AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR
Je fus informé de l'existence des deux documents littéraires inédits que je publie, par M. Gonod, bibliothécaire de la ville de Glermont-Ferrand , bieû connu du monde savant , non-seulement comme un des plus zélés et des plus instruits conserva-
Sa.
4i2 DOCUMENTS HISTORIQUES INÉDITS,
teurs de nos bibliothèques départementales, mais aussi par plusieurs publications justement distinguées parmi celles qui intéressent l'histoire moderne ou l'érudition classique.
M. Gonod a rédigé un exact catalogue des manuscrits de la bibliothèque de Clermont, et a bien voulu en donner une copie à la Bibliothèque royale. J'ai vu depuis la collection. On y remarque de très-bons volumes, des textes très-anciens, notamment deux exemplaires de Grégoire de Tours, en écriture visi^ gothique, transcrits sans doute dans quelque abbaye voisine de Clermont, le pieux historien étant né en Auvergne; et de plus, sous le n"* 189, un Glossaire latin, de ceux qu'on attribue à des lexicographes du Bas-Empire.
Le texte de ce Glossaire est le même que celui de l'énorme volume, écrit en caractères saxons, qui est, à la Bibliothèque royale, le n** 12 du fonds latin de Saint-Germain.
Le manuscrit de Clermont est en parchemin fort, mais bien préparé, format grand in-folio de 55 centimètres de hauteur, 35 1/2 de largeur, et à trois colonnes qui occupent ensemble 29 centimètres; elles sont séparées par d'étroites marges, où sont inscrits, en petites capitales rustiques, les noms des auteui^ auxquels les citations des textes sont empruntées comme exemples.
Ce volume est relié en bois, les cahiers sont cousus à des lanières qui sont insérées dans les ais; point de traces d'encollage. 11 y a 47 lignes à chaque colonne; elles sont réglées à la pointe sèche, ainsi que les verticales de toutes les marges.
L'écriture de rens.emble de cet énorme volume (planche I, n*^ I et 3) est de plusieurs mains, toutes contemporaines, et d'une minuscule romaine visigothique du midi de la France; grosse, tranchée en talus, aussi haute que large, les montants et les queues bien proportionnés , droite en général , mêlée de peu de capitales, n, par exemple {subdastur)^ au lieu de n, de quelques restes de formes gallicanes, et avec peu d'abréviations.
Les capitales sont des rustiques romaines ou des onciales, selon
TEXTE DES DOCUMENTS. 4i3
le goût des divers écrivains. On sait que , pour les ouvrages d'une certaine étendue, on en employait plusieurs qui travaillaient simultanément ; les cahiers de parchemin leur étaient distribués selon l'étendue présumée de la copie; et, pour un dictionnaire, il en résultait deux faits remarqués par les diplomatistes, savoir, que chaque lettre du dictionnaire commençait à la première page d'un nouveau cahier, et que soit à la fin d'une lettre, soit à la fin d'un cahier, il restait en blanc ou une grande partie du dernier feuillet, ou plusieurs des derniers feuillets du même cahier.
C'est dans ces blancs que les possesseurs successifs de ce manuscrit de Clermont-Ferrand ont transcrit, de siècle en siècle, des notes et des pièces de toute sorte, infiniment variées, mais rarement d'un intérêt historique ou littéraire éminent. Dans des blancs de cette origine, naturellement assez nombreux dans un glossaire, on trouve, en effet, en très-ancienne écriture, des pièces latines rimées ou en prose.
J'en ai copié quelques-unes, et M. Ëdelestan du Méril, qui fouille avec tant de succès la littérature populaire latine du moyen âge , en a inséré trois dans son dernier ouvrage , fruit précieux de ses veilles laborieuses, et où se montre autant de dévouement que de véritable science : on trouvera donc dans son ouvrage un Problème d'arithmétique en vers, un Chant des Pèlerins, et une Prière chantée avant le repas dans quelque monastère \ Il reste encore dans ce manuscrit des sentences isolées , une Prière du Pécheur % et la Vie d'un saint Guillaume martyr, contemporain d'un roi Hcludowicus, d'un Arnulfus fiandonensis , ple^ nus fraude^ d'un Ricliard cornes Rothonensis y riche personnage, venu d'outre-mer, qui fonda un monastère eu l'honneur de Saint-Pierre \
IjCS deux compositions en langue romane sont, dans ce glos-
' Poésies populaires latines du moyen * Après le mot Féfellere,
âge; ParisrDidot, 1847, în-8'', p. 10, 56, ^ A la fin du v^'quaternion, après le
57, note r. mol Bellum.
4i4 DOCUMENTS HISTORIQUES INÉDITS,
saire, de beaucoup les plus étendues et les plus importantes. La première a été écrite après le mot bellum, sur les pages.in, 13, i4 et i5 du XVI' quaternion, et ia seconde, après le mot illustris, sur le dernier feuillet du xxni* quaternion.
Le texte de ces deux pièces nous apprend peu de choses nouvelles sur leur sujet, mais l'ancienneté leur donne un véritable mérite et les met en première ligne parmi les monuments les plus importants de l'histoire de la langue romane du midi de la France. Nous n'hésitons pas à les placer, dans l'ordre des temps, avant le Poème de Boëce, publié par M. Raynouard % et à les considérer comme les plus anciens des monuments de la lan^ gue romane qui sont parvenus jusqu'à nous , car c'est sur l'ancienneté de la transcription du texte du manuscrit, aujourd'hui existant , que la question doit porter, cette ancienneté de l'écriture étant indépendante de celle de la composition de l'ouvrage.
Ici toutefois la nature des textes corrobore l'opinion de l'ancienneté de la copie : deux ouvrages du ix** siècle peuvent avoir été transcrits l'un au x* siècle, et l'autre au xn*, et il est de bon aloi de penser que la première copie est plus près de la rédaction originale, conséquemment , qu'elle nous montre plus sûrement l'état de la langue au ix* siècle, que la seconde qui a subi inévitablement quelque peu l'influence des variations survenues dans cette langue pendant trois cents ans. Nos deux textes sont antérieurs à l'époque des deux copies : le premier, la Passion du Sauveur, existait dans la Liturgie catholique au moins depuis que les conciles et les capitulaires, consacrant une nécessité publique, avaient introduit d'autorité, en l'année 8i3, l'usage de la langue vulgaire dans le service divin ; et pour la partie méridionale de l'empire de Gharlemagne, cette langue vulgaire n'était autre que la romane. Quant à la Passion de saint Léger, on a des traditions qui remontent au vif siècle , et sa vie, décrite dans une pièce en vers latins, est attribuée, pour de bonnes
' Choix de poésies originales des Troubadours, t. II, p. cxxvii.
TEXTE DES DOCUMENTS. 4i5
raisons y au ix** siècle '. Ainsi , la mise en rimes romanes de ces deux Passions est assez expliquée par les usages du temps.
Les calques joints à nos textes aideront singulièrement à lexamen de cette question d'ancienneté. Dans la première planche, les fragments n"^ i et 3 sont tirés diï texte du glossaire: c'est la partie la plus ancienne du manuscrit, et elle a été jugée du ix" siècle.
Les fragments n' a et n**4 (plus étendus sur la seconde planche) sont tirés, le premier, de la Passion de J.-C, et le second, de la Passion de saint Léger : celui-ci nous a paru un peu moins ancien que l'autre ; ils ne sont pas de la même main.
Le fragment n'' 2, Passion de J.-C, est d'une minuscule romaine visigothique, indistincte, grosse, ronde, penchée à droite, tranchée, bien proportionnée, les a ouverts en haut, quelques lettres liées sont à la fin des mots, sans abréviations, et les capitales onciales.
Dans le fragment n* 4? Saint Léger, les capitales sont de deux sortes : romaines dans la première partie, à l'exception de quelques € lunaires, et d'un seul tout irlandais carré, et onciales dans la seconde partie du texte. Le surplus est en minuscule romaine , plus haute que large, non tranchée , irrégulière, quelque peu distincte, mêlée de quelques capitales, et de formes plus anciennes pour quelques signes '; le point avec la virgule indi-* quent des abréviations finales ; per et pro sont marqués par les signes ordinaires, quelques & pour et au milieu ou à la fin des mots'; la dernière ligne du texte est toute en capitales rustiques très-capricieuses.
Pour la plus complète satisfaction du lecteur, notre seconde
' Histoire de saint Léger, par le R. P. soDt également de forme ancienne, dom Pitra; Paris , V\rai8se , 1846, in-8% ^ Passion de /.-C, strophe 48, vers i
p. X de ravaot-propos. et a , ciaq exemples : Esirèi^ Pà<re, fvo/-
* Dans un mot de la S* stropbe, a* li- don8/i, reswardhf rccognoscr&; à la suite,
gne, il y en a d'autres exemples; les g Parus, etc.
4i6 DOCUMENTS HISTORIQUES INÉDITS.
planche présentera deux grands fragments pris du commencement des deux textes; leur examen attentif portera sans doute à y reconnaître l'écriture du x* siècle, et le fragment n" i comme un peu plus ancien et plus régulier que l'autre.
Tous deux sont écrits à longues lignes, selon la largeur de la colonne, sans distinction des strophes dans la plus grande partie du texte du premier, et sans distinction des vers, qui sont de dix syllabes dans chacune des deux pièces. Dans la première, bien plus étendue que la seconde , et où la strophe est de quatre vers, on voit à peine , surtout dans la première moitié , quelques alinéas indiqués par de petites capitales. Dans la Passion de saint Léger, les strophes sont de six vers, et toutes séparées et indiquées par une capitale en dehoa*s de la perpendiculaire. La première Passion a 129 strophes et 5 16 vers; la deuxième 4o strophes et 240 vers* II y a, parmi les compositions en langue romane mises en vers, peu de pièces de cette étendue.
Un autre indice de l'époque de l'écriture se tire des caractères de notation musicale, qui sont écrits au-dessus des trois lignes de la I" strophe de la Passion de J.-C, et du ï" vers de la i~ et de la 2"" partie de la Passion de saint Léger. J'ai consulté sur cette écriture musicale M. Botée de Toulmon , dont le sentiment sur ces matières fait autorité : il y a reconnu les caractères qui, avec quelques variations de forme , selon le temps ou le pays, furent en usage depuis la fin du ix'' siècle jusqu'au commencement du xi*.
J'indiquerai aussi dans le mêmp objet le 1" vers de la 127* strophe,
« Qaarfini mum non es mult long y »
allusion évidente à l'approche de l'an mil , le millénaire où était attendue la fin du monde.
Pour en finir sur les renseignements matériels relatifs à mon sujet, j'ajoute que les àexxx fac-similé de six grandes pages, dont je suis redevable à la gracieuse attention de M. Gonod, me furent envoyés en 1887; que M. le Ministre de l'instruction publi-
que voulut bien, sur ma prière, demander le manuscrit, qui me fut remis au mois d^octobre 1889. La publication du IVVvolume des Mélanges historiques m'a ramené à ces textes romans, et j'ai eu ainsi l'avantage de travailler à la fois sur \e% fac-similé^ sur le manuscrit original, et, de plus, sur une première copie que M. Vallet de Virivïlle, aujourd'hui mon collègue à l'Ecole des Chartes, voulut bien faire pour moi sur le manuscrit même.
Sur ces textes il y aurait lieu à quelques bonnes remarques grammaticales ou lexicographiques; il y a des formes et des mots nouveaux dans ces vers, les philologues les enregistreront, s*ils le jugent à propos; et je confesse, en cette occasion, que j'ai toujours eu peu d'inclination à chercher les règles grammaticalies, la véritable orthographe ou les régulières désinences des mots, dans les compositions en vers ou rimées. Il m'a semblé, qu'indépendamment du vague des règles dans une littérature peu savante, les licences légitimes de la poésie étaient une seconde source de variations, pour ne pas dire d'abusives libertés, et les règles si multipliées, les exemples si nombreux, si patiemment et si savamment assemblés par feu Raynouard, le grand nombre de formes du même article, du même pronom , et de tant d'autres pièces de l'ostéologie grammaticale de la langue romane, démontrent à la fois ces licences, et plus véritablement peut-être les préférences de chaque province de l'empire méridional pour une forme ou pour une autre : aujourd'hui encore ces préférences, ces diversités, subsistent dans ces mêmes régions, et à la nuance des voyelles ou de la prononciation, vous distinguerez le roman du haut Querey de celui de VAuvergne, celui du Rouergue du langage parlé à Toulouse ou à Montpellier, le provençal du languedocien ; ceci dut se voir dans tous les temps.
Les pièces que je publie justifieraient- ces observations par de nombreux exemples : les deux grammaires de Raynouard T. IV. 53
4i8 DOCUMENTS HISTORIQUES 4IȃDITS.
ckuraent tneuf .foirmes du parottora ^français ce, il feuttiea aje^ter utne dixième ou onzième^ cî/^tce; oAo^ oe^iceta; chi^ laquelle, qui sont tout auvergnate , le son ch étant caraetëristiqiie du langage de cette \coiitrée, autrefois et toujours. On y lit aussi ; soe, sa; îMq, ils; illofeimesclen ab vin, ails fiel mêlent aTec Tin ';ji quœ, qui, que, de tout genre et de tout nombre, et que entre deux verbes; aux formes de l'adverbe ct/mî.... 7?mii^^ il 4aut ajouter Aanc.... maghs dans le même vers, séparés par plusieurs mots, comme le sontya et maiz; de tras, de loin; iki, là; amet ham, avec; eum, avec, encore en u^sage; et beaucoup d'autres mots qui manquent à nos nomenclatures; enfin le d remplace souvent le t à la fin des mots. Quant à l'inversion , elle est un des privilèges de la langue romane, dans sa prose , où la dirig^it le goût et le caprice de l'écrivain, et dans la !poésie,oa eUe est souvent une nécessité que la rime a imposée. L'inversionexi&te donc sous ces deux conditions dans nos textes. Ajoutons que leur ancienneté est eneore accréditée par l'analogie de sa iphraséologie avec celle du latin; et nous n'en oiterodasdci qu'un seul eHeinple^ où l'article du complément indirect est omis, qiftoique la déflinence du substantif n'y supplée pas ' :
Didun l'ebisque de Peitieus
Lui 1 comandat .eiol reis Lothîer».
« Ce roi Luthiers (Glotaire II) le jpccommanda à Dîdon, éfvéqoe de Poitiers. »
Ajoutons que le R. P. dom Pîtra, membre de la congrégation des nouveaux bénédictins, a bien voulu indiquer, parmi les monuments anciens de la Vie de saint Léger, la Passion, en langue romane, dont il savait que j'étais occupé*. Je dois à mon tour déclarer que le poëme latin inédit contenant la vie et les miracles
* Passion de J.^C,^ str. 70 , vers 3: il y tif, sont aussi des signes d'ancîeooeté.
à lui, davs'le rers suivant. ^ Wst. de saim ÏÀftr, d^ usitée, p. xii
' Cwn , et la désinence en im d'un de ravant-propos. nom complément direct d'un verbe ac-
de saint Léger, qui a été tire d'un manuscrit de Saint-^Gall, et publié, pour la première fois, par le savant et zâé bénédictîn % m'a été d un grand secours^ l'auteur roman ayant suiri^ presque pas à pas, moins les développements poétiques ou pieux , l'anteur latin dont l'époque est assignée au ix? siècle. Toutefois les deux écrivains , l'un dans l'Auvergne ou te Limousin , où saint Léger fut très-honoré', et l'autre à Saint-Maixent (Poitou) , dont le saint fut moine et abbé, ont pu suivre tous deux les traditions antérieures, et l'auteur du poëme de Saint-Gall les déclare en effet conservées dans les écrits d'Audulf , d'Ursin, de l'Anonyme d'Autun, et dans les liturgies des églises 011 existaient desr souvenirs ou des reliques de saint Léger.
Parmi ces lieux nommés par les annalistes du saint personnage se trouve Ébreuil ou Brueilles , ancienne ^illa de Sidoine Apollinaire, voisine de Clermont-Ferrand , et c'est là que les moines de Saint-Maixent, fuyant les Normands, déposèrent le corps de saint Léger. Son culte dut se répandre dans l'Auvergne, et il y fut sans doute très-populaire, puisque sa légende y fut écrite en langue vulgaire.
Il faut toutefois faire remarquer que le texte de saint Léger ne conserve point, comme la Passion de J.-G. tirée du même manuscrit, de trait caractéristique du dialecte arvernien; cette légende en vers peut donc avoir été composée dans le Limousin, le Poitou; le culte de saint Léger y fut très-répandu.
n n'y a lieu qu'à fort peu de remarques sur la chronologie de cette Passion, et à cause du rôle considérable que jouèrent saint Léger, le comte Ébroin et l'évêque Didon, qui figurent dans l'histoire de Clovis II, de ses fils Glotaire III, Childéric II et Thierry III. L'auteur dé la relation romane est en général fidèle, dans l'ensemble de son récit, à l'ordre des temps et à la
' Hist. de saint Léger, p. 464 à 5o3, * A Autun, et en Bourgogne^ Smnt-
1287 vers. Maixent, Maymac en Limousin yj&breuil,
Poitiers,
4ao DOCUMENTS! HISTORIQUES INÉDITS,
succession des noms. Le saint naquit spus Clotaire II Tan 616, dit-on; son enfance se passa à la cour de ce roi, à titre d'enfant recommandé. Mais sur ce point l'auteur de la Passion s'est trompé , car il se demande en son langage :
-Qui donc regnavet à ciel di ?
Ciofud Luthiers fils Baldequi '.
« Qui donc régnait alors? Ce fut Clotaire, fils de Baldequi. »
Or le Clotaire fils de Baldequi, Waldechildis, la même que Balthildisy la reine Bathilde', est Clotaire III, et à son avènement, en 656, l'enfant Léodegarius n'avait pas moins de quarante ans. L'erreur de nom est ici démontrée par la suite même du texte roman, où, à la mort de ce Clotaire, fils de Baldequi, un roi Childéric lui succède, ayant un Thierry pour compétiteur: ce qui désigne clairement Childéric II, successeur de Clotaire III. Les faits de la vie de saint Léger restent donc tels que ses biographes les ont arrangés : il naquit durant le règne de Clotaire II, en Fan 616, et fut élevé dans le palais de ce roi; il entra au monastère de Saint-Maixent, en fut fait abbé; appelé ensuite à la cour par la reine Bathilde, tutrice de Clotaire III, pour concourir au gouvernement de l'Etat , il la quitta pour occuper l'évêché d'Autun,én l'année 669, alors âgé de quarante-trois ans. II mourut en 678.
Mais dans tous ces faits, il n'y a de bien déterminé, selon Xj4rt de vérifier les dates, que l'époque de son élévation à l'évêché d'Autun : les documents utiles manquent sans doute, puisque les historiens de saint Léger, personnage çminent de son temps, ne nous en apprennent pas davantage.
On sait que les, vies des saints, dans l'ancien rit gallican, étaient récitées à la messe du jour de leur fête, quelquefois à la
* Passion , 3* strophe. dis régime , pro statu necne régis Tlieodo-
' Testament de saint Léger, pro pia rici, recordatione domini Chlotarii et Faldechil^ ^ Passion, 9* strophe.
TEXTE DES DOCUMENTS. 4a i
place de Tépitre, comme cela se passait à Langres pour la Passion de saint Biaise'. Le martyre de saint Etienne fut traduit en idiome vulgaire, distribué en couplets et chanté à la messe du saint. L'exact Raynouard, qui a rapporté ces faits % a publié aussi une de ces traductions ^ : nos deux Passions n'ont pas d'autre origine ; elles furent chantées aussi à la messe; les airs notés sur leurs premières strophes ne permettent pas d'en douter, et cette circonstance, d'après les règles de la liturgie gallicane, réformée par la liturgie romaine qu'introduisit Charlemagne, fait remonter aussi l'existence de ces chants à l'époque ancienne qu'il nous paraît juste de \mv attribuer ^
On connaît d'autres Passions de saints mises en vers romans, mais leur étendue ne permet pas de supposer qu'elles furent chantées durant la messe; telle est la vie de saint Alexis, du manuscrit roman n* 7698 de la Bibliothèque royale de Paris ; ce texte se compose de 1077 vers, et il n'est point divisé en strophes. Il en est de même de la Passion de la Vierge et des vies de Jésus, qui se trouvent dans quelques manuscrits \
Enfin, dans celui qui vient d'être indiqué et qui est composé de plusieurs morceaux d'époques diverses , on trouve aussi une Passion de Jésus-Christ en veys romans ; mais toutes les petites capitales sont d'une écriture gothique ornée, qui laisse ce manuscrit au xiii* siècle. Son texte n'a pas moins de 2448 vers de 8 syllabes, et nous n'en avons rien tiré pour l'éclaircissement de celui de Clermont, leurs époques étant distantes de deux ou trois siècles. Au premier aspect , le texte du manuscrit de
' Lebœuf , Traité hisU sur le chant ecelé- * Voyez le même volume , 7693. L'écri-
siastique, p. i36. vain de la Vie de Jésus, en i5ai versro-
* Choix de Poésies des Troubadours y mans, se nommait Symon firetelli de Tor-
t. II, p. GXLVi. naco; il a fait sa copie en 1874 » et il la
^ Ibid., p. 146. termine par ce souhait : Explicita Detur
^ Il y a bien un peu de latin dans ces pro pena scriptori pulcra puella. D'autres
textes ; mais pas assez pour les inscrire écrivains préféraient le bon vin. dans les exemples des épîtres farcies.
4aa DOCUMENTS HISTORIQUES INÉDITS.
Park paraît être plutôt une paraphrase de ce drame sacré, qu'une
simple et pieuse narration. L'auteur des vers romans s'annonce
comme un savant en hébreu , en grec ^ en latin , eu idiome vul*
gaire ; il ne pouvait donc pas raconter tout naturellement ce que
l'humble piété des fidèles désirait d'entendre; il a d'ailleuns fait
des découvertes qui doivent donner quelque nouveauté à sa
narration. :
E per so, car ieu ay trobada
Una scriptura qu es celada
E rescosta à motas gens.
Et ieu diray vos totz lo cens
Per bona rima e romans , '«
E nom de Dieu e del sieus sans.
Ieu Eneas Mayestre dics
D'els ebrieus ay trobat Vescrigs
Lo fiigz que fero li Juzieu
A Jehsu Christz lo fil de Dieu;
E NicodemuSy que ho vi,
Ho escrius tôt en pergami,
En ebrayc segon sa razo,
Pueys ieu en grec, car mi fom bo,
Ho translalyey e ho escrys
Si com la letra departys.
L'auteur indique d'abord ses autorités, les évangiles de saint Jean et de saint Matthieu, et ensuite les écritures qu'il a luimême découvertes, à d'autres inconnues , l'évangile de saint Nicodème , en hébreu , qu'il a traduit en grec et de là en vers romans : sur cela on ne peut refuser à maître Eneas une place distinguée parmi les érudits facétieux du xiii^ siècle '.
' A propos des paroles du Christ sur la Cette composition, toutefois, ne man-
croix, qu'il rapporte ainsi : que pas de mérite, la narration a du mou-
«Ely,Ek)y,Uiiuaabatâm,. vement, les vers sont réguliers, la rime
est exacte, Forthographe bonne et la co*
il ajoute : p j^ soignée : c'est un ouvrage dans lequel
« Aino es greca scriptura. •» l'esprit de l'auteur et les traditions de son
Et voilà de son grec. temps sont entrés pour beaucoup.
TEXTE DBS DOCUMENTS. 4a3
Mais le véritable mérite de ce morceau , mérite incontestable , c'est qu'il est une traduction en vers romans, du xiii* siècle, de l'évangile de Nicodème, bien connu parmi les évangiles apocryphes'. Ce fait résulté de la conférence du texte latin de Fabricius avec notre texte roman. On sait que cet ouvrage, composé, dit-on, en hébreu , et dont il existe des textes grecs , fut connu d'Orose et de Grégoire de Tours ; il dut entrer très-avant, par la multiplicité des miracles, dans l'esprit de la foule au moyen âge : il fut mis en prose romane; et une traduction versifiée, en idiome vulgaire, fut aussi une sorte de nécessité du temps; elle est arrivée jusqu'au nôtre. Je ne renonce pas à, publier, dans une autre occasion, cet évangile de saint Wicodème en vers romans, cette composition se distinguant réellement, par des mérites divers, parmi celles du même genre et de la même époque.
Revenant au texte des deux ouvrages que je publie aujourd'hui, je dois dire que je l'ai reproduit avec toute l'exactitude qu'il m'a été possible d'y apporter; j'ai fiait mes efforts pour tirer, de ces lignes confuses, des vers, des mots et un sens. J'ai rencontré quelquefois des difficultés insurmontables, et je m'en suis remis, dans les déterminations qu'il m^a bien fallu prendre, à l'indulgence et aux lumières du lecteur. La traduction française que j'ai ajoutée est vers pour vers et mot pour mot du texte: Raynouard, notre maître à tous, fa fait ainsi; je le suis sans approcher de sa science, ni de la perspicacité qui l'a rendue si féconde. Mais il m'a toujours semblé utile à l'étude du caractère particulier et du génie des langues, de leur individualité et de leur famille, d'en montrer naïvement la constitution grammaticale en activité : c'est un habit différent, mais cette diversité même «st un inappréciable élément pour l'étude de la philosophie des langues et de la psychologie des nations. ^
' J. A. Fabricius, Codex apocryphus; Hamb., 1719» 1 1^, p. 219.
4a4 DOCUMENTS HISTORIQUES INÉDITS.