Documents positifs sur la vie des frères Le Nain
Monsieur et ami, l’étude pleine de sympathie que vous avez publiée sur les Le Nain (1) à Toccasion d’un de mes livres, me fait un devoir de vous adresser cette brochure qui ajoute au peu qu’on savait sur la vie de ces peintres, sur leur enfance, leur parenté et leur fortune.
Né dans la même ville que les trois frères, je n’avais d’abord pensé, en rencontrant leurs noms, qu’à relever quelques faits concernant des enfants de la localité.
Sur un petit registre que j’emportais, il y a bientôt vingt ans, de ma ville natale, je retrouve diverses notes relatives aux Le Nain que j’avais extraites d’un livre de la province.
Six ans après mon début dans les lettres, Je publiai sur eux une brochure dont le principal mérite est d’être introuvable.
(1) Constitutionnel, 5 janvier 1863. Cette étude vient d’être réimprimée dans le iv® volume des Nomeaux lundis (Michel Lévy, 1865,1 vol. ia-18).
Je ne la renie point ; elle faisait mention dsf quelques documents qui ne se trouvent pas dans* les livres. Un portrait retrouvé dans le Velay, les' premiers manuscrits de Dom Grenier ouvraient la porte aux renseignements.
Douze ans plus tard, ayant amassé de nombreus* matériaux, je lançai un gros volume sur le même sujet, celui même dont vous avez parlé; et je croyais avoir épuisé la question, laissant à d’autres le soin de recueillir des faits nouveaux, lorsque l’intelligent directeur du musée de Versailles, mon ami M Eudore Soulié , me fit part de pièces relatives aux Le Nain qu’il avait découvertes dans une étude de notaire.
Il s’agissait d’une succession recueillie par les" trois frères ; et en lisant ces papiers, cela me faisait autant de plaisir que si j’avais hérité moimême.
Un jour de loisir je partis pour Laon, m’étant donné pour mission de visiter les maisons de ville et de campagne, les champs, les prés, les bois, les vignes que les trois frères eurent en partage. J’y allais comme dans mon domaine. Je voulais respirer l’air qu’ils avaient respiré.
Jugez de mon étonnement, monsieur et ami.
Le même chemin que durent suivre plus d’une fois les Le Nain à la suite de leur père et de leur mère, je l’avais également suivi avec mes parents pendant une dizaine d’années. Sur la route de Laon à Mons-en-Laonnois s’étaient passées mes joies do jeunesse, mes courses dans la montagne, mes curiosités d'enfance. A chaque buisson étaient attachés avec mes souvenirs les souvenirs des Le Nain. C’est donc avec mes souvenirs que j’ai écrit ceux de la jeunesse des Le Nain.
Des papiers testamentaires j’ai extrait la vie,?
sans me laisser entraîner toutefois au caprice et à la fantaisie, groupant à la fin de cette notice les matériaux qui m’ont aidé pendant mon travail, comme un comptable qui donne les preuves après ses colonnes de chiffres. Et en ceci, je ne crois pas m’étre écarté de votre système d’études, vous, monsieur, si ami de toutes les données caractéristiques, de toutes les circonstances précises et significatives que vous prenez soin de rassembler autour de vos personnages, dans le cadre de vos délicates et substantielles Causeries.
CHAMPFLEÜRY.
Sur la principale porte dé la ville de Laon, celle qui conduit aux grandes voie» du nord, sont sculptés les médaillons des grands hommes du département.
Les tendances philosophiques et libérales du pays y ont fait donner place à Condorcet et au général Foy, quoique le célèbre orateur de la Restauration ne soit pas né dans le département ; mais une des plus curieuses figures dont la Révolution s’honore, Camille Desmoulins, n’a pas trouvé place dans cette galerie.
Sur la façade opposée de la même porte, un sculpteur a modelé les traits de La Tour, natif de Saint-Quentin, et ceux de Berthélemy^ un nom en face duquel le voyageur doit se poser des points d’interrogation.
Peintre sans relief de la fin du xviii» siècle, Berthélemy a usurpé la place des frères Le Nain. Tel est l’esprit bourgeois de s’affoler pour un général Foy ou un Berthélemy et de méconnaître l’éloquence toute française d’un Camille Desmoulins ou l’austère bonhomie de peintres tels que les Le Nain. Et je n’accuse pas seulement la province de cette ingratitude envers les personnalités robustes.
On a inscrit dernièrement dans les nouvelles salles du musée du Louvre les
&&ms des plus célèbres peintres de l*écoie française : au milieu des véritables artistes qui honorèrent le règne de Louis XIII se sont glissés les noms de Simon Vouet et de Sébastien Bourdon, quand est oublié le nom des Le Nain.
Heureuses médiocrités que Simon Vouet et Sébastien Bourdon, car elles se perpétuent dans Tesprit des hommes deux siècles après leur nom. Ces peintres s’étant attaqués à de grandes machines»
sont honorés rien que pour avoir voulu faire grand. On ne s’inquiète pas s’ils sont des plagiaires des maîtres. En face des initiateurs et des chefs d’école, leurs ^emprunts sont visibles, chacun sait qu’ils ont marché dans les souliers des autres. Qu’importe? Ils ont laissé de grandes toiles : on les mesure à la grandeur de leurs toiles.
A côté d’eux vivent des artistes convaincus, qui tirent tout de leur propre fonds ; mais ils ont borné leur ambition. Leur domaine est petit, ce qu’ils y sèment donne d’excellents produits : cela ne suffit pas. A leur petite maison de sages on préfère de grandes bâtisses déplâtré, calquées sur des monuments italiens, qui menacent ruine de toute part.
Ainsi le public lisant sans cesse ces noms traditionnels les consacre ; et c’est pourquoi aux noms surfaits de Vouet et de Bourdon j’oppose une fois de plus les noms dédaignés des Le Nain, leur biographie étant cette fois éclaircie par dess documents officiels.
En 1630 Ysaac Le Nain était sergent royal au bailliage de Vermandois, séant à Laon.
Ce titre , quoiqu’il revête une certaine apparence pompeuse , n’équivaudrait pourtant aujourd’hui qu’à' celui d’huissier.
De l’union du sergent royal avec Jehanne Prévost naquirent cinq garçons :
Ysaac , Nicolas , Antoine, Louis et Mathieu.
Lourde charge que cinq enfants pour un homme à la tête d’une si modeste place. Mais il est présumable que les deux époux n’étaient pas entrés en ménage sans quelque avoir , ou les fonctions de sergent royal au bailliage permettaient de réaliser certaines économies , car le père de famille qui devait donner à la France trois véritable.s artistes , était possesseur de biens patrimoniaux dont il vendait sans doute lui-même les produits , à la mode du pays.
A une lieue et demie de Laon , sur le territoire de Saint-Julien, une petite maison de campagne, dite la Campignole, était située au milieu d’un des plus riants paysages de la France.
Dans cette ferme qui tenait aussi de la maison de champs, Ysaac Le Nain cultivait ou faisait cultiver ses vignes. Des
'bois et des terres entouraient la propriété et je me suis donné le plaisir de faire à pied ce pèlerinage, songeant que là où je posais le pied peut-être les frères Le Nain avaient marché.
On va de Laon à la Campignole par les Creuttes de Mons-en-Laonnois, un gros bourg aisé au-dessus duquel se dressent sur la montagne des grottes appelées creuttes, sans doute par un reste de patois picard.
Ces creuttes, froides et humides , tail“ îées en plein roc, devaient, au .commencement du XVII® siècle, être habitées par les gens dont parle La Bruyère :
« Animaux farouches, noirs, timides , tout brûlés du soleil, attachés à la terre .qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible. »
Les Le Nain en furent frappés , car il n’est pas d’observations plus profondes que celles de l’enfance.D’où lés haillons, des loques, les pauvres vêtemens et les bonnes gens qui servirent plus tard de thème aux drames champêtres des trois frères.
C’est un beau spectacle que le panorama de Laon vu du haut des Creuttes !
Au loin la montagne se détache sur l’horizon. Couché dans le gazon, je ne pouvais en détacher mes yeux , et je m’étonnais que les Le Nain n’aient pas montré dans Jeurs compositions trace du beau pays où se passa leur enfance.
,Ce ne sont que vastes horizons , vertef
vallées, larges étendues , grands prés, petits bouquets de bois. Et les principales scènes des Le Nain se passent presque toujours entre quatre murs t
Rien de leur œuvre ne rappelle le plein air ; pourtant sur le chemin qui mène à la Campignole, le voyageur suit gaîment des sentiers de sable et de verdure, jolies voyettes qu’on appelle dans le pays t chemins verts. »
Aussi leurs scènes d’intérieur donnentelles à croire que les Le Nain , avaient conservé pour la vie le souvenir de repas modestes dressés sur un banc plutôt que sur une table. En effet, maintenant que nous connaissons le réel état de fortune des parents des peintres et qu’il est permis de suivre leur vie domestique , leurs loisirs de petits propriétaires quittant la ville aux jours de fête pour se reposer dans leur ferme de la Campignole , sont expliqués les gais repas de vigneron improvisés, avec un fond de tonneau pour table , le même tonneau qui se retrouve dans plus d’une toile des fils du sergent royal.
Les peintres se laissent aller volontiers à reproduire fréquemment les scènes qui les ont le plus frappés.
Les uns , poursuivis par le souvenir d'une femme aimée , introduisent son type même jusque dans des scènes religieuses.
Un autre vit au cabaret et le même ivrogne que son œil un jour a remar-
qnè, reparaîtra sans cesse dans la même position.
Celui-ci a été élêyé dans un cloître ; ses pinceaux en conservent une austérité perpétuelle.
Celui-là a dissipé sa vie au milieu des courtisanes , et les chansons joyeuses , les soudards , les mandolines , les verres de Bohême , se reflètent dans son œuvre.
A travers d’anciens papiers testamentaires qui permettent de dresser la généalogie de la famille des Le Nain , on comprend mieux leur peinture. J’ai fait pressentir déjà que les personnages de leurs tableaux d’intérieur de ferme pourraient bien être des portraits. On l’aflirmerait sans crainte aujourd’hui.
Le vieillard buvant une gorgée de vin ne saurait être que le portrait du sergent Le Nain, se reposant après les travaux à la vigne.
Une brave mère de famille , austère , grave et pleine de bonté est un souvenir de Jehanne Prévost.
Quant à cette marmaille d’enfants joyeux qui écoutent un air de musette que joue l’un d’eux, ne sont-ce pas les cinq frères Ysaac, Nicolas, Antoine, Louis et Mathieu ?
Je ne suis pas grand partisan des illustrations dans les livres, à moins que les vignettes ne soient commandées comme renseignement plutôt que comme enseignement. Ce sont des amusettes pour
r>eux qui n’aimont pas à lire et récrivait^ disparaît au milieu des images dont est surchargé le texte ; mais dans le cas présent quelques dessins exacts et non pas brillants seraient nécessaires pour rendre les principaux personnages de ces petits drames d’intérieur qui sont sinon des portraits, au moins de vifs ressouvenirs de cette honnête famille.
Je vois le sergent au bailliage ayant consacré toute la semaine son temps aux affaires judiciaires, partant de Laon le samedi soir de sa maison de la rue des Prêtres, pendant que Jehanne Prévost ferme prudemment la porte et veille sur ses garçons dont les plus jeunes sont portés sans doute à dos d’âne. De là on se dirige par des grimpettes escarpées et pierreuses qui conduisent au bas de la montagne, à Semilly ; de ce faubourg jusqu’à Saint-Julien de Royaucourt, sur le territoire duquel était située la ferme de la Campignole, les enfants ne rêvent qu’au grand jardin où ils vont s’ébattre tout à l’heure.
Une autre fois la famille allait vi-^iter ses vignes de Vauxelles, celles de Bourguignon ou celles de Montarcenne , situées sur les flancs d’un plaleau autour duquel se déroulent de vastes horizons.
Sur ces divers territoires se trouvaient encore des pièces de terre, des prés, des bouquets de bois appartenant à rhonnéte sergent au bailliage qui, à cette époijuc.,
devait passer dans la paroisse St-Benoît pour un homme aisé.
Aussi dans les tableaux des Le Nain sent-on le contentement que donne la vie de travail, car il fallait de l’ordre, de l’activité et de l’économie pour élever cinq garçons.
Un grand chagrin dut un jour percer le cœur de ces braves gens. •
L’aîné des fils , Ysaac , disparut de la maison paternelle et jamais depuis ne donna de ses nouvelles !
Il y aura toujours quelque côté mystérieux dans la biographie des frères Le Nain, dont jusqu’à présent on n’avait pu découvrir les actes de décès et dont l’Académie enregistra la mort plutôt d’après des on dit que d’après des actes officiels. Voici un des frères qui disparaît tout à coup d’une petite ville tranquille, qui ne fut que rarement traversée par des Bohémiens.
Est-ce là ce qui a laissé un fonds grave et soucieux au vieillard et à la bonne femme qui se remarquent habituellement aux premiers plans des toiles des trois frères ?
Pourtant les quatre autres enfants, s’il est possible de ©onsoler un père et une mère de la disparition d’un fils, durent par une position rapidement acquise , payer Ysaac Le Nain des soins qu’il avait donnés à leur éducation.
Le second fils, Nicolas, suivit de près la carrière paternelle. Il ne devint pas
sergent au bailliage ; mais ayant étudié la chicane, il entra en qualité de commis (aujourd’hui on dirait maître-clerc) chez un président de Télection de Verneuil, à Paris. Habitant la rue des Escouffes sur la paroisse Saint-Germain, il était voisin des trois peintres dont l’atelier, situé rue Princesse (1), dépendait de Tabbaje Saint- Germain-des-Prés , et nul doute qu’il n’entretint avec ses frères- d’affectueuses relations.
Mais si Ysaac, par son étrange disparition , laissa quelque tristesse dans le cœur de ses parents, le troisième fils, Antoine Le Nain, devint l’orgueil de la famille, ayant été reçu maître peintre y alors que ses cadets qui demeuraient avec lui n’étaient encore que compagvms peintres.
La réputation des trois frères s’était établie dans le pays et ce sont des témoignages chers aux familles. On savait aux
(1) La rue Princesse, à l’heure qu’il est, fait partie d'un ancien quartier que n’a pas atteint la pioche des démolisseurs. Le Paris du xvi" et xvii* siècle apparaît avec ses noms : rue Guisarde, rue des Canettes, rue du Four, rue des Ciseaux; si j’ai trouvé par là de vieilles maisons, de vieilles •enseignes, de vieux balcons ornés de fers ouvragés, le logis qu’habitaient les Le Nain est resté aussi inconnu que celui dans lequel demeura longtemps Chardin. Car les deux peintres de la vie domestique ont tous deux à un siècle de distance demeuré dans la rue Princesse qui était, il y a une quinzaine d’années encore, un quartier de peintres.
alentours de Laon que Vétat des fils du sergent était bon, car à cette époque si le titre de maître peintre équivalait à celui de patron, compagnon peintre ne voulait guère dire plus qu’owmer.
Le titre d*artiste, terreur des familles bourgeoises modernes qui n’ont pas absolument tort, n’existait pas et n’avait rien à voir avec la peinture.
Moins vaniteux , les peintres sous Louis XIII étaient plus naïfs, moins indépendants , plus courageux. On ne croyait pas alors faire avancer l’humanité avec un intérieur, et les gazettes ne décernaient pas de brevet de génie aux braves gens qui groupent un poisson salé, une botte de carottes, un dindon et un chat gourmand.
Cependant, malgré l’absence de journaux, la réputation des trois frères avait pénétré dans le Laonnois, la maîtrise accordée à Antoine Le Nain étant une preuve de la supériorité de ses ouvrages.
En 1730, un marchand mercier de Crécy-sur-Serre, Pierre Létoffé, emmène à Paris son fils âgé de quatorze ans, pour le mettre « en apprentissage » cinq ans chez Antoine Le Nain.
Les peintres étant des patrons , on signait alors des traités avec le père et l’élève à qui le maître devait montrer son art, le loger, le coucher, le nourrir en t le traitant doulcement. »
Létoffé, élève d’Antoine Le Nain, n’a pas laissé trace de son passage dans-
l’histoire de l’art. S’il accomplit son apprentissage jusqu’au bout, on pourrait peut-être lui attribuer quelques répétitions de tableaux des Le Nain que l’élève copiait pour le compte de son patron et qui sans doute se vendaient dans le commerce.
On rencontre quelquefois dans les ventes certaines copies d’après les Le Nain, les unes médiocres, les autres assez habilement exécutées pour tromper sur l’œuvre de ces maîtres difficiles à connaître, car il est des tableaux d’une faible exécution, même au Louvre, quand à côté se remarquent des toiles capitales, des chefs-d’œuvre dans leur genre.
Qui va des deux Intérieurs de ferme de la Galerie française (n°® 376 et 377) au Corys de garde de la collection Pourtalès,. doit être surpris de la pauvre exécution de ces deux tableaux du Louvre et de l’habile composition de cette belle toile (1 ).
Outre les copies, il se faisait vraisem.. blablement des répétitions dans l’atelier d’Antoine, quelques-unes peut-être de la main du maître.
Un des plus importants collectionneur»
de Paris, le docteur Lacaze, possède dans sa galerie une toile des Le Nain , remar-
(1) Elle a été adjugée 19,000 fr.et reste, dit-on aux héritiers Pourtalès. Voir deux gravures d’après le Corps de garde, Histoire des Peintres, par Charles Blanc. (Le Nain , n® 33 de l’École française), et Gazette des Beaux-Arts, 1«' février
ffù'able par sa dimension inaccoutumée les personnages ayant plus de moitié de grandeur naturelle. J’en ai parlé dans mon précédent volume , et pourtant je suis obligé de revenir sur le même sujet.
De cette composition je disais sommairement :
« Un des tableaux les plus singuliers de Le Nain fut exposé en 1860, au boulevard des Italiens, en compagnie des maîtres galants du xviii® siècle, Watteau, Pater, Lancret, Boucher , Gillot , Lemoine , etc. Cette peinture faisait triste figure, je l’avoue, au milieu de toutes ces sensualités élégantes. Qu’on s’imagine en présence de courtisans habillés de soie, une bande de charbonniers qui sont tombés dans la farine , et on aura à peine l’idée de cette toile sobre et sévère. »
J’ai réussi depuis à me procurer une répétition du même tableau du même format et sans variantes dans la composition ; mais l’harmonie générale a subi de telles modifications qu’elles ne peuvent être attribuées à un élève ni à un copiste. La tonalité du tableau de la galerie Lacaze est crayeuse , Les personnages semblent des ouvriers plâtriers qui ont secoué leur poussière jusque sur la palette du peintre ; et à vrai dire cette toile ne peut que tromper sur la nature de coloriste des Le Nain .
La répétition que je possède vaut mieux du côté de la tonalité (et je ne crois pas que la possession et l’intérêt que j’y atta-
che m’égarent). Une localisation verdâtre générale a remplacé le blanc crayeux qui attriste les yeux en face du tableau de la galerie Lacaze. Est-ce un repentir, de ceux frappant l’esprit des artistes bien doués, qui a poussé Le Nain , froissé luimême de l’abus des tons blanchâtres, à recommencer sa toile et à la rendre plus harmonieuse par cette sobre tonalité verdâtre qui est aussi une des couleurs mères de sa palette habituelle T
Problèmes d’autant plus délicats que si du côté de la coloration, le tableau que je possède est supérieur à celui de la galerie Lacaze, du côté du dessin il existe certaines naïvetés qui rendent inférieure cette même toile.
Un élève avait-il dessiné ce tableau ou Le Nain essaya-t-il lui-même cette tonalité nouvelle pour mieux se rendre compte d’effets qu’il cherchait ? Question difficile à résoudre; mais il n’en reste pas moins acquis qu’Antoine Le Nain entretenait dans son atelier un élève, peut-être des élèves, et que vraisemblablement ces apprentis travaillaient à copier des tableaux.
Vers cette époque la mère des Le Nain mourut, trop jeune encore, car elle ne put jouir des succès de ses fils, de leur réception à l’Académie et de l’admission de l’un d’eux à la cour.
Les trois frères étant mineurs, leur père continua à gérer les biens de la communauté, à en augmenter les revenus et à jouir des rentes des fermages.
ïl fit mieux et se conduisit en homme désintéressé. Ses fils se livraient à une profession au-dessus de la moyenne et l’exerçaient avec honneur. Le brave sergent au bailliage résolut de leur donner moyen de faire figure dans le monde.
En août 1630, Ysaac Le Nain se rendit à Paris pour faire le partage de ses biens entre ses quatre fils et le contrat notarié laisse percer ses excellentes intentions. Il y est dit que le père de famille désire « de tout son possible éviter et retrancher toute occasion de procès entre ses enfants afin de les nourrir en paix et amitié. »
Ici ce n’est plus le tabellion qui parle , c’est‘ un père aimant ses enfants. Car ;!e sergent, au courant par ses fonctions des formules officielles, a dû dicter luimême Tacte au notaire et y laisser trace de ses sentiments intimes.
Combien sont intéressants les cris qu’un légataire laisse échapper de son ,cœur et qui permettent à l’historien de .constater que le testateur fut un esprit droit mû par de généreuses entrailles !
L’honnête sergent avait administré sa petite fortune en bon père de famille. Il donnait à ses enfants la jouissance de biens de ville et de biens de campagne ^ maisons, prés, vignes , bois , moyennant une rente viagère. A ses fils établis il ne demandait que « de lui fournir toutes ses nécessités bien et honnêtement, au mieux qu’il leur sera possible. »
Il y a des personnages de Sedaine dans cette famille et je ne peux m’empêcher de songer au caractère du Philosophe sans le savoir.
Des fils d’un tel père pouvaient-ils peindre d’autres sujets que les chai-mes de la vie de famille, car la meilleure partie du talent des écrivains et des artistes est le fruit de l’éducation première! Une mère indulgente et ferme , un père dont la vie est consacrée au travail et à l’épargne, ce sont là de ces bases solides sur lesquelles s’appuie le talent d’un artiste. Le génie a besoin de racines plus tourmentées.
C’est un héritage assez difficile à évaluer que celui des Le Nain : les désignations de verges et de jallois (^i sont les mesures particulières à ce coin de la Picardie m’avaient illusionné un moment.
En lisant la longue désignation des diverses propriétés, on pourrait croire l’héritage plus gros qu’il ne fut en réalité ; mais à cette époque les seigneurs touchaient des impôts importants sur les biens de roture. C’étaient des droits de cens et de surcens qui diminuaient sensibh3inent la valeur des héritages.
Il semble difficile que des peintres habitant Paris pussent administrer des biens de campagne , à une époque surtout où vingt-six lieues à faire étaient un grand voyage. Toutefois il ne serait pas impossible que les trois frères ne passassent à partir de l’année 1630, époque où leur fut
5,ransféré l’héritage paternel , une partie de Tannée à la Campignole. C’étaient déjà , gens mûrs que les Le Nain en \ 630, Taîné ayant dépassé la quarantaine , le second y touchant; et si on en excepte le dernier, Mathieu , âgé seulement de vingt-trois ans, les deux autres frères étaient arrivés à cet âge de maturité , d’observation , de besoin de tranquillité, de solitude et de vie des champs après laquelle courent les artistes modernes. Mais la vie au commencement du xviie siècle était moins âpre et moins rude, plus simple que celle d’aujourd’hui, et en caractérisant l’art de cette époque, M. Sainte-Beuve fait comprendre les mœurs des artistes.
« Voici pourtant comment après avoir lu et regardé de mon mieux, je me représente les Le Nain. Louis XIV et son époque introduisirent avant tout la pourpre, Téclat, la majesté, la gloire et dans tous les genres une sorte d’aspiration à la grandeur. Auparavant, et plus on se rapprochait à Tépoque de Henri IV, plus on était simple, naturel, et voisin de la bonhomie : les arts eux-mêmes , qui avaient perdu de la délicatesse des Valois , marquèrent de la probité et de la gravité, en attendant de retrouver mieux. »
Pour moi, c’est dans ce coin du Laonnois que furent observés dans toute leur netteté les intérieurs de fermes , les paysans, les mères de famillle, les enfans que les Le Nain avaient imprimés dans leurs cerveaux dès leur jeunesse. Souve-
nirs, qui ravivés, ressemblent à ces papiers blancs en’aj)parcnce dont un agent chimique fait reparaître tout à coup les caractères.
Une petite question du reste que de savoir s’ils habitaient Paris ou la campagne une partie de Tannée.
Si quelques dates dates positives indiquent qu’à cette même époque ils avaient besoin du séjour de Paris pour Texercice de leur état, d’autres, plus lointaines, montrent combien le plus célèbre des trois frères séjourna peu dans la capitale.
Antoine Le Nain Taîné avait été reçu peintre à St-Germain-des-Prés, le 16 mai
Mathieu, le dernier , fut reçu peintre de la ville de Paris le 22 août 1633.
On le voit entrer en qualité de lieutenant dans la compagnie du sieur Dury le 26 août 1839, et ce grade, qui nous a valu sans doute les fameux Intérieurs de Corps de garde, devait exiger à de certaines époques la présence de l’officier à Paris.
Pour entrer à TAcadémie en mars 1 648, il fallait que les trois frères fussent sous la main des fondateurs. De tout temps les absens ont eu tort ; sans doute la brigue académique ne fut pas au début ce qu’elle devait devenir plus tard. Il y avait alors moins de peintres et de sculpleurs, partant plus de facilité à entrer dans un corps qui se formait ; mais le plus petit
honneur, comme le plus petit grade, a besoin d’être sollicité. Une distinction offerte , c’est un cas rare qu’on peut compter.
J’estime que la protection du plus jeune des frères, Mathieu, ne fut pas inutile à la réception d’Antoine et de Louis, quoique leur âge dût solliciter pour ces deux braves peintres que l’opinion récompensait de toute une vie de travail l’aîné, Antoine, étant âgé de 60 ans, le second, Louis, de 55 ans, quand ils reçurent cet honneur académique dont ils ne devaient jouir que deux mois à peine (1).
Reçus à l’Académie en mars 1648, tous deux mouraient en mai de la même année.C’estce qui explique leur absence des listes de présence de l’Académie, fait que je ne pouvais avancer avec certitude dans mon étude précédente, les actes de décès n’étant pas connus alors, et ne me fiant qu’à demi, à travers toutes les dates
(1) A proprement parler, les premiers peintres-^ qui se réunirent et formèrent ainsi le fonds ds LAcadémie , s’étaient groupés plutôt pour défendre leurs intérêts que dans un but honorifique. Il y eut au début des luttes très-compliquées dont on trouvera l’histoire dans : Mémoires pour servir à V histoire de l’Académie royale de peinture et de sculpture, publiés par M. A. de Montaiglon. Paris, P. Jannet, 1853, 2 vol. in-16; Dictionnaire des Beaux-Arts (au mot Académie), t, I®', Didot, 1858, 1 vol. grand in-8; et V Académie de peinture et de sculpture, étude historique , par L. Vitet. Paris, Lévy, 1861, in-8. Dans aucun de tes ouvragas il n’est fait mention des Le Nain^.
des divers hisloriens, aux notes imprimées du concierge Reyniès.
Ce Reyniès, Mariette a eu raison de l’appeler l’exactitude même.
D’après ses notes Louis Le Nain mourut le 23 mai 1 648, âgé de 55 ans ; son frère Antoine ne lui survécut que deux jours, le 25 mai 1348, âgé de 60 ans.
Or l’état mortuaire indique le convoi de Louis Le Nain pour le 24 mai 1648 et celui d’Antoine Le Nain pour le 26 mai
Rien de plus positif que ces deux documents contrôlés l’un par l’autre. Et quand on voit Reyniès supplier l’Académie « de faire attention sur les noms de baptesme, âges et pays, afin de rendre sa liste parfaite, et faire en sorte que tout responde à la fidélité des dattes de décès,» on estheureux de rencontrer un concierge si méticuleux qu’il semble se douter qu'il travaille pour les historiens futurs.
Donc les listes de Reyniès relatives à l’Académie sont les seules dignes de foi. On peut le croire quand il donne une date ou un âge, et comme il a dit la vérité sur la mort des deux frères aînés, ce qu’il ajoute sur le compte de Mathieu Le Nain , dit le Chevalier, doit être cru, quoique jusqu’ici l’extrait mortuaire de ce dernier fasse défaut.
C’est grâce à Reyniès que nous savons maintenant l’âge , les dates de décès des frères Le Nain; et ces renseignements étant positifs, d’autres recherches peuvent
être tentées qui auront quelque utilité.
On a le droit de sourire de ces dates et des renseignements minuscules qu’elles renferment , comme aussi des patients chercheurs qui soulèvent la poussière des registres d’archives , de mairies , d’églises. Il n’y a rien d’inutile; c’est grâce à de tels documents livrés à tous que chacun choisit plus tard les matériaux propres à ses études.
Pour la première fois on peut affirmer:
Qu’ Antoine Le Nain, né à Laon en mai 1588, mourut à Paris, le 25 mai 1 648, âgé de 60 ans ;
Que Louis Le Nain, né à Laon en mai 1593 , mourut à Paris , le 23 mai 1648 , âgé de 55 ans ;
Et que Mathieu Le Nain, né à Laon en
avril 1607, mourut à , le 20 avril 1677,
âgé de 70 ans.
Par l’âge des trois frères se voient leurs vies bien remplies, vie de travail et d’étude , qui explique leurs nombreusestoiles. Tous les trois sont morts à temps^ au moment où la vieillesse pouvait affaiblir leurs pinceaux.
Cependant, les deux frères morts, il faut en revenir au plus jeune qui leur survé-= eut de vingt-neuf ans.
La vie de Mathieu fut moins humble quecelle de ses frères. Peintre de portraits en réputation, ayant eu l’honneur d’être appelé à retracer les traits de Cinq-Mars, de Mazarin, de la marquise de Forbin et de la reine Anne d’Autriche , ayant ajouté à
son nom le titre de chevalier (1), danâ céP trente-sept ans son rôle semble devoir être brillant.
Pourtant les registres de l’Académie ne constatent sa présence que deux fois en mars 1648 avec ses frères et seul le 6 novembre 1649. Il accomplit cette année 1649 ses devoirs de membre de l’Académie en envoyant deux études de contribution d’octobre et novembre 1649. Passé cette époque on ne voit plus trace de sa présence ; il est même signalé comme devant deux pistoles, plus un fragment de pistole pour la contribution annuelle aux frais de la société.
Et on s’étonne qu’ayant accepté cette haute fonction, Mathieu le Nain n’ait pas .répondu par sa présence à l’honneur qu’un corps qui tous les jours prenait des forces lui avait fait de le choisir comme membre à sa fondation (2).
(Chaque absence de l’Académie non motivée obligeait à une amende de 30 livres.)
(1) Ce ne fut pas un titre de noblesse ; mais sa réputation, son accès auprès des grands fit qu’on le désigna : Mathieu Le Nain , dit le Chevalier , pour qu’il ne fût pas confondu avec ses frères , dont un était par d’autres motifs dit le Homxin;
(5) C’est à lui seul, Mathieu, et non à ses deux frères qu’on peut appliquer ce que je disais dans mon étude précédente (p. 41) : « Mais que deviennent les trois frères ? Ils entrent à l’Académie un jour pour n’y plus reparaître. Les Le Nain ont manqué aux devoirs qu’imposait la charte des peintres, parce qu’ils sont partis de Paris. L’Académie ne s’est plus occupée d’eux et ne s’en est même pas souvenue. »
J’estime donc qu’oprès la mort de ses frères, ayant hérité de l’un d’eux qui n’était pas marié, ou du moins qui n’avait pas d’enfants, il se retira à la Campignole jusqu’en l’année 1668, époque où il donna à ses deux neveux Antoine et Etienne (on ignore duquel des deux Le Nain peintres, morts en 1648, provenaient ces enfants) la terre de la Campignole qui, après toutes ces mutations, resta entièrement à Etienne Le Nain (1).
C’est ce que fait connaître un contrat qui était inexplicable sans les actes notariés retrouvés récemment.
Je réimprime cet acte pour bien le faire comprendre et ne pas établir de confusion entre les frères Le Nain et deux de leurs fils, porteurs des mêmes prénoms.
« Par contrat du 19 octobre 1668, reçu par Lemaître, notaire à Paris , et intimé à Laoo le 30 avril 1669, Antoine Lenain, sieur de la Campignolle, demeurant à Paris , faubourg Saint-Germain, rue Honoré, donne à son frère Etienne Lenain , demeurant rue du Battoir (Saint-Cosme paroisse) , les meubles et immeubles qui leur avoient été donnés par Mathieu Le Nain, sieur de la Jumelle, leur oncle, par contrat reçu par ledit Lemaître, le 18 octobre 1668. » (^Acte de vente tiré des Archives de la ville de Laon. J
Le 18 octobre 1668, Mathieu Le Nain se
(1) Dans ce même acte Mathieu Le Nain ne porte pas le titre de chevalier ; mais à son nom est ajouté celui de sieur de la Jumelle, qui était sans doute un titre de propriété domaniale.
sentant vieux (il était alors âgé de 61 ans) partagea entre ses deux neveux Antoine et Etienne Le Nain , dont on ne connaît pas la profession, ses biens et immeubles.
Le lendemain même de ce partage (le 19 octobre 1668) Antoine Le Nain, quoiqu’il portât le titre de sieur de la Campignolle, donnait, par acte notarié , à son frère Etienne Le Nain, la totalité de ces mêmes biens.
Ainsi les propriétés d’Ysaac Le Nain dans le Laonnois, cédées par lui à ses fils en 1630, revenaient définitivement à l’un de ses petits-fils trente-huit ans plus tard.
Là s'arrêtent les renseignements qu’il serait puéril de pousser plus loin, les fils d’un des peintres n’ayant vraisemblablement pas continué la profession de leur pèr
A l’heure qu’il est, il n’y a plus trace de la maison de la Campignole, une importante propriété à Eépoque de la Révolution ; car, à en croire un ancien notaire du canton de Mons-en-Laonnois que j’ai consulté, le titre de seigneur de la Campignole sonnait mal aux oreilles des révolutionnaires.
Si le fait est exact (on a tellement l’habitude de .mettre dans le cœur du peuple vainqueur tant de bas sentiments) , il eût suffi pour protéger cette maison de dire aux paysans :
— Ici se passa la jeunesse d’iionnétes compagnons, qui les premiers ont peint la vie tranquille des laboureurs, l’honnêteté à la campagne, les charmes de la vie des champs, la satisfaction que laisse à l’homme une vie occupée par les travaux manuels. Leur art n’a été consacré qu’à peindre vos joies et vos peines ; ils aimaient les pauvres gens et ne reculaient pas devant les habits déguenillés, mais ils savaient rehausser toutes ces misères par l’épanouissement que donne la vertu.
Et le peuple qui criait, même en 4793 : Paix aux chaumières , eût décrété , d’utilité publique, cette modeste maison où avaient été élevés de si braves compagnons.
Pendant l’été de 4864 j’ai parcouru le Laonnois, cherchant des traces de pas des frères Le Nain.
La maison paternelle rue des Prêtres n’existe plus à Laon.
La maison des champs de la Campignole, il n’en reste pas une pierre.
Le conseil municipal de Laon a oublié d’inscrire le nom des frères Le Nain sur la porte où étaient gravés les traits des hommes les plus considérables du pays.
On a préféré un Berthélemy aux Le Nain, comme un général Foy à Camille Desmoulins.
La municipalité peut revenir sur cet
oubli. Deux niches vides existent sur la façaJedu Musée de la ville.
Que la personnification des trois frères y fasse pendant à un bas-relief où seront retracées les scènes d’intérieur que les Le Nain aimaient à reproduire.
La mémoire de peintres des sentiments domestiques du XVII® siècle vaut bien celle d’un homme de guerre du premier Empire.
Une ville voisine a élevé une statue de bronze à un simple portraitiste en pastels. Certainement La Tour nous a conservé les airs de tête provoquants des femmes de son temps ; mais en dehors du métier de peintre três-remarquable chez les Le Nain, il y a un sentiment de l’honnêteté, du devoir et du travail qui en fait des artistes de premier ordre au second rang.
Et si la ville se montrait ingrate envers des peintres dont le nom est une gloire pour ce petit pays, l’industrie moderne, qui va mettre au jour tant de riantes campagnes traversées jadis par les frères Le Nain , évoquerait leur souveuir à chaque arrêt de la machine à vapeur qui sous peu reliera le Soissonnais au Laonnois.
CHAMPFLEÜRY