‹ Documents nouveaux sur André Chénier et examen critique de la nouvelle édition de ses œuvresChapitre 10 sur 101 · DU 30 OCTOBRE 1762 AU 17 VENTOSE AN II · texte numérisé non relu

DU 30 OCTOBRE 1762 AU 17 VENTOSE AN II

La famille de Chénier, présumait-on, devait posséder de nombreux documents relatifs à André Ghénier; elle devait trouver dans les manuscrits des notes ou des lettres pouvant éclaircir certaines parties encore obscures de la vie du poète; enfin on pouvait attendre du zèle de M. de Ghénier qu'il ne négligeât aucun moyen d'information, et, qu'ayant mis les années à profit, il produisît un ensemble important de pièces originales. C'était, il paraît, beaucoup trop espérer. La biographie que M. Gabriel de Ghénier a mise en tête de son édition n'ajoute que fort peu de chose à ce que de Latouche avait dit dès 1819, et le nouvel éditeur aurait pu avec avantage s'en tenir à cette première notice, en se contentant de fixer certains points douteux, de rectifier quelques dates et d'ajouter un petit nombre de pages. Il eût ainsi évité l'inconvénient de peindre André Ghé-

nier sous un jour absolument faux, d'en faire un rêveur sentimental, et, enfin, ce qui est plus grave, de défigurer la vérité historique dans une série de pages et de notes où la confusion se môle à rinexactitude.

Quoi qu'il en soit, nous nous empresserons de relever dans cette notice le moindre point nouveau et nous en laisserons consciencieusement rhonneur au nouvel éditeur; ce sera, du reste, fort rare et nous aurons bien plus souvent l'occasion de relever ses innombrables erreurs.

Sur les premières années d'André Chénier le nouveau biographe ne nous apprend rien que nous ne sachions et qui n'ait été dit avec beaucoup plus de détails *. Lié avec les Trudaine et les de Pange il allait souvent passer quelques jours de l'été soit dans la propriété de Montigny qui appartenait à la famille Trudaine, soit à Mareuilsur-Ay où le marquis de Pange avait une terre. Quelquefois c'était dans une autre terre, appartenant à la marquise de Pange et de laquelle lé plus jeune des fils tenait titre de chevalier de Songy. Mais ce dernier n'était alors qu'un enfant. Entré de bonne heure dans les gendarmes de la garde du roi, puis aux hussards de Berchiny, il émigra au commencement de la Révolution; il paraît d'ailleurs n'avoir gardé d'André Chénier qu'un assez vague souvenir. L'aîné des fils du marquis de Pange était à peu près de l'âge d'André, mais devait lui être

1. Voy. les introductions des Poésies et des Œuvres en prose, éditions de 1872.

peu sympathique. Ils n'avaient pas les mêmes sentiments politiques; et Marie-Louis-Thomas de Pange était en outre d'une nature légère, déréglée, qui vers 1787 lui fit imposer un conseil judiciaire. Le véritable ami d'André Chénier, celui auquel il se sentait attaché par une étroite communauté d'idées philosophiques, politiques et morales, était le chevalier de Pange, né le 9 novembre 1764, ayant par conséquent deux ans de moins que lui. Mais cette différence d'âge était largement compensée par la gravité sérieuse et par la nature méditative de François de Pange*.

Au sujet des fréquents séjours qu'André faisait chez les Trudaine à Montigny, il s'est retrouvé dans ses manuscrits une note curieuse où il avait consigné un souvenir de cette époque : « Je me souviens, dit-il, qu'étant à Montigny à l'âge de quatorze ou quinze ans, la veille de notre départ, je trouvai sous ma main les Lettres persanes. Je me mets à lire. A la fin de la première lettre, arrivant à cette phrase : sois sûr qu'en quelque lieu du monde où je sois, tu as un ami fidèle, j'en fus ému et frappé fortement, et j'aurais donné tout au monde pour avoir un ami Rustan dont il fallût me séparer afin de la lui répéter. Il y avait là un bon et honnête curé qui me voulait beaucoup de bien, mais qui sûrement n'avait jamais trouvé sous sa main les Lettres persanes : au moment que je montais en voiture, il arrive pour m'embrasser et me

1. Voy. la préface que nous avons mise en tête des Œuvres de François de Pange, publiées en 1872.

souhaiter un bon voyage. Je me retourne, je Tembrasse, et, lui serrant la main, je lui récite d'un ton sublime et pathétique la phrase de Montesquieu, et je pars. » Quel enthousiasme ! quelle vivacité d'impressions! Son nouveau biographe eût dû faire remarquer combien chez André elles étaient durables. En effet, près de dix ans plus tard, le souvenir de cette première lecture des Lettres persanes lui revenait à la mémoire, lorsqu'au moment de partir avec les frères Trudaine pour un long voyage, il s'écriait en s'adressant aux amis qu'il laissait:

Croyez, car en tous lieux mon cœur m'aura suivi, Que partout où je suis vous avez un ami.

A propos de ses dernières années de collège, je ne sais quelle critique pointilleuse élève M, de Ghénier. Qu'André ait traduit tel ou tel morceau de Sappho, peu importe ! que cette traduction soit perdue ou soit conservée, peu importe encore! Mais ce qui est essentiel et ce qui infirme l'assertion de l'éditeur c'est le témoignage du poète luimême:

A peine avais-je vu luire seize printemps,

Ma jeune lyre osait balbutier des vers.

Déjà même Sappho, des champs de Mytilène, Avait daigné me suivre aux rives de la Seine.

Mais M. de Chénier se soucie peu de la vérité biographique ou historique ; il se plaît aux petites chicanes. C'est ainsi qu'à propos des prix remportés par André au concours général de 1778, il

rectifie assez mal à propos Tédition de 1872, et affirme avec assurance que nous avons confondu André avec son frère. Le registre, dit-il, porte en abrégé Constantinus, Or le registre porte textuellement cette mention * : « Primum orationis gallice scriptœ prsemium inter recentiores meritus et consecutus est Andréas Maria de Chénier, Constantinopolitanus, e Regia Navarrœa. »

Mais passons, sans nous appesantir sur ce qu'après avoir dit qu'i^ n'y a d'André aucune tra* duction en vers, à cette époque, autre que le morceau d'Homère, l'éditeur cite immédiatement une traduction en vers de Virgile, précisément datée du môme mois (octobre 1778). Passons encore, sans nous arrêter à cette fameuse syllabe Boux, qu'on trouve fréquemment sur les manuscrits d'A. Chénier, et qui, dit son éditeur, s'applique, comme nous le verrons plus loin, aux poésies bucoliques proprement dites et non aux idylles. Il serait, je crois, indiscret de demander à M. 6. de Chénier quelle différence fondamentale il fait entre les poésies bucoliques et les idylles ; ce n'est pas au surplus le lieu de traiter cette question.

A peine sorti du collège, André Chénier se trouva, presque sans transition, en pleine possession de son talent. Il avait d'ailleurs l'inspiration facile et vive, le premier jet abondant, témoin l'élégie qui dans les anciennes éditions commence par ce vers: Reine de mesbanquets, etc. Les quatre-

1 . Cette rectification a été faite par M. Eugène Despois^ dans la Revue politique et littéraire du 28 novembre 1874.

vingt-dix vers dont elle était composée et les notes curieuses dont André l'accompagna furent faits dans une après -dînée. « J'ai écrit, dit-il, ces quatre-vingt-dix vers et ces notes le 23 avril 1782, avant l'Opéra où je vais à l'instant môme. » On donnait ce soir-là Ylphigénie en Tau/ride de Gluck et le Devin du village de J. J. Rousseau.

Mais il fallait choisir une carrière. Il paraît qu'il avait eu un instant la velléité d'entrer dans la marine. Ce projet n'avait été qu'un premier rêve d'enfant, et n'avait pas eu de suite. En 1782, il fut admis comme cadet-gentilhomme au régiment d'Angoumois et alla passer six longs mois à Strasbourg. Il trouva heureusement une compensation aux ennuis de la vie de garnison dans la compagnie du marquis de Brazais, alors capitaine au régiment de Dauphin -cavalerie. Plus dgé qu'André Chènier, il se livrait depuis de longues années à la poésie avec une véritable ivresse. TibuUe, Horace et surtout Virgile qui leur était cher à tous deux, faisaient l'objet de leurs communs entretiens. Le marquis de Brazais admirait et sans doute enviait un peu le génie facile et pur de son jeune ami. Mais cette liaison devait être au bout de peu d'années brisée par les événements politiques. Brazais émigra et pendant longtemps traîna loin de la France une pénible existence*.

De retour à Paris, André reprit ses chères études et ses poétiques loisirs. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit en 1872 sur les réunions

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