‹ Documents relatifs à l'histoire du CidChapitre 33 sur 85 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

Les piiBCÉDENTs, RODRIGUE, UN LÉPREUX, eaehé dans les

broussailles,

LE LÉPREUX, caché.

N'y aura-t-il pas un chrétien qui m'assiste dans ma misère?

RODRIGUE, sortant du parc.

Quelqu'un gémit?

LE PREMIER SOLDAT

En effet.

RODRIGUE

Quel homme peut se plaindre ainsi? n'entends-tu rien? Je rie le vois pas et ma pitié s'en augmente,

DEUXIÈME SOLDAT

Monseigneur!...

RODRIGUE

Ecoutons.

LE BERGER

Je n'entends rien.

PREMIQl SOLDAT.

Ni moi.

DEUXIÈME SOLDAT

Ni moi.

RODRIGUE

Cherchons des yeux; attendons d'ailleurs ici tous les nôtres : ce lieu est charmant pour s'y reposer*

LE BERGER

Et pour manger aussi.

PREMIER SOLDAT

Avais-tu quelque chose à l'arçon de ta selle?

DEUXIÈME SOLDAT

J'avais un gigot de mouton.

PREMIER SOLDAT

Et moi un flacon de vin.

LE BERGER

Voilà ce que j'aime.

PREMIER SOLDAT

Avec un jambon presque entier. [Ils dressent une petite table.)

RODRIGUE

A peine le soleil est-il levé, vous venez de déjeuner, vous voulez encore manger?

LE BERGER

Rien qu'un morceau.

RODRIGUE

Rendons grâces d'abord au patron de l'Espagne, vous pourrez manger ensuite.

A l'histoire bu gid. 81

LE BERGER

Les grâces ne se disent qu'après le repas, mangeons d'abord.

Donne à Dieu ta première pensée, afin que le repas ne te manque jamais.

LE BERGER

Je n'ai vu de ma vie un homme si religieux, avec un aspect si guerrier.

RODRIGUE

Est-ce donc étrange, de voir un homme dévot et soldat?

LE BERGER

Un peu : je ne vois guère de soldat qui ne soit impie.

RODRIGUE

Il y en a sans doute; mais fais peu de cas d'un soldat impie et blasphémateur, car c'est un poltron ou un fou : j'ai remarqué que ceux qui, à leurs heures, aiguisent sur leur dévotion le fil de leurs épées, sont les meilleurs soldats.

LE BERGER

Cependant ta dévotion, dans cette entreprise, est plaisante : la dévotion à cheval et le rosaire à la main, avec ton armure brillante, tes éperons dorés, ton chapeau à plumes.

RODRIGUE

Être chrétien, n'empêche pas d'être chevalier. Pour le saint de tous, la main droite de Dieu montre mille chemins par les^els on va au ciel ; aussi chacun, dans ce monde passager, doit chercher la route que son état lui permet de suivre, afin d'atteindre au bonheur promis. Que le moine porte son capuchon, le prêtre son bonnet, et le rude laboureur son grossier manteau, lui qui a trouvé peut-être la plus sûre voie, en suivant les sillons de sa charrue; le soldat et le chevalier, si leurs intentions sont franches et s'ils suivent le bon chemin, pourront, avec de belles armures, des plumes sur leurs chapeaux, des éperons dorés, parvenir au but, vrais

tt BOCUlIXirTS BELATIVS

gentUshommes du ciel ! Dans cette ronte^ là tristes^ là joyeux^ les uns noarehent en soufibant, les autres en combattant.

LE LÉpftETx, levant la tête au-dessvs des brausailles en

joignant les àenx mains,

N*y a-v-il point ici nn chrétien ami de Dieu?

RODRIGUE

Qn*entends-je de nouveau?

LE LÉPREUX

Le ciel ne se gagne pas seulement en combattant^ Rodrigue.

RODRIGUE

Approcbet : la voix sort de ce fossé couvert de broussailles.

LE LÉPREUX

Qu*un de mes frères en Jésus-Christ me donne la main pour sortir d*icî.

LE RERGER, S* approchaiit le premier et reculant aussitôt.

Ce ne sera pas moi... sa main est ulcérée par la lèpre.

PREMIER SOLDAT

Je n*ose m*approcher de lui.

LE LÉPREUX

Écoutez-moi^ au nom du Christ!

DEUXIÈME SOUIàT*

Je ne m'approcherai pas non plus.

RODRIGUE

Je m'approcherai donc, moi; c'est une (BUVTô pieuse, (il prend la main rfw lépreux et le retire.)

LE LÉPREUX

Tout est devoir^ Rodrigue/ et tuer ses ennemis, et seooarir ses frères.

RODRIGUE

Ma récompense est dans ta piété.

A l'histoire su gid, 83

LE LÉPI^ÇUl.

Les œuvres de charité sont les échplops du eiel^^ ailes (ont partie de la parure du chevalier; elles sont si bien faites pour I lui, qu'on les regarde comine aussi nécessaires que sqn armure : par elles un chevalier, tenant à la main sa lance et son épée, dont l'acier est recouvert d-or, montera de degrés en degrés jusqu'à la porte du ciel, bi^n sûr de ne pas la trouver i formée ! ... Ah ! bon Rodrigue ! . . . /

. liOSBIGUB.

Qrave homme ! quel est l'ange qui t'assiste et parle par ta bouche souffrante, comment sais4a mon nom?

LE LÉPRETJl.

Je t'ai entendu nommer à ton arrivée.

RODRIGUE

J'imagine qu'il existe quelque mystère dftns ce que j'entends! Quel malheur t'a conc(uil dans ce lieu?

LE LÉPREUX

C'est peut-être un bopheur. Je v^pa-is par ce chemin, je m'en écartais pour me reposer, et, demi-mo]rt de f^tigiie, je fis un faux pas en errant dans le sentier, je tombai dans ce fossé profond, où, depuis deux jours, je n'ai pas mangé...

RODRIGUE

Quelle étrange aventure î'Dieu sait combien je compatis à de pareilles misères. Que me devait Dieu plus qu'à toi? Pourquoi a-t-il voulu que ses dons fussent inégalement répartis entre nous deux? Je n'ai pas plus de vertus que toi, je suis aussi de chair et d'os, et, grâce au ciel, pourtant j'ai des biens eide la santé. Il aurait pu nous traiter avec la même faveur, ei il est juste de te rendre ce qui t'a été ôté de ta part pour être ajouté à la mienne. (Il le couvre de son manteau,) Ton pauvre corps déchiré par la maladie, couvre-le de ce manteau. [Au berger.) Les mulets qui portent les provisions arriverontils bientôt?

LE BERGER

Non^ ils sont lourdement chargés.

RODRIGUE

Eh bien^ offrez-lui ce que vous avez à Tarçon de vos selles.

LE BERGER

J'avais de l'appétit, mais je ne pourrai plus manger; la vue de cette lèpre m'a brouillé l'estomac.

PREMIER SOLDAT

Je ne mangerai pas non plus; nous n'avons qu'un plat, qui> pour comble de malheur, est ici.

Il suffira; Je ne veux pas être ingrat envers le ciel. {Au lépreux,) Vous, approchez, nous mangerons au même plat, nous boirons au même verre. [Us s'asseyent sur des pliafUs, à la petite table portative que les soldats ont dressée.)

PREMIER SOLDAT

J'éprouve un dégoût!...

DEUXIÈME SOLDAT

J'en ai des nausées!...

LE BERGER

Pouvez-vous bien les regarder?

RODRIGUE

Je comprends votre gêne! Vous pouvez vous éloigner el nous laisser seuls.

LE BERGER

Ce qui me fâche le plus, c'est de laisser le flacon. {Les soldats et le berger se retirent.)

A l'histoire bu gib. 85

Page 1