‹ Documents nouveaux sur André Chénier et examen critique de la nouvelle édition de ses œuvres, accompagnés d'appendices relatifs au Mis de Brazais, aux frères Trudaine, à F. de Pange, à Mme de Bonneuil, à la duchesse de FleuryChapitre 60 sur 99 · DES ÉDITIONS DE · texte numérisé non relu

DES ÉDITIONS DE

g 1. De l'édition de 1819.

En retraçant l'iiistoire des manuscrits nous avons en quelque sorte fait assister le lecteur à la genèse de l'édition de 1819; et nous avons vu que de Latouclie, saisi d'admiration à la lecture des vers d'André Chénier, dépassa les premières prévisions, et au groupe L, qui formait le projet primitif, ajouta le groupe LS% formé de copies fournies par Sauveur. Nous avons maintenant à examiner comment de Latouche comprit et remplit la tàclie qui lui avait été confiée. Le premier jugement qu'il porta sur les œuvres d'André témoigne d'un tact littéraire très-sûr et très-exercé ; mais ce qui n'est pas moins remarquable, c'est le sens très-juste qu'il eut immédiatement de toutes les difficultés que présentait une telle publication. Sans doute les œuvres d'André Chénier étaient de

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celles qui s'imposent à l'admiration de la postérilé; mais le succès pouvait en èlre retardé de dix, de vingt ans peut-être : cela dépendait de la première impression produite sur le public.

M. G. de Cliénier, qui ne devrait parler de de Lalouche qu'avec reconnaissance et admiratiyn, s'exprime sur son compte en des termes fort peu convenables et avec un dédain peu justifié. Dèa la première fois qu'il vint, dit-il (lettre du 29 mars), je jugeai l'homme. Il jjcircoui^t les m,anuscrits que je lui inontrais avec une irritation mal contenue et une curiosité fiévreuse^ affectant de les trouver dans un désordre déplorable. Je lui fis remarquer que ce désordre n' existait 23 oint, et je lui indiquai les signes, les mots grecs abrégés, les syllabes qui reliaient toutes les parties entre elles et marquaient l'ordre établi par l'auteur. Il me répondit : Cela ne signifie rien. Je m'aperçus à l'instant que la lanque grecque lui était parfaitement inconnue. Je gardai le silence.

D'abord toute cette mise en scène repose sur un anachronisme et un oubli de toutes les circonstances. M. Daunou venait seulement de remettre les manuscrits du groupe L à MM. Baudouin, qui les avaient transmis à de Latouche, et le reste des manuscrits à M. Sauveur. Ensuite M. G. de Chénier était alors un jeune homme de dix-neuf ans ; il n'avait pas eu le temps matériel nécessaire pour étudier à loisir les manuscrits ; et il ne possédait pas, à coup sûr, en 1819, plus de sagacité liltéraire qu'en 1874. Je ne sais pas si de Latouche savait ou non le grec ; sans doute ce n'était pas un helléniste j mais il n'avait nullement besoin

d'être un Henri Etienne ou un Casaubon pour (IrchifTrer les mots grecs, abrégés on non, qu'on rencontre çà et là dans les manuscrits d'André (lliénier. Il est plaisant que ce reproche lui soit l'ait par le nouvel éditeur qui n'a absolument rien compris à ces mots grecs et a accumulé contresens sur contre-sens dans les explications qu'il a tenté d'en donner.

On conçoit aisément le désappointement qu'éprouva de Latouche en parcourant ces manuscrits; il avait espéré, sans aucun doute, y rencontrer de nombreuses pièces, entièrement terminées, prêtes à être publiées ; et au lieu de cela il se trouvait devant une œuvre considérable, mais à l'état fragmentaire. Dans ces innombrables fragments, il découvrait à chaque pas des beautés de premier ordre ; mais comment publier alors ces mille parties d'un tout qui n'avait jamais existé? Il avait raison de se refuser à trouver un lien entre tous ces morceaux , que le poëte lui-môme n'avait pas eu le temps de relier entre eux ; et il s'apercevait qu'André n'avait dit que la vérité quand il s'était écrié :

Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain.

Ce lendemain, il l'avait reculé sans cesse ; et la mort était venue anéantir d'un seul coup tous ses projets! Cependant de Latouche sentit qu'il y avait là une grande bataille littéraire à livrer, et il comprit que la gagner serait un titre impérissable à l'estime de la postérité. Il fit preuve alors du tact littéraire et le plus délicat et parfois

même d'un véritable génie poétique. Ne voulant rien compromettre et voulant cependant forcer l'admiration du public, il eut la prudence de ne livrer dans cette première publication qu'une partie des fragments qu'il avait recueillis dans le portefeuille remis à Sauveur Cbénier. Mais la partie de sa tâche la plus délicate et la plus difficile lui restait à accomplir. Pouvait-il et devait-il, en 1819, livrer le texte des manuscrits, sans retouches, sans corrections, tel qu'il était sorti d'une improvisation ardente? Devait-il trahir les intentions mêmes du poëte en ne tenant pas compte, ici d'un doute, d'une indication de corrections, là, d'un signe de mécontentement, d'une hésitation ou d'une promesse non exécutée? Non ; la publication de l'œuvre posthume d'un auteur, surpris par la mort sans avoir eu le temps de revoir ses manuscrits, de les désigner et de les préparer pour l'inipression, d'un auteur inconnu qui n'a pas acquis le privilège d'intéresser à ses imperfections mêmes, la publication, dis-je, d'une telle œuvre demande des précautions infinies. Eh bien! il faut avoir la franchise de reconnaître que dans le travail que nécessita l'impression des poésies d'André Ghénier, de Latouche développa une surprenante habileté, voilant aux yeux de ses contemporains les fautes ou les défauts du poète, parfois devinant jusqu'à ses plus secrètes intentions , et souvent le corrigeant avec un bonheur inespéré qu'eût admiré André lui-même. Aujourd'hui, sans doute, et avec raison, nous voulons rétablir le texte de ces œuvres dans leur intégrité

absolue, avec leurs incomparables beautés comme avec leurs défauts et leurs faiblesses; mais longtemps encore quelques-uns des plus beaux passages d'André Chénier resteront dans notre mémoire avec les belles corrections de de Latouche.

Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans le procédé qu'employa le premier éditeur, c'est précisément la mesure qu'il apporta dans les changements regardés comme nécessaires; jamais il ne céda à la tentation et à l'ambition de prendre la place du poëte qu'il éditait. Pénétré d'admiration pour le génie d'André Chénier, il s'ingénia à protéger les plus belles pièces, en enlevant çà et là une négligence ou une incorrection; et pour faire accepter quelques-unes des hardiesses à l'antique tentées par le poëte, il retoucha discrètement celles qui, moins heureuses, pouvaient donner prise à la malignité de la critique. En un mot, dans le nombre ainsi que dans le choix des fragments, qu'il inséra dans l'édition de 1819, il alla jusqu'à la limite du possible; et, dans les corrections indispensables qu'il fit subir au texte, il sut résister à un zèle exagéré, cherchant à imposer au goût de son époque, et sans lui faire trop ouvertement violence, ce qu'il y avait de beau, de nouveau et souvent d'audacieux dans le poëte. Pour apprécier avec justice l'œuvre de de Latouche, il faut non pas la considérer avec les yeux de notre époque, mais, s'il se peut, avec ceux de nos pères. On est bien vite convaincu que si les plus belles pièces d'André Chénier eussent été livrées dans leur

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lexle intégral, le succès de cette tentative littéraire eût été compromis pour longtemps peulôtre.

Qu'on en juge. J'ouvre le Lycée français^ où Charles Loyson a consacré quatre longs articUs aux œuvres de Chénier; et, dans le second, j(! trouve cette appréciation sévère : « Je n'ai ri(Mi outré en souhaitant pour la gloire d'André Chénior qu'on pût faire rentrer dans l'oubli une moitié des écrits qui viennent d'être publiés sous son nom. De bonne toi, s'imaginerait-on servir à l'agrément des lecteurs ou à la réputation de l'écrivain, en imprimant cette foule de fragments imparfaits, d'ébauches informes qui n'avaient peut-être jamais été exposés même au regard indulgent de l'amitié? etc. » Dans le troisième article, le passage suivant me paraît digne d'être relevé : « Ne cherchons point hors des élégies et des idylles d'André Chénier ce que son talent a de beau, d'heureux et d'original.... Tantôt faible, tantôt outré, presque toujours incorrect dans ses autres productions, c'est dans celles-ci seulement qu'il se montre vrai, naturel et touchant, etc. « Dans le quatrième article, le critique cite trente-quatre vers du Mendiant, en indiquant toutes les incorrections de style ou de construction et toutes les expressions qu'il dénonce comme anti-homériques, quoique prises çà et là dans Homère; eh bien, sur les trentequatre vers, il y en a huit qui échappent aux lettres italiques. Et qu'on ne croie pas que Loyson soit un détracteur d'André Chénier ; bien loin de là, après la lecture de ses quatre articles, ses con-

Icmporains savaient qu'un grand pocle venail (Tètre révélé à la France.

Toute la critique de 1819 porta le même jugement et presque dans des termes identiques. Népomucène Lemercier disait dans la Revue encyclopédique, analysant l'œuvre d'André : « Parmi quelques tableaux précieusement finis, des esquisses légères, des ébauches confuses, des traits de crayon indécis; là, des incorrections sans nombre; ici, des beautés éparses, mais éclatantes. On hésite à prononcer sur tant de défauts unis à tant de qualités, etc. » Et plus loin : « Agité du désir d'innover partout, il tourmente quelquefois ses périodes et multiplie les césures; supprimant les articles et les liaisons grammaticales du langage, il rompt ses vers par de brusques enjambements, les obscurcit et les embarrasse de trop d'incises, etc. » Et plus loin encore : « Quand son style fléchit, devient obscur, froid ou gêné, le rei)roche qu'il mérite ne tombe que sur des imitations inqjarfaites de TibuUe, de Properce ou d'Ovide, ornements d'emprunt qu'il mêle très-mal à propos à ses richesses propres. Dès lors son goût vacille et laisse apercevoir, en ses faiblesses de diction, qu'il était loin encore de posséder toutes les ressources de son art. » Et l'article, dont sont extraits ces passages, est rempli néanmoins de l'admiration la plus sincère.

Et Raynouard, dans le Journal des savants : ^ .le ne dirai qu'un mot sur les formes de style, sur les imperfections par lesquelles André Ghénier a cru donner à ses compositions un caractère plus poé-

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liquc. En général, il n'a pas été heureux, ou, pour mieux dire, quand il n'a pas réussi, on s'en apci - (•oit trop aisément. « Et après avoir cité un exemple tiré ihi Jeune malade : « Je me borne à cel exemple; je pourrais en accumuler un très-grand nombre. C'est le cas d'appli(juer à André Cliénier ( < qu'il (lit ailleurs do lui-même:

Et ma iiiain dans mes vers de travail tourmentés, I-'oursuit avec effort de pénibles beautés.

«Je ne sais si c'est l'habitude du grec et du latin qui l'a porté à décliner les participes présents dans plusieurs occasions où ils n'auraient pas dû être déclinés, comme en ces vers :

Et les douces Vertus et les Grâces décentes, Les bras entrelacés, autour d'elles dansantes Veillent sur son sommeil.... »

Blàmera-t-on maintenant de Latouchc d'avoir, par exemple, dans le Jeune malade^ changé celle nymphe dansante en cette nymphe charmante? N'était-ce pas là, à l'époque de la première édition, une de ces corrections nécessaires, destinées à écarter les traits de la critique des plus belles pièces d'André? Ces reproches, ces réserves, ces restrictions nous semblent exagérés aujourd'hui; toutes cependant ne portent pas à faux, mais nous avons mis le poète sur son piédestal déiinilif, et à la juste hauteur où nous l'avons placé, nous perdons de vue les défauts de détail, nous ne voyons que la majesté et la grandeur de l'ensemble. En I819, l'admiration })our André Ché-

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nier ne faisait pas partie du sentiment littéraire actuel; on l'ignorait et on le jugeait comme le premier venu. C'est ce cjue de Latouche sentit à merveille, et la témérité avec laquelle il lança c{uelqucs-uns des fragments et les précautions même qu'il prit pour les faire accepter, pour amener insensiblement le public à une poétique nouvelle, constituent un service rendu aux lettres françaises, tel qu'il serait injuste de l'oublier et tel que le méconnaître, comme le fait le nouvel éditeur, c'est attirer sur soi les justes sévérités de l'opinion. ^

§2. Édition de 1826.

Nous avons vu quelles furent les réserves de la critique en 1819, et nous avons pu apprécier le tact littéraire de de Latouche. Les quelques années qui suivirent ne modifièrent pas le sentiment général. En 1825, dans ses Études littéraires et j)oétiqucs d'un vieillard, Bois.sy-d'Anglas disait, eu parlant des poésies d'André Chénier, « qui dans leur imperfection même auraient fait espérer pour l'auteur un talent et des succès distingués : On voit qu'il était né poëte et qu'il ne lui manquait que de l'application et du travail pour obtenir un rang honorable dans la république des lettres. « Un de ses anciens amis, un de ses anciens collaborateurs au Journal de Paris, LacrctcUe, disait dans son Histoire de la Convention, parue en 1825 : « Son talent avait sa source dans une àme sensible,

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noble, impétueuse. Quoiqu'il lût né poëlo, il no savait point assez s'abstenir dans ses vers d'une recherche aniliiticuse et quelquefois bizarre. » On voit que la critique maintenait, en 1825, les positions qu'elle avait prises en 1819.

Cependant il y avait des symptômes (jui semblaient annoncer un changement, une révolution même dans les idées littéraires. Tel était, })ar exemple, le succès qu'avait obtenu lord Byron, traduit en 1823 par Amédée Pichot. Toutefois, le moment n'était pas venu do livrer de nouveaux fragments d'André; mais il ne fallait pas abandonner, en quelque sorte, les postes avancés habilement conquis en 1819 par de I^atouche. C'est ce que fit, cependant, le second éditeur, M. Robert, qui se chargea de revoir^ de corriger, d'annoter lesOEuvres d'André Chénier, publiées en 1826 à la suite de l'édition des OEuvres complètes de Marie-Joseph. C'est de cette édition, à laquelle de Latouche ne prit aucune part, que date l'altération du texte : quantité de leçons vicieuses et inacceptables y furent introduites sans que le public en fût averti ; beaucoup de tournures, osées peutêtre, mais vives et claires, furent désormais ramenées à l'orthodoxie grammaticale ; un grand nombre de contre-sens, ce qui était inévitable, vinrent défigurer quelques-unes des plus belles pièces. La publication des Œuvres de Marie-Joseph n'avait pas été pour M. Robert une préparation efficace à celle des OEuvres d'André. Mais ce qu'il faut répéter, parce que M. G. de Chénier a feint de l'ignorer, c'est que de Lalouchc ne fut pour rien.

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absolument pour rien dans cette édition '.On lui emprunta seulement la notice littéraire de l'édition de 1819.

§ 3. Edition de 1833.

L'année suivante fut une date mémorable dans l'histoire littéraire de la France. La préface de Cromwell fut le coup de canon qui dénonça les hostilités : la grande bataille romantique est désormais engagée. Et dès cette année, dans le Globe, pendant les six derniers mois de 1827, Sainte- Beuve exécuta une brillante manœuvre, une marche tournante, dont le succès fut décisif. Son Tableau de la poésie française au seizième siècle, paru en 1828, retentit presque à chaque page de l'enthousiasme du nouveau critique pour André Chénier. C'est alors qu'on put se rendre compte de l'inanité des vaines corrections exécutées par l'éditeur de 1826. De Latouche, qui comprenait mieux les véritables intérêts du poète, sentit au contraire que le moment était propice à une seconde tentative, et, comme prélude à une nouvelle édition, il publia dans la Revue de Paris, dans les numéros de décembre 1829 et mars 1830, tous les fragments dont il avait conservé la copie entre ses mains depuis 1819. Ces fragments composent

1. De Latouche, sollicité de donner quelque fragment nouveau, se décida à envoyer à M. Robert les vers : Prèsdes bords où Venise, mais ils arrivèrent au moment du tirage, de telle sorte que ces vers se trouvent dans un certain nombre d'exemplaires et ne se trouvent pas dans les autres.

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le groupe LS'', dont nous avons donné ci-dessus le détail. Ils furent i)ul)liés de nouveau dans les deux éditions de la Vallée aux Loups, et furent insérés dans l'édition de 1833.

Cette édition de 1833 fut la troisième des œuvres, mais la seconde seulement donnée par de Latouche, qui rétablit partout le texte de 1819. Elle fut composée des groupes L et LS% qui avaient formé le volume de 1819; puis augmentée du groupe LS'', publié dans la Revue de Paris, et d'un nouveau groupe de fragments, groupe G, fourni par M. G. de Cliénier.

Groupe G.

Églogues. VII. Laisse, blanche Lydé.

Pâle berger, aux yeux mourants.

Oh ! je voudrais qu'ici.

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