‹ Documents nouveaux sur André Chénier et examen critique de la nouvelle édition de ses œuvresChapitre 66 sur 101 · I. Groupe Ch. — Trois cas devaient se présenter · texte numérisé non relu

I. Groupe Ch. — Trois cas devaient se présenter

Le premier est celui où le manuscrit offre une rature, sans que la correction indiquée ait été exécutée. Dans ce cas très-simple, l'expression raturée devait être reprise et le lecteur averti. Nous pensons que l'éditeur s'est conformé & cette règle.

Le deuxième est celui où le manuscrit présente une rature et la correction faite par le poëte. Dans ce cas, la correction seule devait être admise ; et, dans quelques circonstances seulement, l'expression rejetée pouvait être indiquée en note, lorsqu'elle offrait l'occasion d'une remarque instructive ou intéressante. Nous n'avons pas de raison de supposer que l'éditeur s'est départi de cette méthode. A ce cas se rattache celui d'une surcharge: le mot surchargé devait être laissé de côté et la surcharge seule acceptée. L'étude du faosimile nous fait penser que l'éditeur n'a pas porté une attention suffisante sur ce point.

Le troisième est celui où un ou plusieurs mots

ont été placés par le poète au-dessus ou au-dessous d'un ou plusieurs mots non raturés. C'est ce que Ton appelle plus particulièrement des variantes. Le parti que Ton doit prendre, relativement aux variantes, dépend des habitudes générales de récrivain et du genre d'ouvrage que Ton considère. Dans une œuvre de déductions morales ou philosophiques, c'est-à-dire du genre démonstratif, les variantes souvent accumulées dans les marges d'un manuscrit peuvent n'être que les faces diverses d'un même problème, des façons différentes de présenter un même raisonnement, des preuves secondaires qui appuient une solution. D'autres fois on se trouve aux prises avec des traces manifestes d'hésitation et de doute. Ce sont là de graves difficultés, atténuées par cette réflexion que, quel que soit le texte adopté, toutes les variantes placées dans les notes viennent appuyer efficacement la démonstration et s'imposer également à l'attention du lecteur. Il n'en est pas de môme du texte d'un poëte. Il faut qu'il soit établi d'une manière fixe, invariable^ c'est sous une forme unique, bien déterminée une fois pour toutes, qu'un vers se grave dans la mémoire et traverse les âges 'per ora virûm. Les variantes n'attirent qu'un instant l'attention, même des esprits lettrés et curieux : la poésie s'indigne de toutes les entraves dont on paralyse ses mouvements; d'un coup d'aile elle brise ses liens et s'échappe vers le ciel libre.

Devant ces considérations supérieures, l'éditeur d'un ouvrage en vers doit donc s'attacher à décou*' vrir quelles sont les habitudes de travail du poëte.

la manière rapide ou lente, légère ou réfléchie dont il manifeste sa pensée, et se tracer ensuite une règle déterminée, dont Tadoption lui évitera de se décider suivant son goût personnel, qui ne doit pas faire loi. II s'agit ici d'André Chénier. Ses manuscrits, très-peu surchargés de ratures, attestent qu'il avait l'inspiration sûre en même temps que rapide, et qu'il se décidait presque toujours par réflexion plutôt que par entraînement. Il faut admettre, par conséquent, que chaque fois qu'un ou plusieurs mots sont placés au-dessus ou audessous d'un ou plusieurs mots non raturés, ceuxci, quoique non répudiés par l'auteur, sont le résultat de la première forme donnée à la pensée , tandis que ceux-là restent le témoignage certain d'une nouvelle forme, mieux appropriée au dessein toujours très-arrêté du poëte. Il faut donc adopter pour règle fixe de rejeter la première forme parmi les variantes, et d'admettre dans le texte la seconde forme seule qui est la correction. M. G. de Chénier ne paraît pas avoir senti la nécessité de toujours se régler sur une méthode bien déterminée à l'avance; et dans le cas que nous examinons ici, il a introduit dans son texte tantôt la première forme, tantôt la seconde. L'examen du fac-similé nous montrera que sous ce rapport son texte est loin d'être irréprochable; nous verrons en effet que dans la même pièce il a employé, sans nécessité justifiée, deux méthodes contradictoires. II. GroupeL, — L'avantage incontestable qu'avait M. de Chénier, par rapport aux pièces du groupe Ch, il le perd dès qu'il s'agit de pièces apparte-

nant au groupe L. Comment a-t-il procédé? C'est ce que nous allons examiner.

Jusqu'en 1862, il existait deux textes des poésies d'André Chénier, celui de 1819 reproduit en 1833, et celui de 1826 repris en 1841 ; le premier donné par de Latouche et le seul établi sur les manuscrits eux-mêmes, le second donné par M. Robert et corrigé sans autorité selon le goût personnel de l'éditeur. Donc le seul texte qui puisse être accepté est celui de l'édition de 1819, c'est-à-dire celui de de Latouche. C'est ce que nous avions établi en 1862, rejetant alors, comme en 1872, toutes les altérations dues à M. Robert. C'était 1&, nécessairement, le point de départ de l'éditeur de 1874. Il pouvait môme bénéficier de ce travail d'épuration, accompli avant le sien, pour alléger considérablement ses notes : après un mot d'avertissement donné au public, il pouvait en effet rejeter d'un bloc toutes les corrections de 1826 et de 1841 et n'en tenir aucun compte. Au lieu de cela qu'a-t-il fait? Il a partout relevé les leçons dues à M. Robert, tout en commettant de fort nombreux anachronismes, et les a toutes attribuées inconsidérément à M. de Latouche. Ou 1^. G. de Chénier n'a pas pris la peine de donner un instant d'attention aux éditions antérieures & la sienne, ou c'est en connaissance de cause qu'il a chargé la conscience de de Latouche de tous les méfaits auxquels celui-ci est resté étranger.

Quoi qu'il en soit, étant forcément ramené , pour le groupe L, au texte de 1819, l'a-t-il reproduit exactement? Dans quels cas pouvait-il lui

faire subir des corrections? Examinons d'abord cette seconde question.

Relativement aux pièces pour lesquelles il ne possédait aucun document, il se trouvait dans la position d'un éditeur quelconque, à qui il est loisible d'introduire une correction dans un texte en exposant ses motifs et toujours sauf recours aux manuscrits. Il avait cependant cet avantage de posséder des traditions de famille et peut-être des souvenirs personnels. Il est certain que lorsque M. de Chénier affirmera que tel passage est altéré et qu'il a conservé la mémoire du texte exact, son affirmation pourra peut-être ne pas être acceptée aveuglément, mais devra être prise en très-grande considération.

Mais il est d'autres pièces de; ce même groupe L, auxquelles il impose des corrections au moyen de documents sur lesquels il ne s'explique pas avec une clarté sufffisante, nous voulons parler de ce qu'il appelle les premières minutes, celles (dit-il dans sa lettre du 31 mars) qui contiennent V indication des sources antiques où André a puisé. Si André Chénier lui-même avait écrit de sa propre main deux manuscrits de la même pièce, l'un pourrait s'appeler la première minute, l'autre la seconde. Dans ce cas il serait plus simple à M. de Chénier de donner le nom de manuscrit à la pièce autographe qu'il aurait dans les mains. Mais il n'en est pas ainsi. Il n'existe pas de pièces dont André Chénier ait laissé une double copie autographe. Ce que M. G. de Chénier appelle lapremière minute, improprement, c'est uniquement le manu-

scrit de ce qu'on peut appeler indifféremment le projet, Tébauche, l'esquisse, le canevas de telle ou telle pièce. Ce manuscrit est absolument distinct du manuscrit de la pièce terminée ; il existe entre eux la même différence qu'entre l'esquisse d'un peintre et le tableau. Le manuscrit de l'ébauche sera un document qu'on pourra invoquer pour corriger un passage supposé modifié par de Latouche, mais il ne pourra faire loi, même quand il contiendra des vers reproduits dans la pièce terminée, puisqu'il est admissible que le poète lui-même a pu faire des changements en exécutant son esquisse. Ce que M. 6. de Chénîer appelle les premières minutes ne seront donc que des documents à l'appui des corrections qu'il proposera. Jusqu'à ce qu'on ait retrouvé les manuscrits du groupe L, le texte de 1819, dans la plupart des cas, sera le seul qui puisse et doive faire loi.

Mais ce texte, l'éditeur l'a-t-il fidèlement reproduit, en dehors des cas où il faisait œuvre de critique en proposant et en discutant une correction? Non; là encore, il n'a apporté aucune méthode, il n'a soumis son travail à aucune règle fixe. A chaque instant, non-seulement il s'écarte du j^exte de 1819 sans en avertir le lecteur, mais aussi sans s'en apercevoir lui-même. Il ne s'est pas donné la peine, ou il a dédaigné, de jeter un coupd'œil sur les éditions antérieures et de les étudier au point de vue de son texte ; de telle sorte qu'à chaque instant il prend pour point de départ le mauvais texte de 1826 reproduit en 1841. Sans ''\

doute il pourrait être tenté de nier ce fait; mal-

heureusement il en existe des preuves. C'est ainsi que nous lui prouverons qu'il s'est servi d'une édition datée de 1858 ou des années voisines. En effet, dans une pièce, il a sans s'en apercevoir omis un vers *, disparu par mégarde pendant l'impression de l'édition de 1858 que nous avons sous les yeux. Nous n'avions pas cru devoir, en 1862 ou en 1872, relever ce détail, puisque ce n'était qu'une omission fortuite, résultat d'un accident survenu au cliché. Mais cette faute d'impression devient ici l'indice du peu de soin et du peu d'esprit critique qu'a déployés M. 6. de Chénier dans l'établissement de son texte.

Nous pourrons donc tirer de ce qui précède les conclusions suivantes :

Premièrement, le texte donné par M. de Chénier de toutes les pièces dont il possède le manuscrit doit être accepté, sauf erreur de lecture, par conséquent sauf recours au manuscrit,, hormis dans le cas spécifié dans la conclusion suivante.

Secondement, chaque fois que le manuscrit présente une surcharge ou deux expressions dont l'une n'exclut pas l'autre au moyen d'une rature, le texte de M. d^ Chénier doit être considéré comme douteux, puisque dans ces deux cas il ne s'est pas soumis à l'observation d'une règle fixe. Troisièmement, toutes les notes dans lesquelles M. 6. de Chénier a accusé de Latouche, qu'il appelle le premier édit&a/r, d'avoir altéré le texte en

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