CONSTITUTION DU TEXTE DE L'EDITION
§ 1. Classement des manuscrits
Lorsque M. G de Chénier conçut le projet de donner une édition nouvelle et complète des OEuvrcs d'André Chénier, son premier soin dut être de se munir d'une méthode sûre et rigoureuse pouvant le guider dans l'ensemble de son travail. Toutes les questions littéraires ou philologiques qu'il allait rencontrer pouvaient se répartir sous deux chefs principaux : premièrement, le classement des manuscrits; secondement, l'établissement du texte.
Nous allons examiner le premier point dans ce paragraphe; dans le suivant nous examinerons le second.
D'abord les manuscrits se trouvaient-ils classés suivant un ordre établi par l'auteur? Évidemment non. En admettant même que cela eût été, les connnunicalions qui en avaient été faites par Ma-
la
170 ŒUVRES D'ANDRÉ CIIKXIER.
rio-Josoph et par M.Daiinou,et les triages successifs opérés en 1819 et 1833 avaient dû bouleverser cet ordre supposé. Ensuite un ordre quelconque avait-il jamais présidé à la composition des innom- "brables fragments trouvés dans les portefeuilles du poète? Ici encore on peut répondre non, avec une pleine et entière certitude. Il sufiit, pour résoudre négativement cette question-, de se rendre compte exactement du caractère particulier de l'inspiration dans André Chénier.
Si l'on compare entre eux deux })oëtes comme André Chénier et Lamartine, par exemple ; et si on s'en tient dans cette comparaison à ce qu'elle a d'essentiel, on arrive à cette conclusion que la création est la mise en œuvre, chez Lamartine, d'idées le plus souvent subjectives, et chez André Chénier d'idées le plus souvent objectives. Ainsi la poésie de Lamartine a plus généralement un caractère de subjcclivil é et la poésie d'André Chénier un caractère d'objectivité. L'une est le produit d'excitations internes, et suit, dans ses développements successifs, les évolutions de l'être moral; l'autre est le résultat d'excitations externes, et reproduit dans ses modifications instantanées, les impressions diverses et multiples qui naissent de l'activité intellectuelle. Cette distinction essentielle (elle n'a rien d'absolu, cela va de soii, qui existe entre deux génies poétiques d'un ordre diiïérent, doit se retrouver dans leurs manuscrits, qui restent les témoignages écrits de leurs préoccu})ations morales et intellectuelles.
Dans les manuscrits de Lamartine, on retrou-
verait les expressions simples des sentiments généraux (le l'àme, et en quelque sorte l'histoire psychologi({uc (lu poète ; dans ceux d'André Chénicr on doit s'attendre à rencontrer l'expression complexe de tous les phénomènes extérieurs qui produisent chez lui l'excitation poétique. Dans Lamartine une faculté semble toujours éclipser de son éclat toutes les autres: c'est le soleil qui éteint les astres ([uand il se lève. Dans André Chénier toutes les facultés semblent être à la fois en éveil, douées d'une égale sensibilité et également intenses: c'est le miroir qui reflète instantanément les objetsqu'on lui présente.
André Chénier, qui se connaissait, a lui-même épuisé les images pour exprimer cette action réflexe de son génie et le don d'ubiquité i)oétique qu'il possédait. C'est l'image du fondeur :
.... Vous avez vu sous la main d'un fondeur Ensemble se former, diverses en grandeur, Trente cloches d'airain, rivales du tonnerre....
C'est celle des poussins :
Ensemble lentement tous couvés sous mes ailes, Tous ensemble quittant leurs coques maternelles;
celle du statuaire :
S'égarant à son gré, mon ciseau vagabond Achève à ce poème ou les pieds ou le front, Creuse à l'autre les flancs, puis l'abandonne et vole Travailler à cet autre ou la jambe ou l'épaule.
Ces mille projets sont encore les soldats d'une armée :
172 ŒUVRES D'ANDRÉ GHÉNIER.
.... Dans mon camp partout je les rassemble, Les enrôle, les suis, les pousse tous ensemble.
Or, mieux encore que ses comparaisons, ses manuscrits nous livrent le secret de son procédé créateur. Le môme liaiillet souvent nous offrira un fragment d'élégie, une note pour son Hermès, une remarque pliilologiiiue, quelques vers indiquant un projet d'églogue, une citation de Tibulle, etc. Parfois les idées les plus opposées semblent jaillir de la même source: là un vers de Virgile, qu'il enchâssera dans ses bucoliques, d'un bond le transporte dans le Nouveau-Monde; ici, le même passage d'Ovide lui inspirera à la fois quelques vers champêtres et un fragment de comédie.
C'est ce caractère divers et multiple des manuscrits que n'a pas du tout saisi le nouvel éditeur. A chaque instant il commet d'étranges méprises; il assemble dans une même pièce les fragments les plus disparates. 11 coud ensemble mille lambeaux, sans s'inquiéter de leur forme ou de leur nuance, et drajje ainsi le noble poêle d'un ridicule manteau d'arlequin. C'est une confusion perpétuelle de projets, d'esquisses, de fragments complètement étrangers l'un à l'autre. M. G. de Chénier n'a souvent même pas su distinguer l'esquisse du tableau achevé ; et, canevas et vers, il enchevêtre tout l'un dans l'autre. A chaque instant il croit suivi'e un guide sûr, et il s'égare dans ce poétique labyrinthe.
Son erreur la plus grave est d'avoir tout cru facile, lorsque son travail d'éditeur était semé à
chaque pas de difficultés nouvelles et imprévues. Il a voulu reconstituer ce que le poëte lui-même n'avait pas constitué. Il traite une foule de fragments comme les parties d'un tout, sans s'apercevoir que c'est précisément ce tout qui n'a jamais existé. André Ghénier avait l'habitude d'écrire souvent en tête des esquisses, des fragments qu'il jetait sur le papier, une indication, un mot grec abrégé, qui lui permettait ainsi de retrouver plus aisément à un moment donné ce qui était destiné à quelque égloguc, à quelque élégie, à tel ou tel poëme. Mais souvent aussi il omet cette indication; il change son idée, il la transforme; de l'une il passe à l'autre; de ce projet d'idylle naît un fragment de poëme. Et puis l'impression du poëte est mobile : telle pièce qui est une idylle aujourd'hui deviendra demain une élégie. L'éditeur croit constamment simple ce qui est complexe. Avant de remplir sa tâche, il ne s'est pas assuré de la valeur réelle et de la signification exacte de ces mots abrégés que présentent les manuscrits. Il ne s'est pas demandé s'ils avaient une valeur absolue, et si, dans bien des cas, ce n'était pas une précaution plutôt qu'une indication certaine ; et surtout il ne s'est pas rendu maître de leur véritable sens. Sa méprise la plus fréquente est de prendre au singulier et au particulier ce qui doit être pris au pluriel et au général. C'est ainsi, par exemple, que les syllabes abrégées poux, ou ïÀsy. ne veulent nullement signifier, dans la plupart des cas, pouy.oXtaaudç OU sXeyo:, c'est-à-dire : ceci est une églogue, ceci est une élégie; mais [îou/.oAixâ ou
174 ŒUVRES D'ANDRÉ CHÉXIER.
tkîyot, c'est-à-dire : ceci est à mettre dans mes églogues, ceci est à mettre dans mes élégies.
Nous verrons en leur lieu les étranges explications que le nouvel éditeur nous donne de cerlaines abrévialions, et qu'il répète résolument à cin(| ou six reprises différentes; car ce qui esl remarquable c'est la perpétuelle assurance de l'annotation: jamais de doute, jamais d'hésitation ; les assertions les plus incohérentes ou les plus erronées nous sont toujours données sur le ton de la plus complète affirmation. Cette prétention à tout expliquer n'est malheureusement pas fondée : quel que soit le soin, l'habileté, la sagacité, la science des éditeurs futurs d'André Ghénier, ils devront s'attendre à rencontrer à chaque pas des problèmes insolubles, à dresser et redresser maintes fois l'échafaudage de leurs conjectures; et, dans bien des cas, ils feront sagement de se maintenir dans un doute prudent.
Mais au sujet des mots grecs abrégés, dont nous venons de parler, il serait important de savoir si le nouvel éditeur s'est toujours piqué d'une rigoureuse exactitude; si, en d'autres termes, il ne les a pas fait figurer, de sa propre autorité, là où le poëte ne les avait pas employés. Par exemple, toutes les élégies ou à peu près, dans son recueil, portent en tête cette syllabe IXsy. ; or, il y a au moins trente-neuf de ces pièces dont il n'a pas le manuscrit, puisqu'elles appartiennent au groupe L. Une explication à ce sujet eût été nécessaire. Bien plus, parmi ces pièces il y en a une, c'est la première, dont le manuscrit est dans les mains de
M. P. Lacroix : or, ce manuscrit ne porte pas l'abréviation grecque eXey. que l'éditeur a placée en léte; on y lit la mention 5 a Fondât, et au-dessous en français, le mot élégie. Si M. de Chénier ignorait ce que portait le manuscrit de cette pièce, il aurait dû ne rien mettre du tout; car cette inexactitude peut faire soupçonner qu'il a, sans plus de raison, placé cette syllabe lÀsy. ou la syllabe poux. en tête de toutes les pièces du groupe L, dont il n'a pas le manuscrit, et qui compose la partie la plus considérable et la plus imi)ortante de l'œuvre d'André Gliénier.
Dans d'autres cas l'éditeur, au contraire, a omis les indications portées sur les manuscrits, précisément quand elles étaient essentielles, et alors qu'il eût été utile de pénétrer la pensée intime du poète. Enfin il est des notes, un simple détail recueilli dans un auteur ancien, qu'il a transformées en élégie ou en égiogue, ou même dont il a fait des poèmes, se méprenant complètement sur la signification restreinte qu'André donne à ce mot. Parmi ces poèmes, parmi les églogues, parmi les. odes^ parmi les ïambes^ il a fait figurer des pièces qui sont des fragments de tragédie ou de comédie. Nous relèverons, dans l'examen des œuvres, toutes ces erreurs, en nous attachant surtout à celles qui peuvent être l'occasion d'une remarque nécessaire à l'éclaircissement des desseins du poète. Pour le moment, nous tirerons de ce qui précède les conclusions suivantes :
Premièrement, M. G. de Chénier a placé en tête de quelques pièces des indications que le manu-
scrit ne porte pas, et réciproquement il a omis, dans d'autres endroits, des indications nécessaires.
Deuxièmement, il n'a i)as eu le soin, avant de mettre en œuvre les matériaux de son édition, do déterminer exactement la significalion des mois grecs portés en abrégé sur les manuscrits.
Troisièmement, il a joint ensembledes fragments qui n'ont aucun rapport les uns avec les autres et qui s'étonnent de se trouver réunis.
Quatrièmement, en des cas nombreux il s'est tronqué sur le genre des pièces et les a mal réparties dans les différentes parties de son édition.
Nous allons examiner maintenant la seconde question, celle qui se rapporte à l'établissement du texte.
§ 2. Établissement du texte.
Toutes les poésies d'André Ghénier, pièces complètes, fragments, projets et notes, étant bien ou mal classées, quelle méthode devait suivre l'éditeur dans l'établissement du texte? Il suffit, pour répondre à cette question, d'examiner les matériaux qui se trouvaient à sa disposition. Toutes les pièces se répartissent en deux classes, celles dont il possède les manuscrits ot celles dont les manuscrits ne sont plus entre ses mains. Toutes les pièces de la deuxième classe sont celles qui ont formé en 1819 le groupe L. Toutes les pièces de la première classe sont celles qui, en 1819, en
1833, en 1839, ont formé les groupes LS% LS', G, et Sainte-Beuve, auxquels on pourrait joindre le groupe Egger, entré dans l'édition de 1872. Ces différents groupes peuvent être réunis ici sous l'appellation générale de groupe Ch, ou groupe Cliénier.
Comment donc l'éditeur devait-il traiter le groupe Ch, dont les manuscrits sont entre ses mains, et le groupe L, dont les manuscrits, restés en la possession de de Latouche, sont aujourd'hui égarés, sinon perdus?