore venu, M. le vice-admiral peut prendre le chevalier de Chasteau-Renaud sans difficulté.

Je liray au roy le mémoire de M. le vice-admiral sur tous les jeunes officiers qui ont servi sur son bord.

Nous avons à remplir des charges de majors de la marine; mandésmoy vostre advis sur tous les sujets qui peuvent estre capables de ces emplois, et mesme de ceux d'aydes-majors, vous sçavés que le roy ne veut pas qu'un officier possède deux charges.

Sur la quantité de vaisseaux que le roy a en mer, ou aura à la fin de cette année, qui seront de 1 10, et n'augmenteront pas beaucoup à l'advenir, examinés si nous avons assés d'armes pour les mettre tous en mer, et si nos forges sont capables de nous en fournir suffisamment pour toute sorte d'armemens; et si, en attendant que vous les ayés mis en cet estât, vous estimiés nécessaire d'en faire venir quelque quantité de Hollande, je le feray; mais il ne le faut faire qu'à l'extrémité.

Adieu, je suis tout à vous.

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