VII. Belles, le ciel a fait
Comme on peut s'en rendre compte, le nombre des nouveaux fragments donnés par M. de Ghénier était considérable. Mais, qu'on le remarque, M. de Latouche et M. 6. de Ghénier avaient coopéré à cette nouvelle édition. Le nouvel éditeur le reconnaît tout en commettant une grave inexactitude. Il dit en effet (lettre du 31 mars) : En 1833, les librairies Renduel et Charpentier se joignirent à M. de Latouche pour reproduire la proposition d'une édi^
162 ŒUVRES D'ANDRÉ GHÉNIER.
Hon nouvelle * ; je m'y rendis et je donnai des copies de quelques fragments nouveaux qui y furent insérrés. La notice de 1819 fut reproduite. Si M. de Chénier s'était donné la peine seulement de feuilleter l'édition de 1833, il aurait vu que la notice de 1819 ne fut pas reproduite, mais que de Latouche fit alors, en 1833, ce qu'il lui reproche d'avoir fait en 1841. En effet, cette notice reproduisit, relativement aux manuscrits d'André Chénier, cette légende des trois portefeuilles que de Latouche avait produite pour la première fois dans la Revue de Paris. La préface, attribuée à André, s'y trouve, ainsi que le récit de la vente et de la remise des manuscrits à MM. Baudouin par M. Daunou. D'où vient donc que M. de Chénier défigure ainsi la vérité, si ce n'est qu'il lui serait difficile de faire croire au prétendu abus de confiance qu'il reproche au premier éditeur; s'il reconnaissait avoir, en 1833, collaboré avec lui à une édition d'André Chénier.
Cette édition de 1833 prouverait donc encore, s'il en était besoin, qu'à cette époque M. de Latouche n'était pas aux yeux de M. de Chénier un dépositaire félon. Il ne le deviendra qu'après sa mort, lorsque le silence de la tombe pourra seul répondre à son accusateur.
Au point de vue littéraire, nous pourrons re-
1. C'est à cette date qu'eut lieu la vente par la famille de la propriété des œuvres d'André Chénier. Les libraires se rendirent acquéreurs des œuvres édites et inédites (ce sont les termes mêmes du contrat). Je n'insiste pas, car j'aborderais alors des questions qui ne sont point de ma compétence.
marquer que M. de Chénier commence à introduire la confusion dans les œuvres et à occasionner ainsi des difficultés inutiles aux éditeurs qui suivront. Je ne citerai, comme exemple de ce que j'avance, que les fragments si peu judicieusement attribués au poôme de la Superstition.
Cette édition subit une modification en 1839. Les exemplaires qui restaient en magasin furent augmentés par M. Charpentier des nouveaux fragments publiés par Sainte-Beuve, dans la Revue des DeuX'MondeSy le 1*' février 1839.
§4. Édition de 1841.
L'édition de 1841, disons-le tout de suite, est celle qui fournit le cliché sur lequel furent tirées toutes les éditions suivantes. M. de Chénier, qui paraît brouillé avec la chronologie, dit (lettre du 31 mars) : En 1841, le libraire Charpentier pré^ para une édition qu'il désirait augmenter de queU ques fragments que je communiquai à M. Sainte- BeuvCj envoyé auprès de moi par le libraire. Ce serait donc après cette visite, en 1841, que Sainte- Beuve aurait publié les nouveaux fragments dans un article qui est daté du V^ février 1839!
Il fut expressément convenu^ continue M. de Chénier, que la même notice de 1819 serait placée en tête du volume; et il explique, dans la lettre du 5 avril, que c'est alors qu'à son insu de Latouche glissa dans la notice les additions tirées de la Revue de Paris. Or, dans l'édition de 1841, ainsi
que dans tous les tirages successifs qui furent faits sur le cliché de cette édition, on reproduisit simplement la notice de 1833, contre laquelle M. de Chénier n'avait élevé, depuis six ans, aucune réclamation. Toutes les assertions de M. de Chénier ne reposent ainsi que sur des anachronismes.
Si en effet, en 1841, M. Gabriel de Chénier avait eu de bonnes raisons à faire valoir contre les nouvelles additions de de Latouche, qui dataient de 1829, avaient été reproduites dans la Vallée aux Loups et ensuite introduites dans la notice de 1833, il eut d'autant plus facilement obtenu qu'on revînt à l'édition de 1819, que de Latouche ne fut pour rien dans la publication de 1841. Et la preuve, c'est qu'on mît de côté son texte, qui était le bon, qu'il avait une fois déjà rétabli en 1833, et qu'on adopta celui de 1826, qui était le mauvais.
S 5. Bditiozis de 1862 et 1872.
Nous ne nous étendrons pas sur ces éditions. Nous ne donnerons que quelques renseignements succincts sur le but que nous avons cherché à atteindre. Relativement à la biographie, pensant que la famille devait être bien informée, nous avions, en 1862, ajouté foi à plusieurs des circonstances relatées par M. de Chénier dans sa brochure de 1844; mais, mieux avisé en 1872,
nous avons dû rejeter tous les récits de M. 6. de Chénier parmi les fables. Nous avions aperçu la connexion étroite qui existait entre la mort d'André Chénier et la conspiration des prisons; et dans l'Introduction des Œuvres en prose^ nous en avons fourni les preuves au moyen de pièces inédites tirées des archives, preuves que le nouvel éditeur nous a forcé de remettre ici sous les yeux du lecteur.
Nous ne parlerons des notes que dans leur relation avec le texte. Après avoir fait une étude attentive d'André Chénier et de ses différentes éditions, nous étions arrivés à cette conviction que le seul texte correct et acceptable était celui que de Latouche avait donné en 1819; et notre premier soin a été de rejeter toutes les corrections datant de 1826, corrections, comme nous l'avons expliqué, absolument étrangères à de Latouche. L'étude des œuvres en prose n'a fait que nous confirmer dans la persuasion où nous étions que de Latouche n'avait modifié le texte que là où un devoir impérieux le commandait. C'est en effet le seul éditeur qui, avant notre édition de 1872, ait publié les articles d'André Chénier conformément au texte donné par l'auteur lui-même; car là aussi M; Robert avait introduit un grand nombre de fâcheuses corrections.
Cependant, tout en reproduisant fidèlement le texte de 1819, nous avons fait disparaître les corrections mêmes de de Latouche chaque fois que nous avons pu soit restituer la véritable leçon des manuscrits, soit en proposer une nouvelle qui
remplît les conditions philologiques exigées de tout éditeur. D'ailleurs nous avons été très-sobre de corrections de ce genre. M. G. de Chénier a maintes fois, dans ses notes, l'air de nous critiquer à ce sujet; c'est, on le verra, qu'il ne se rend pas très-bien compte de ce que c'est qu'un texte. Il est assurément fort aisé d'épiloguer sur les différentes leçons adoptées par les éditeurs, quand on a le manuscrit sous les yeux; mais quand on n'a qu'un texte imprimé et qu'il faut reconstituer le manuscrit absent et parfois perdu, on doit y regarder à deux fois avant de se décider à introduire une leçon nouvelle. La correction des textes est soumise à des règles fixes, qui ne dépendent pas seulement du goût, mais qui font partie de la science philologique, science difficile et délicate, où le pire des défauts est la témérité.
Nous ne pouvons nous étendre ici sur les conditions diverses que doit remplir, pour être acceptée, toute leçon nouvelle. Mais je voudrais fournir un exemple de la prudence qu'il faut apporter en pareille matière. On sait que depuis 1819 on lisait, dans un des ïambes composés à Saint-Lazare, ce passage ainsi imprimé par de Latouche :
Quoi I nul ne restera pour attendrir l'histoire Sur tant de justes massacrés :
Pour consoler leurs fils, leurs veuves et leurs mères.
Eh bien, en étudiant ce passage nous étions arrivé à celte conviction que le manuscrit devait porter, comme il porte en effet :
Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire.
OBSERVATIONS GÉNÉKALKS. 167
Il aurait fallu supposer une lacune de quatre vers, ce qui était beaucoup; et Ton devait alors rencontrer quatre rimes masculines enrés^ ce qui paraissait difficile à admettre. De plus nous nous rendions compte du motif qui avait porté de Latouche à corriger ce vers qu'il sentait devoir attirer la critique des puristes de 1819: il avait voulu en effet faire disparaître, premièrement, une faute grammaticale , le verbe consoler ne voulant que des noms de personnes pour complément direct, secondement, une faute de logique, ses trois compléments présentant des idées disparates. D'autre part nous savions, par des exemples tirés d'autres pièces, qu'André Chénier n'avait pas reculé devant ces deux fautes. Cependant nous hésitions. M. de Chénier doit penser que nous faisions bien des façons avant d'abandonner la mauvaise leçon pour la bonne. Eh bien, non-seulement nous hésitâmes, mais nous crûmes devoir consulter Sainte-Beuve. Nous lui écrivîmes une lettre à ce sujet et voici sa réponse :
« Cher monsieur,
c( Je suis dans le doute sur le point en question, et dans le doute je crois qu'il vaut mieux s'en tenir à l'ancien texte. Je suis de nature trop sceptique et trop douteuse pour ne pas rester indéfiniment suspendu entre les deux versions. Ainsi tranchez vous-même le nœud ou laissez-le dans sa difficulté, j'y penserais plus longtemps que je ne résolverais rien.
a Tout à vous, Sainte-Beuve. »
Le lecteur doit voir que modifier un texte imprimé n'est pas une petite affaire. Lès manuscrits
16S ŒUVBES D'AKDRÉ CHÉKIER.
matent tiennent tant de draientû en suspens pour les éditeurs téméraires ou malarisés !
Nous en arons assez dit sur les éditions 1862 et 1872. Nousarons dégagé la discussion de bien des questions que nous n'aurons plus à agit^. Il nous a fallu entrer dans de minimes détails, mais il était impossible de foire autrement* Les conclusions, que nous allons pouroir ûrer de tout ce qui précède, édairciront et simplifi^ont les eussions subséquentes.