VI. Voyez rajeunir
Nous savons maintenant à quoi nous en tenir sur les manuscrits et nous possédons, dans les trois tableaux ci-dessus, les éléments nécessaires à
Tétude des éditions et du texte. Que sont devenus les manuscrits du groupe L, qui forme presque l'ensemble des œuvres d'André Chénier? Sont-ils perdus ? Nous avons vu que de Latouche a dit luimême qu'il les conservait précieusement; on peut donc espérer qu'ils existent encore et qu'ils sont parmi les papiers du premier/ éditeur. Mais où sont ceux-ci? 11 y a là une enquête à faire, d'autant plus importante que, sans les manuscrits du groupe L, on n'arrivera jamais à la constitution définitive du texte des poésies d'André Chénier. Peut-on craindre qu'ils n'aient été dispersés? Non, on doit espérer les retrouver réunis, sauf quelques-uns qui ont été donnés par de Latouche, mais en très-petit nombre. M. P. Lacroix possède le manuscrit de la première élégie (Abel, doux con/ident)y qui a été donné à Mme Lacroix, en 1837, par Sainte-Beuve. Celui-ci le tenait certainement de de Latouche. Je possède le fragment Magellan^ fils du Tage. M. Emile Deschamps, qui a eu la bonté de s'en! dessaisir en ma faveur, en 1862, le tenait aussi de de Latouche. Je n'en connais pas d'autres. Quelques-uns ont pu et dû être donnés à différentes personnes et sont dans quelques collections; mais les amateurs d'autographes savent que ceux d'André Chénier sont la rareté même. On a donc tout espoir, je le répète, si l'on découvre le lieu où ont été déposés les papiers de de Latouche après sa mort, d'y retrouver la plus grande partie des manuscrits du groupe L.
Autre question : A-t-il jamais existé d'autres manuscrits d'André Chénier ? En d'autres termes ,
doit-on ajouter foi à cette légende des trois portefeuilles, introduite par de Latouche en 1829? On ne peut répondre à cette question d'une façon catégorique. II faudrait, par exemple, savoir s'il n'a jamais été fait de visites domiciliaires chez M. de Chénier père, de ventôse à thermidor an II. M. 6. de Chénier n'en dit rien, mais son silence n'est point décisif. D'ailleurs nous avons vu combien souvent il est mal informé. Cependant je crois, dans l'état môme de la question, cette légende excessive.
Quand on lit attentivement ce que de Latouche en a dit, on s'aperçoit aisément que cette conjecture a été développée par son imagination avec d'autant plus de complaisance qu'il sentait qu'une telle hypothèse, loin de nuire à André Chénier, devait au contraire accroître l'intérêt et la sollicitude du public. Il aurait été d'ailleurs nécessaire de savoir si l'opinion qu'il a émise était uniquement basée sur quelques lignes de préface, trouvées très-certainement dans les papiers d'André Chénier. Cette petite préface , que nous avons reproduite en 1872, dans l'introduction aux Poésies, est un essai d'avis aux lecteurs, comme les auteurs en ébauchent souvent, avant même d'avoir rassemblé les éléments du volume à publier. Ce n'est pas d'ailleurs le seul exemple qu'on en rencontre dans les Œuvres d'André,
Toutefois cette légende étant mise de côté dans ce qu'elle a d'excessif, on peut se demander si des manuscrits laissés par André Chénier , quelquesuns ne se sont pas égarés. Plusieurs personnes nous ont fait part de leurs doutes à cet égard.
Voici sur quoi elles se fondent. Écartant d'abord cette masse assez considérable de notes parsemées de vers, que dans ses lectures un poète, surtout un poète de verve et d'imagination, comme André Chénier, accumule assez rapidement, il reste en définitive beaucoup de fragments, mais un nombre excessivement restreint de pièces terminées. Or André Chénier composait très-facilement et très-rapidement. Ses manuscrits témoignent de la sûreté de son improvisation, car ils portent trèspeu de ratures , très-peu de surcharges ; on peut s'en rendre compte en examinant ceux qui ont été donnés en fac-similé. De plus on peut apprécier sa facilité de composition, et l'intensité en même temps que l'activité chez lui du travail poétique. Les articles au Journal de Paris^ ainsi que le morceau de prose écrit dans une taverne de Londres en une seule soirée, pourraient être invoqués. De plus nous savons que la Liberté^ comprenant cent cinquante-huit vers, a été écrite du 16 au 18 mars 1787, et que la XXIV» élégie de la nouvelle édition, comprenant quatre vingt-dix vers et un grand nombre de notes (de la page 61 à la page 68), a été composée dans la journée du 23 avril 1782, avant d'aller à l'Opéra. Or, de cette remarquable facilité de composition, ces personnes concluaient qu'André, qui était un poète fécond et laborieux, avait dû écrire, pendant les quinze années qui précèdent 1792, un nombre de pièces beaucoup plus considérable que celui des pièces conservées aujourd'hui.
Et cette opinion, il faut le reconnaître, n'est pas
sans valeur. En effet, combien d'idylles sont terminées? Quatre ou cinq au plus. Que reste-t-il de Y Hermès j de V Amérique ^ des compositions dramatiques? Presque rien.
Cependant, en une telle matière, il ne faut pas s'en tenir à des raisonnements généraux. Pour résoudre scientifiquement cette question, il faudrait Tappuyer sur des faits. Ainsi les notes de cette XXIV» élégie, dont nous venons de parler, indiquent que dans le corps de la pièce un certain nombre de vers ont disparu ; mais, cet exemple étant unique, on ne peut en tirer une conclusion générale. Jusqu'à présent je n'ai pas relevé dans les notes rindication précise d'une pièce qui ne fasse pas partie des œuvres connues, non plus que l'indication non équivoque d'une matière traitée, dont on ne puisse retrouver la trace*. Il n'en serait peutêtre pas de même des pièces indiquées en projet; mais ici nous quitterions le terrain scientiflque pour mettre le pi€d sur celui de l'hypothèse. Donc, pour nous résumer, nous dirons qu'on peut craindre que des manuscrits n'aient été perdus, mais qu'on ne peut, dans Tétat actuel de nos connaissances, ni l'affirmer, ni surtout mesurer l'importance de la perte.
1. Cependant André Chénier dil dans un projet (III, p. 125) : « Pour mon élégie nocturne imitée de ce bon Suisse Gessner, il faut ceci vers la fin, etc. » Ëh bien I oii est cette élégie nocturne f Et les vers sur Proserpine, insérés dans Tédition de 1872, p. 135? Et le fragment autographe que Charles Nodier prétendait posséder? Cf. E. Despois, Revw politiquB et littéraire du 28 nov. 1874, p. 511.