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Documents pour servir à l'histoire de la syphilis chez les Arabes

Dans les hôpitaux de l'intérieur de l'Afrique, les indigènes des deux sexes viennent avec conliance réclamer les secours de la médecine française. Les fiévreux toutefois se présentent en petit nombre. Pour les affections internes , les Arabes ne se traitent guère ou se traitent fort mal sous la tente, et ils n'arrivent généralement dans nos salles qu'avec des maladies graves , souvent incurables. J'ai vu de ces malheureux porteurs de lésions organiques de l'estomac, du poumon; d'autres atteints de cachexie paludéenne très-avancée , avec hypertrophie énorme du foie, de la rate , venir me demander une guérison rapide que je ne pouvais leur procurer. Après quelques jours de traitement , ils me suppliaient instamment de les laisser sortir pour aller mourir dans leurs gourbis.

Mais, en revanche, les affections externes et chirurgicales, plaies de toutes sortes par instrument piquant, tranchant, contondant , plaies d'armes à feu , morsures de chiens, de chevaux , de sangliers , plaies pénétrantes de la poitrine , de l'abdomen , fractures, etc., ne nous font point défaut.

Les lésions dominantes s'observent du côté de la peau , des membranes muqueuses de la bouche, du pharynx , du larynx , et enfin du côté des os. Ces diverses lésions sont généralement de vieille date. Pour se faire soigner, les Arabes attendent que la surface du corps soit couverte d'ulcères sordides, de croûtes épaisses, que la violence de la douleur les prive de tout sommeil ou les mette dans l'impossibilité absolue de se livrer à leurs occupations; ils profitent aussi de la saison d'hiver et des époques où les travaux des champs sont suspendus.

Nulle part qu'à Tenez je n'avais rencontré, une pareille variété de maladies de la peau et des os. L'occasion me parut donc favorable pour en faire l'objet de mes études, mais mon rappel en France m'a mis dans l'impossibilité de poursuivre mon projet.

J'ai commencé mes recherches par le relevé des malades traités dans les années antérieures à mon arrivée et pendant toute la durée de mon séjour dans cette ville. Les documents que j'ai consultés à l'hôpital remontent à 1855 et s'étendent jusqu'à 1861. C'est ce relevé statistique , dans lequel je n'ai compris que les lésions se rattachant à la syphilis, que je me propose d'établir dans ce mémoire.

Ceux de mes collègues qui n'ont suivi que les hôpitaux militaires de France ne peuvent point se faire une juste idée des désordres affreux qu'entraîne après elle la syphilis; aussi cette esquisse rapide ne sera-t-elle pas dénuée de tout intérêt. J'ajouterai qu'à une époque où l'on cherche à dépouiller le mercure d'une de ses plus belles et plus solides prérogatives il n'est peutêtre pas inopportun de mettre sous les yeux des médecins le tableau fidèle de la syphilis abandonnée à son libre cours. Je ne puis donc qu'approuver pleinement M. le D r Ladureau, qui, dans une de ses intéressantes lettres sur la syphilis publiées par la Gazette des hôpitaux de 1863, appelle l'attention sur la gravité des accidents observés en Algérie, et conseille aux partisans de la curabilité sans mercure un petit voyage dans les déserts du Sahara.

Dans ces dernières années, nous devons le proclamer, cette maladie a été, du moins pour ce qui concerne l'Europe, l'objet de travaux importants. Aujourd'hui l'origine américaine de la vérole, la dualité du virus chancreux et la transmissibilité des accidents secondaires, semblent être l'expression exacte de l'état de nos connaissances en syphiliographie. Mais , pour compléter cette étude, ne serait-il pas nécessaire de jeter un coup d'oeil sur ce qui se passe dans d'autres climats que le nôtre? La syphilis se comporte-t-elle toujours de la même manière dans les diverses parties du monde? Le virus syphilitique introduit dans l'organisme ne subit-il pas d'importantes modifications dans son évolution au milieu de climats opposés, chez les différents peuples, chez les diverses races humaines? Suit-il partout les mêmes lois? Présenle-t-il toujours les mêmes symptômes, les mêmes lésions, la même gravité? Ce sont là autant de questions qui n'ont

guère Hxé jusqu'à présent, l'attention de nos observateurs modernes et qui pourtant méritent bien une solution.

Je dois dire toutefois que M. Poyet a soutenu récemment, devant la Faculté de médecine de Paris , une thèse sur la syphilis envisagée sous le rapport des mœurs orientales (1). M. le D r Arnould , professeur agrégé au Val-de-Grâce , a publié , dans le Recueil des mémoires de médecine , de chirurgie et de pharmacie militaires , un travail intéressant sur la lèpre kabyle (2). M. le D r Lagarde, aujourd'hui en mission en Abyssinie, a prévenu le conseil de santé qu'il a réuni dans un mémoire le résultat de ses investigations sur les manifestations si nombreuses et si variées de la syphilis constitutionnelle, et sur les différences qu'elles présentent suivant les races et suivant les climats. Espérons que nos collègues qui observent en Chine , en Amérique , ce prétendu berceau de la maladie, nous rapporteront de ces lointaines contrées le fruit de leurs travaux.

En Algérie, la première question qui s'offre à l'esprit est de savoir à quelle affection on doit rapporter cette grande variété, de lésions osseuses et cutanées qu'on y rencontre : est-ce à la scrofule? est-ce à la syphilis? Je répondrai : à l'une et à l'autre. Mais j'attribue à la dernière une part beaucoup plus large.

La scrofule joue incontestablement un grand rôle dans la pathologie des indigènes ; les influences hygiéniques si déplorables auxquelles se trouve soumise l'immense majorité de la population rendent bien compte du développement de cette triste affection. Sous la tente ou sous le gourbis de l'Arabe de la plaine , comme dans les petites maisons des Kabyles, régnent l'humidité , l'encombrement et la misère ; ces diverses habitations ne sont, pour la plupart, que des bouges infects où gisent pêlemêle, dans la plus immonde malpropreté, hommes, femmes, enfants et animaux. Là nul souci de l'aération ; la lumière , le soleil , n'éclairent jamais ces sombres réduits ; le sol nu , imbibé d'une fétide humidité , ou des nattes sordides, à demi pourries , servent de couchettes. Les vêtements sont de hideux haillons couverts de crasse et vermine; l'alimentation est grossière, le plus souvent insuffisante.

(\) The.sc de Paris, 1860, n" 31.

(2) Recueil de mémoires de médecine , de chirurgie et de pliarmacie militaires, t. Vil , 3 e série.

C'est en Algérie qu'on trouverait peut-être la confirmation des idées émises par Lugol relativement à l'étiologie de la maladie scrofuleuse. Cet auteur attribue, en effet, une grande influence à l'hérédité ; il admet une relation très-intime entre la santé et la constitution des parents et celles de leurs descendants. D'après lui, les individus atteints de syphilis, ceux qui abusent des plaisirs vénériens, qui se marient à un âge trop tendre, ou qui engendrent à un âge avancé, transmettent à leurs enfants la scrofule. Il accuse même la disproportion d'âge des époux et le peu de sympathie qu'ils éprouvent l'un pour l'autre : toutes ces conditions réunies se rencontrent dans la population indigène.

La scrofule se manifeste chez les Arabes par les symptômes qui la caractérisent ordinairement dans nos climats. On observe l'ensemble des phénomènes attribués à la constitution scrofuleuse. L'engorgement des ganglions lymphatiques, principalement ceux du cou, les abcès froids, les décollements et les ulcères de la peau , les affections profondes et rebelles des paupières , de la cornée , la tuméfaction chronique des articulations , la carie des os spongieux, les tumeurs blanches, sont des accidents qui ne sont pas rares. Je rapporterai également au vice scrofuleux bon nombre de ces lupus de la face qui se présentent surtout chez les femmes arabes et qui se montrent si réfractaires à tous les traitements.

Mais, je me hâte de le dire, ces mêmes lésions de la peau , ces affections des os, s'observent bien plus fréquemment chez des sujets dont l'apparence extérieure, la vivacité du regard, la fermeté des chairs, la vigueur musculaire, ne trahissent nullement l'existence du vice scrofuleux. Il est rare d'ailleurs de voir les scrofuleux parcourir une longue carrière; ils sont promptement épuisés par l'abondance de la suppuration , par la production de tubercules mésentériques , pulmonaires et osseux , par la diarrhée colliquative, par la fièvre hectique, qui entraîne finalement le marasme et la mort. Chez les indigènes, ces derniers accidents sont plus rares : aussi voyons-nous dans nos salles beaucoup d'hommes avancés en âge , des vieillards même , couverts de vastes ulcérations, avec carie ou nécrose, mais dont la santé générale reste satisfaisante. La syphilis seule, dans ces cas, me parait avoir l'heureux privilège d'exercer ses affreux ravages sans porter une atteinte trop sérieuse à l'ensemble de la constitution.

Enfin , si l'on considère l'influence du traitement chez la plupart de nos malades , il sera facile de se convaincre du rôle important que joue chez eux la syphilis. Il est généralement reconnu par les bons observateurs que le mercure est plus nuisible qu'utile dans le traitement de la scrofule , on l'a même accusé de produire cette affection. Chez les Arabes, les préparations mercurielles constituent un médicament héroïque et procurent des guérisons rapides et merveilleuses.

L'iodure de potassium, l'huile de foie de morue et le traitement hygiénique, sont , il est vrai , de puissants modificateurs de la syphilis et de la scrofule ; mais examinez attentivement leur action dans l'une et l'autre affection , et constatez le résultat définitif. Tous les praticiens connaissent la désolante opiniâtreté de la scrofule. Dans les hôpitaux militaires , on ne néglige aucun moyen pour améliorer la position des malades : régime tonique et analeptique , traitement interne par les amers , l'huile de foie de morue et les préparations iodées, usage des eaux minérales artificielles et naturelles, envoi en convalescence, tout est mis à contribution , et cela pour obtenir des résultats incomplets et très-lents à se produire. La syphilis au contraire, quelle que soit la gravité des accidents , subit , sous l'influence d'un traitement méthodique, une amélioration rapide quand elle ne guérit pas d'une manière radicale. Ce sont ces résultats avantageux , constatés maintes fois en Afrique, qui me permettent d'affirmer que nous avons à lutter le plus souvent contre la maladie vénérienne.

Dans le tableau que je vais donner, j'ai éliminé avec soin toutes les lésions qui devaient être attribuées d'une manière évidente à la scrofule. Qu'après ce triage sévère il ne conserve pas quelques accidents d'un caractère douteux , je n'oserais le prétendre. Mes confrères d'Afrique savent parfaitement combien le diagnostic doit être réservé dans certaines circonstances. Mais je crois pouvoir affirmer qu'à peu d'exception près il représente le chiffre exact des maladies vénériennes traitées à l'hôpital de Tenez de 1855 à 1861 inclusivement. Quelques-uns de mes prédécesseurs, en présence des lésions multiples observées chez leurs malades, se sont contentés de la dénomination de syphilis ou d'ulcérations syphilitiques. Pour être vrai , j'ai dû , dans mon relevé , conserver cette dénomination assez vague. Je suis porté à admettre qu'ils

ont eu affaire à des lésions consécutives suffisamment caractérisées pour les convaincre de l'existence réelle de cette affection. Dans le cas contraire, pourquoi n'auraient-ils point inscrit au diagnostic : uréthrite, chancre, bubon, etc., comme ils l'ont fait lorsque ces divers accidents s'offraient à leurs yeux ?

Tableau synoptique des accidents syphilitiques observés à l'hôpital militaire de Tenez, de 1855 à 1861.

Uréthrite,

Rétrécissement du canal

Vaginite

de l'urèthre, Abcès urineux ,

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