Les Trag-édies
I. Bataille d*Arminius, — Nous avons le plan tout entier de cette tragédie, dont l'éditeur a fait un poëme (II, p. 139). Le manuscrit porte en tête : 08<nttax, ai^x» Les mots grecs abrégés^ dit M. G. de Chénier (II, p. 273), signifient qu'il voulait dans ses chants rappeler l'infâme perfidie d'Arminivs et la défaite de Quintilius Varus! Le lecteur sait à quoi s'en tenir; nous ne nous arrêterons pas. Les deux mots grecs signifient 0«<n«axi5, Alax^^oç, « ThéspiaquCy Eschyle » (ou thespiaque eschyléenne^ ©effirtaxiî a'wxu^eiïj, s'il a eu l'intention de former
THÉAtrE. 275
l'adjectif) ce qui veut dire : Composition dramatique dans le goût d'Eschyle.
La Bataille d'Arminius rappelle bien en effet, par l'ordonnance, la manière du vieux poète de la Grèce. Dans les Sept contre Thèbes, qui viennent tout de suite à l'esprit, ce n'est ni Étéocle, ni Polynicc qui sont les véritables héros du drame : c'est Thèbes elle-même, c'est un peuple, agité par la terreur, dont les plaintes, les imprécations, les chants d'angoisse répondent aux terribles nouvelles qu'il reçoit et aux bruits confus de la bataille qui arrive jusqu'à lui. De même, dans la Bataille d'Arminius, Ségeste, Varus, Arminius luimême sont des personnages secondaires; ceux que le poète a placés en première ligne ce sont les Romains et les Germains ; ils sont en opposition perpétuelle; et c'est dans cette opposition même qu'est en quelque sorte tout le plan de la pièce.
L'action se passe au camp des Romains et l'on suit fort bien la succession des scènes. Dès les premières la situation et les caractères se dessinent. Arminius est le Germain farouche, indompté, qui ne peut se plier à la domination romaine; il prépare le soulèvement du peuple opprimé. Varus est le Romain indolent, épicurien, humanisé par la culture des lettres, tel, comme le remarque André Chénier, qu'il est représenté par Yélleius Paterculus. Dans ces deux hommes, deux mondes sont en présence. Mais mon intention n'est point d'analyser la pièce ; elle est certainement sous les yeux du lecteur.
Les plus belles scènes, celles où le poète voulait mettre en mouvement de grandes masses choraies, sont d'abord celle qui suit la victoire trompeuse des Romains , et ensuite celle où les Germains célèbrent leur triomphe. La première est remarquable et d'une poésie puissante.
C'est le soir. Les Germains enterrent leurs morts. Chant lugubre des bardes à imiter d'Ossian. Souper dans la tente de Varus. Ils sont fiers de leur victoire.... Ils parlent de celle qu'ils remporteront demain.... Leur joie est interrompue par les chants et les cris des barbares sur la montagne, qu'on doit entendre de loin (deux ou trois vers au plus).... et plusieurs fois. Ils se félicitent de ce qu'ils retourneront bientôt en Italie, dont ils font des descriptions qu'il faut tirer des poètes romains de ce temps-là.. .. puis l'un d'eux fait une peinture poétique de leur triomphe.... Les chefs des barbares enchaînés.... Le char.... Les bas-reliefs en bronze.... où telle et telle montagne couverte de neige, de bois..., tel et tel marais..., tel ou tel fleuve, le Rhin, l'Elbe, la tête basse, rouleront leur onde captive.... Ils finissent par se couronner de fleurs.... et un chœur de courtisanes romaines chante des vers traduits d'Horace, de Tibulle, etc.
Que de superbes développements lyriques dans cette scène esquissée par le poète : ce festin qui commence aux accents lointains et lugubres des Germains qui enterrent leurs morts et qui se termine au milieu des chants voluptueux des courtisanes! Et dans cette peinture poétique du triomphe des Romains, comme le poète a soin de ne faire entrer que des idées dignes d'hommes civilisés, dont Tàme s'est amollie peut-être, mais dont la vie s'est embellie par la culture de<s lettres et des arts.
L'autre scène, la scène finale, où les Germains célèbrent à leur tour leur triomphe est d'un caractère bien opposée. C'est une joie de barbare qui éclate, pleine de vengeance, de haine; la joie d'un sauvage qui se délecte du sang qu'il voit couler, des pleurs qu'il voit répandre. La scène est esquissée en quelques traits, mêlés à des indications sur les évolutions du chœur.
Les barbares emportent les corps. Statue d^Odin. Ils lui offrent ces corps, lui consacrent les armures, les boucliers, les aigles, insultent les Romains.... Les bardes (dont le chant, comme tous les autres, sera coupé soit par strophes et antistrophes, soit par demi-chants, V'X^Pm d^égales mesures) chantent le triomphe. Le dernier vers de chaque strophe ou demi-chœur doit être :
Bois, Odin, c^est du sang romain.
Le canevas en prose est suivi de quelques vers destinés à cette scène, et d'une esquisse générale de cet hymne de triomphe, dans lequel les barbares chantent prophétiquement l'épouvante de l'empereur, de ce César ^ fils des dieuXy lorsqu'il apprendra cette nouvelle : La coupe de faleme lui tombera des mains.
De son front chargé de cent couronnes, il frappera les murs de son palais dominateur du monde,
.... Et d'une voix, de sanglots étouffée.
Il s'écriera : Varus, où sont mes légions ?
Cette Batailled^Arminius^ où évoluent les chœurs, les demi-chœurs (riaixopia), comme dans Eschyle, frappe par la grandeur du spectacle, par la puissance des idées poétiques, dès qu'on sait que c'est
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une tragédie. C'est une révélation ; le génie d'André Chénier prend des proportions qu'on ne lui soupçonnait pas. S'il eût vécu.... Mais à quoi bon sonder un avenir qui ne fut pas !
Dans l'état môme où est cette BatailletTArminius^ esquissée à grands traits et en quelques lignes, c'est une œuvre magistrale. Quel prix un Meyerbeer n'eût-il pas attaché à la possession d'un tel poëme!
II. — La Bataille d' Arminius est la seule tragédie dont André Chénier ait laissé un plan complet, et qu'on puisse suivre dans tous ses développements. Nous ne trouverons plus maintenant que des indications de scènes, des notes et des fragments dont il sera toujours difficile de bien apercevoir les liens. Une belle conception est celle de cette scène entre Ambroise et Théodose après le massacre de Thessalonique. Il y a quelques années, M. Guillaume Guizot nous l'avait fait connaître dans une de ses leçons au Collège de France.
Une (les scènos les plus grandes et les plus tragiques que je connaisse, est celle de saint Ambroise avec Théodose après le massacre de Thessalonique*.
Théodose arriverait avec ses courtisans, ses favoris.... des jeunes gens qui lui diraient qu'on parie de cet évoque Ambroise comme d'un homme éloquent.... mais que tous ces gens-là tremblent toujours devant les empereurs et viennent leur baiser la main. Lorsqu'ils montent les pre-
1. André Chénier a mis Antioche pour Thessalonique; c'est un lapius qu'il faut corriger sans scrupule. Il y eut un massacre à Thessalonique ) mais il n*y eut qu'un projet de massacre à An* tioche.
miers degrés pour entrer, la porte s'ouvre, l'évêque parait et lui défend l'entrée.... Les jeunes gens témoignent Pun son étonne ment, l'autre son admiration, l'autre sa colère. Théodose lui demande pourquoi il lui défend l'entrée du temple.... L'évêque parle....
(( Fuis du temple de paix, monarque sanguinaire, « l'eau bénite n'est pas faite pour ton front, ni pour tes « mains.... nos prières....
« Hosanna n'est point fait pour des lèvres sanglantes... j>
in. — Il nous faut maintenant aller rechercher deux fragments de tragédies au milieu des poèmes et précisément dans ce prétendu poëme de la Superstitiorij dont ils font le plus bel ornement. Ces deux fragments et quelques autres qui s'y joignent (II, p. 129 à 132) appartiennent à une tragédie dont nous ne connaissons ni le plan, ni le titre. Ces deux morceaux, les plus importants, sont connus depuis longtemps; ils furent publiés dans l'édition de 1833. Le premier est une longue tirade contre Alexandre YI; il commence par ce vers :
Ses enfants I Les chrétiens ne sont plus sa famille !
Le second est une invocation à l'antique vertu romaine :
Hommes saints, hommes dieux, exemples des Romains.
Combien nous avions eu raison d'émettre dés* doutes sur ce soi-disant poème de la Superstition ! Aujourd'hui chaque chose reprend sa place, grâce à la prévoyance d'André Chénier qui a eu soin de mettre en tête du fragment sur Alexandre VI la même mention qu'en tête de la Bataille d'Armi-
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musiBwntax. 0X9^. y Thespiaque, dans le goût d'Eschyle. Vauteuvj dit M. 6. de Chénier, à propos de ce fragment, Va marqué de ces mots écrits en àbrégéy Ocaictax. «l^x-? P^**^ indiquer que ce morceau doit contenir la ncm^ation de faits extraordinaires et horribles. Le premier mot grec est composé^ comme André avait l* habitude de le faire ^ de Oiairtc et M\ ou ixfAïf, et le second al9xo< ou «Ixpoc, honte^ déshonneur. Nous n'avons plus maintenant à nous appesantir sur ces erreurs.
lY. — Je signalerai un autre petit fragment de tragédies qui se trouve à la page 189, dans la partie Théâtre, à cause d'une particularité. L'éditeur place en tète ces deux mots grecs abrégés que je transcris exactement <^itfir. «fy, ce qu'il explique par 0W1CW «IxM, c« qtd veut dire, ajoute-t-il, dams la pensée de l'auteur : composition poétique, combat I M. G. de Chénier aurait dû examiner avec plus d'attention les manuscrits d'André; il aurait vu qu'il se servait souvent de ligatures grecques. Le fac-similé en offre un exemple : la citation grecque, au bas de la deuxième colonne commence par le mot içta, où la ligature ou abréviation 7 est pour 9T, et qui doit se lire f<rru>. M. de Chénier n'a pas manqué de lire et d'imprimer X^ C'est une faute semblable qu'il a commise ici : ce qui le prouve, c'est l'esprit rude qu'il a placé sur la syllabe aXy, il ne s'est pas aperçu que ce qu'il a pris pour l'esprit rude était la boucle (le sigma) de la ligature 'X qui équivaut k 9/, de sorte que ce qu'il a lu 9i<nc. at^. doit se lire 8ieir« 9\9i.,
c'est-à-dire comme précédemment th&spiaqae ou tragédie dcms le goût d'Eschyle.
V. — Avant de quitter les tragédies, j'indiquerai comme ayant dû peut-être se rattacher aux compositions dramatiques, aux thespiaques, soit aux tragédies, soit aux comédies satyriques, une grande pièce lyrique, appartenant aux œuvres anciennes et qu'il faut aller chercher parmi les odes (III, p. 256). Ce morceau débute ainsi :
mon esprit 1 au sein des cieux, etc.
Il est divisé en strophes, antistrophes et épodes, comme nous avons vu, dans la Bataille dAr-^ minius, qu'André avait l'intention de diviser tous ses chœurs. Cette disposition ne se comprendrait pas, s'il ne s'agissait pas de chœurs appartenant à une composition dramatique. Je sais bien que les odes de Pindare sont ainsi divisées, et qu'à l'imitation du poète grec, beaucoup de poètes français, à commencer par Ronsard, ont introduit sans raison dans leurs compositions lyriques les strophes, les antistrophes et les épodes. André Chénier savait parfaitement que ces divisions avaient leur raison d'être chez les Grecs parce que les chœurs lyriques évoluaient comme les chœurs dramatiques; mais qu'elles ne correspondaient plus à aucun de nos usages, à aucune de nos idées, Il ne pouvait donc les emprunter aux anciens que pour les adapter aux mouvements des masses chorales sur un théâtre. Dans cette pièce on a pu croire que c'était le poôte qui s'adressait à gon esprit. Ma conviction est que jusqu'à pré-»
sent nous n'avions pas compris ce morceau. Le chœur parle de lui-môme ou à lui-même comme s'il n'était qu'une seule personne; il en est presque toujours ainsi dans le théâtre grec. Mais, cela dit,, j'ajoute que ce n'est qu'une conjecture qui a besoin d'être étudiée. Toutes les difficultés que soulève l'examen de cette pièce ne me paraissent pas encore éclaircies.
Les manuscrits ont fourni deux bonnes corrections, l'une pour l'avant-dernier vers de l'antistrophe II où il faut lire d'un reptile fangeux au lieu d'un reptile fougueux^ Tautre qui consiste à introduire dans le deuxième vers de la strophe le mot enfin qui complète la mesure du vers.
On trouvera encore quelques notes et quelques indications de scènes dans la partie de la nouvelle édition consacrée au Théâtre (p. 189-191). Quand au long fragment (p. 191-192), ou Ulysse se dévoile aux yeux des prétendants et leur annnonce qu'ils vont mourir, il n'appartient pas aux compositions dramatiques. Ce morceau est épique et descriptif; il n'est d'ailleurs que la traduction des quarante et un premiers vers du xxu* chant de VOdysaée. L'on pourrait conjecturer qu'il a dû à un moment, dans la pensée du poète, être destiné au poème de V Aveugle ^ dans lequel il aurait pu. s'intercaler, au moyen d'une courte transition, précisément à la place où est venu se placer postérieurement le fragment : Enfin VOssa^ POlympey etc. Ces deux morceaux sont en tous points semblables; c'est la même scène, conduite & peu près de même, avec des personnages différents.
THKATRE. 283
Toutefois celui que le poète parait avoir définitivement adopté à son poëme est très-supérieur ; il est plus court, plus chaud, plus pathétique. Le morceau sur Ulysse me semble avoir été composé bien avant celui de Thésée. Il est resté sans emploi déterminé après la modification apportée au poème de V Aveugle.