CHAPITRE VIII
Aperçu historique sur Socotra. — Mouillage à la baie de Chaëb. — Départ de cette baie. — Arrivée à Abd-el-Kouri.
L’ île de Socotra est mentionnée, dans les écrits de Ptolémée, sous le nom de Dyoscorida, mot qui, d’après Huet, ne serait qu’une corruption de Diou-Socotora [ diou , mot hindou qui signifie île (1)]. L’auteur du Périple de la mer Érythrée la cite sous le môme nom et ajoute qu’elle élait soumise au roi du pays de l’encens. J’ai déjà dit ailleurs, d’après les auteurs anciens (2), qu’ Alexandre, en ayant fait faire la reconnaissance, y avait établi une colonie de Grecs destinée à la culture de l’aloès, que cette île produisait en qualité supérieure à celle des autres pays. Le moine Cosmas nous apprend que les Ptolémées , successeurs d’Alexandre , y avaient également envoyé des colons. Il raconte qu’ayant débarqué à Socotra il s’est entretenu avec quelques-uns
(1) « Les Grecs, qui donnaient aux noms étrangers l’inflexion de leur « langue, ayant corrompu ceux de Diou-Socotra, c’est-à-dire île Socotora, « et en ayant formé celui de Dioscurias, d’autres l’ont appelée, par une « semblable erreur, l’ile de Dioscoride. » (Huet, Histoire du commerce et de la navigation des anciens , page 56.)
(2) Voyez Philostorgius , histoire de l’Église. — Relation des voyages arabes et persans dans l'Inde et à la Chine (traduction de M. Reinaud, Chaîne des chroniques), livre ii, page 139 et suivantes. — Géographie d’Édrisi , traduction de M. A. Jaubert, tome Ier, page 47.
des habitants qui, alors, parlaient la langue grecque, et il ajoute qu’il s’y trouvait un grand nombre de chrétiens (1). Les traditions du christianisme paraissent s’être maintenues parmi cette population plusieurs siècles après le triomphe de l’islamisme dans toutes les contrées voisines de l’Arabie, et quoique l’ile elle-même fût soumise à la domination politique des Arabes de Feurtok ou Fartaque : elles y étaient encore vivantes, au commencement du xvi* siècle, quand les Portugais y arrivèrent.
J’ai rappelé, au livre iv de la Ire partie, la découverte de Socotra par le capitaine Diogo Fernandes Pereira en 1503, et sa conquête par Tristan da Cunha en 1507. La Hotte de ce dernier avait mouillé sur la côte nord de l’ île, dans la baie où est aujourd’hui située Tamarid , et que les relations portugaises de l’époque nomment baie de Zoko (2). Du reste, voici les particularités transmises, par les his-
(1) Topographia chrisliana , livre in, pages 178 et 179.
(2) En rapprochant les détails donnés sur Zoko, par les historiens portugais, de ceux qu’on trouve dans les récits des premiers voyageurs anglais relativement à Tamarid, on demeure convaincu de l'identité de ces deux points. Plus récemment encore, dans son exploration de Socotra, le lieutenant Wellstcd a pu découvrir les vestiges du séjour des Portugais aux environs de Tamarid. On lit, à ce sujet, dans sa relation, les passages suivants : « En arrière de Tamarid, auprès du Djebel-Rummel,
« on voit les ruines d’un fort portugais . Dans le voisinage de ce fort,
a on me signala quelques bouquets d’arbres qui cachaient l’endroit où « étaieut déposés les restes des Frenghi (Francs), et non loin le village de a Sôk. »
La grande analogie qui existe entre le nom de Sôk et celui de Zoko permet de penser que le village actuel n’est autre que l’ancienne Zoko, qui fut sans doute abandonnée en même temps que se peuplait Tamarid. Il me paraît non moins vraisemblable que ce nom de Zoko ou Soko (qui , je crois, signifie marché) a dû entrer comme radical dans la formation de Diou-Socotra, nom par lequel on désignait autrefois l’ile dont il s’agit.
toriens de cette nation, sur l’état de F île et de ses habitants quand Tristam da Cunha y arriva. « L’île est sté- « rile non-seulement en plantes, mais même en arbres,
« à l’exception de quelques vallées qui sont à l’abri des « vents de la mer; dans ces vallées se trouvent des palet miers et de si bons aloès, que l’excellence de la sub- « stance qu’on en tire lui a fait donner le nom d’aloès sucée cotrin; ses ports les plus fréquentés sont, outre Zoko, ee qui est habité par les Maures, Calencer (pour Galan’sié) ee à l’ouest, et Béni à l’orient : les habitants n’ont jamais ee perdu leur grossièreté naturelle. Les hommes joignent ee beaucoup de douceur à leur sauvagerie, et les femmes y ee sont si viriles, qu’elles vont à la guerre, comme on le raee conte des Amazones : elles leur ressemblent encore par ee la liberté qu’elles se donnent de prendre des étrangers ee qui arrivent dans l’île pour en avoir des enfants, lorsee qu’elles n’en ont point avec leurs maris. » Faria prétend même qu’elles employaient la sorcellerie pour les attirer, ee Les habits des indigènes de Socotra sont une sorte de ee gros drap et des peaux; leurs logements, des caves; leurs ee armes, des bâtons et des pierres. Ils sont sujets du roi ee arabe de Caxen (Kechen). Le seul culte pratiqué dans File ee est celui des chrétiens jacobites, tel qu’il existe chez les ee Abyssins. Les hommes y portent tous le nom d’un apôtre ee et presque toutes les femmes celui de Marie (1). Ils adoee rent la croix et la portent sur leurs habits. Le sommet de
(l) Quelques commentateurs ont, avec raison, signalé l’erreur commise ici par les premiers explorateurs, savoir : que le mot m’ria, diminutif du mot arabe m’ra, qu’ils prirent pour le nom de la vierge et pour le prénom d’un grand nombre de femmes, est le mot par lequel les indigènes désignent tout individu du sexe féminin.
« leurs églises est orné de ce signe du christianisme. Ils « font dans ces églises la prière trois fois par jour, en lan- « gage chaldéen , et par des versets alternatifs , comme « dans un chœur. La polygamie passe chez eux pour un « grand crime, malgré l’exemple des Mahométans leurs « voisins (1). »
L’occupation de Socotra par les Portugais ne dura guère plus de quatre ans, et, quand ils se retirèrent, l’île retomba sous la domination arabe. Il est difficile de préciser l’époque de cette reprise de possession : un passage de Dapper (2) donnerait à penser quelle aurait eu lieu peu après le départ des Portugais; il ajoute que les Turcs, déjà maîtres d’Àden, s’emparèrent de P île en 1558, mais qu’ils la rendirent plus tard au chérif. Cependant il paraîtrait que les Arabes n’y étaient pas encore rentrés lorsque, en janvier 1541, la flotte d’Estevam da Gama y toucha, en allant dans la mer Rouge. On lit, en effet, dans le journal de dom Joâo de Castro (5), qui commandait l’un des navires de cette flotte, le passage suivant : « Ils (les habitants de Socotra) « n’ont ni roi, ni gouverneur, ni prélat, ni personne dont « ils reconnaissent l’autorité. Ils vivent entre eux comme « les bêtes sauvages, sans aucune forme de justice ni de « gouvernement. » Le même journal reproduit les particularités mentionnées ci-dessus au sujet de l’existence de la foi chrétienne et de certains signes extérieurs du culte au sein de cette population.
(1) Voir Decadas da Asia de Barros, — Asia de Faria, — Osorius, etc.
(2) Voyez l'Afrique de Dapper, page 405.
(3) R oteiro em que se conlem a viagem que Fizeram os Porluguescs no anno de 1541 , etc.; por dom Joâo de Castro. Page 17.
Pendant de longues années ensuite, la connaissance des événements qui purent se produire à Socotra échappe à l’histoire : cette île ne fut plus, sans doute, abordée qu’accidentellement par des navires portugais que le besoin d’eau obligeait d’y relâcher, et par des bateaux arabes se rendant aux ports du Zanguebar. C’est seulement dans les relations des voyages aux Indes orientales entrepris, par les Anglais, au commencement du xvne siècle qu’on retrouve son nom et quelques données sur sa situation politique et sa population.
En 1591 , James Lancaster avait frayé aux Anglais la route des mers orientales, ouvrant à sa nation cette carrière de richesse et de gloire qu’elle a parcourue d’une manière si brillante. Plusieurs expéditions, armées en même temps pour la guerre et pour le commerce, suivirent celle de Lancaster et explorèrent diverses parties de la mer des Indes, dans le but d’y fonder des comptoirs; celles qui furent dirigées vers la mer Rouge abordèrent maintes fois à Socotra. On lit, dans le journal du marchand anglais William Finck, qui y toucha en l’an 1G07, que, depuis une centaine d’années, l’île avait été soumise par le sultan de Kechen, et qu’elle était gardée par des soldats arabes obéissant à ce sultan ; des églises surmontées de croix y existaient encore.
En 1610, la flotte de sir Henry Middleton mouilla devant la ville de Tamarid; les journaux de l’expédition donnent des détails qui confirment ou développent le récit de William Finck: en voici un extrait : « Le 25 , l’amiral fit des- « cendre Fennel, avec un cortège honorable, pour offrir au
« roi quelques présents. Ils consistaient en une pièce de a drap, un gobelet d argent et une lame d’épée, qui furent « reçus avec des témoignages de reconnaissance et des of- « fres de services.
« Sir Henry se rendit lui-même à terre le jour suivant, « accompagné de ses principaux marchands et d’une garde « bien aimée. Quelques insulaires, qui s’étaient présentés « pour le recevoir, le conduisirent au palais du roi, qui se « nommait Omar-ben-Saïd. Ce prince parut à la porte de sa « chambre, à l’arrivée des Anglais, et les faisant entrer fort « civilement, il pressa l’amiral de s’asseoir près de lui....» « Il lui dit qu’il ne lui restait point d’aloès à lui offrir, parce « qu il avait envoyé toute sa provision à son père, qui était « roi de Fartakdans l’Arabie Heureuse, et qui faisait sa ré-
« sidence à Kechen . Il s’excusa aussi auprès de l’amiral
« de ne pouvoir le recommander par lettre au gouverneur « d Aden, à cause de la guerre qui régnait en ce moment « entre ce dernier et le roi son père. Omar-ben-Saïd n’a que « des Arabes pour sa garde et pour la défense de l’île. Les « anciens habitants, qui sont des chrétiens jacobites, vivent « dans le plus bas esclavage.
« Les principales productions de l’île consistent en soco- « trines, qui s’extraient du suc d’une herbe fort semblable à « la sempervive d Espagne, mais dont on ne fabrique guère « par an plus d un tonneau; en sang-dragon, dont les « Anglais achetèrent quelques livres, et en dattes, dont les ce habitants composent leur pain. Les bœufs, les vaches,
« les boucs, les chèvres, les moutons et les poules qu’on y ce rencontre, sont tous d’une petite taille, à cause de la sé-
« cheresse du terroir. Le bois y est très-cher, eu égard à « sa rareté (1). »
Dowton, capitaine du Pepper-Coni , l’un des vaisseaux de l’expédition, ne put s’assurer si l’île renfermait d’autres productions; mais il jugea par tout ce qui s’offrit à ses yeux qu’elle n’était composée que de roche et de pierre, et conçut une fort mauvaise opinion de sa fertilité.
Deux ans plus tard, en 1612, une nouvelle flotte commandée par John Sarris jeta l’ancre devant Tamarid. La relation de Sarris n’offre aucune particularité intéressante ou qui n’ait été déjà signalée; mais le journal de Thomas Roë, envoyé, à titre d’ambassadeur, auprès du Mogol, et passager sur l’un des navires, fait mention de deux bateaux mouillés dans la rade comme appartenant au roi de l’île ; on y trouve aussi l’indication d’une église abandonnée, à quelque distance de Tamarid , et dans laquelle on voyait encore des images et un autel surmonté d’une croix. « Les Bédouins « actuels, » dit Thomas Roë, à propos de la population de Socotra, « sont les anciens habitants de l’île qui se retirèrent « dans les montagnes, lors de son invasion par les Arabes; « le cheikh éluda les questions sur ces indigènes, craignant « qu’il ne vînt à l’esprit de leurs coreligionnaires de les « rendre indépendants (2). »
Vers le même temps, plusieurs navires hollandais abordèrent de même à Socotra. Le contact fréquent des insulaires avec les commerçants de cette nation et ceux de l’Angleterre aurait, sans doute, s’il s’était prolongé, déterminé cer-
(1) Voir V Histoire des voyages de l’abbé Prévost, tome XVII, liv. iv, pages 4, 51 et 52.
(2) Voyez Histoire des voyages.
taines améliorations dans l’état social des habitants de Socotra. Mais les trois grandes puissances maritimes qui se disputaient le monopole du commerce des Indes orientales choisirent bientôt, pour vider leurs différends, un autre théâtre que la mer d’Arabie. Les ports de Socotra furent, dès lors, abandonnés des Européens, et ses relations extérieures se bornèrent, comme par le passé, à la visite annuelle de trafiquants arabes.
A partir de cette époque, nous ne connaissons plus rien de Socotra jusqu’en 1800, année dans laquelle les Ouahhaby y firent une descente. On sait que, vers la fin du xvme siècle, ces fougueux réformateurs de l’islamisme avaient, par la force des armes, soumis à leurs dogmes la majeure partie de l’Arabie. Du rivage sud de cette presqu’île où ils s’étaient établis , ils passèrent sur l’ île de Socotra, et en ravagèrent le littoral , pillant les villages et détruisant les tombeaux; après quoi ils se retirèrent.
Enfin, en 1854, une ère nouvelle sembla s’ouvrir pour Socotra, par l’établissement d’un poste anglais à Tamarid. La compagnie des Indes, préoccupée, depuis longtemps, de la nécessité de se créer des communications plus rapides et plus directes avec la métropole par la voie de Suez, pensa que Socotra offrait, eu égard à sa position intermédiaire, une escale commode pour des paquebots, et elle résolut d’en obtenir la concession du sultan de Kechen, sous la dépendance de qui l’île se trouvait encore. Mais les négociations tentées à cet effet par l’agent anglais, le capitaine Haines, ne purent amener le chef arabe à céder à la compagnie le territoire qu’elle convoitait. Cette opposition avait été prévue. Dans les déterminations politiques de l’honorable
compagnie les exigences de l’intérêt national ne s’arrêtent pas toujours devant une infraction au droit des gens; et, pour le cas dont il s’agit, l’emploi de la force devait, au besoin, mettre fin aux hésitations ou au mauvais vouloir du vieux sultan. Des troupes qui avaient été expédiées de Bombay en même temps que le négociateur débarquèrent à Tamarid et s’y établirent bon gré mal gré. Mais la fièvre vint au secours des Arabes et sévit cruellement contre le personnel de l’expédition. Le désappointement qui en résulta pour le gouvernement anglo-indien, et les difficultés qu’il y aurait, d’ailleurs, pendant plusieurs mois de l’année, à faire de la baie de Tamarid une station de paquebots, le portèrent à rechercher un lieu plus favorable à la réalisation de ses projets. L’acquisition du port d’Aden s’ensuivit bientôt, et le poste de Tamarid fut évacué.
A part ce qu’il y a d’odieux dans la violation du droit parla force brutale, on peut , en se plaçant à un point de vue supérieur, le progrès désirable de la civilisation dans l’humanité, regretter pour les indigènes de Socotra l’insuccès de la tentative des Anglais. L’influence qu’ils auraient infailliblement prise sur cette population et la direction qu’ils lui auraient imprimée l’eussent peut-être arrachée à sa barbarie séculaire et à la misère dont il semble impossible de la voir sortir tant qu’elle sera livrée à elle-même. Or cette île n’offre aucun des avantages qui engageraient une puissance européenne à y fonder une colonie soit agricole, soit commerciale : la stérilité du sol s’oppose à toute culture ; le manque de ports ne permet pas de songer à en faire un entrepôt de commerce; de plus, l’insalubrité de ses côtes
en a toujours rendu la résidence fatale aux Européens qui U. 24
ont essayé de s’y établir. Socotra paraît donc désormais condamnée à rester sous la domination de quelque petit prince de l’Arabie, et ses habitants, jusqu’ici déshérités de la civilisation, n’y seront initiés qu’à la suite des modifications, nécessairement fort lentes, que le temps doit apporter dans l’état politique et social de la péninsule.
Quant à présent, le sultan de Kechen n’y exerce ses droits de souveraineté qu’en y entretenant un délégué, et en faisant lui-même, chaque année, un voyage à Tamarid, pour y lever l’impôt et prendre sa provision de bois, de ghi , d’aloès et autres produits de l’ile.
Au moment où le Ducouëdic stationnait à Galan’sié, le prince était à Tamarid. Outre les motifs ordinaires de sa visite annuelle, il y venait choisir une femme du pays. Il était alors âgé de vingt-huit ans et avait succédé à son père deux ou trois années auparavant. Il n’est pas aimé des naturels de Socotra, à cause de ses exactions continuelles. On m’avait dit que le sultan de Kechen reconnaissait comme son suzerain le sultan de Mascale, et que ce dernier était ainsi autorisé à compter Socotra au nombre de ses possessions ; mais les indigènes m’ont affirmé qu’il n’en était rien, et qu’il n’avait jamais existé aucun rapport de ce genre entre les deux souverains ; la conduite tenue par les Anglais, quand ils voulurent prendre position à Socotra, donne, en effet, toute apparence de vérité à cette affirmation. Si nie avait dépendu réellement du sultan de Mascate, c’est à lui, toujours si soumis à leurs exigences, qu’ils se fussent adressés pour obtenir la cession qu’ils désiraient. Du reste, les Arabes de la localité, considérant Syed Saïd comme un prince puissant, parlent de lui avec grand respect, et ils le
verraient volontiers, sans nul doute, y substituer son autorité à celle du sultan de Kechen.
Le trop court séjour du Ducouèdic à Galan’sié m’empêcha de me rendre à Tamarid et de faire des courses dans l’intérieur de l’île. Le lecteur curieux de plus amples renseignements sur Socotra les trouvera dans une relation publiée par le lieutenant Wellsted de la marine de l’Inde, à la suite de l’exploration qu’il en fit dans les premiers mois de 1834.
Nous avions mouillé le matin dans la baie de Galan’sié, et je devais la quitter le lendemain. Le soir, on envoya seiner; la pêche fut peu abondante et ne fournit qu’un repas pour l’équipage. L’endroit avait été mal choisi, et la seine fut déchirée par les coraux; c’est sur le plateau de sable qui s’avance au large de Ras-Galan’sié qu’il aurait fallu opérer.
Dans les vingt-quatre heures, le baromètre a marqué 0m,766, et le thermomètre 29°, 3, 50°, 50°, 29°, aux heures accoutumées.
Les observations que nous avons faites à Galan’sié placeraient la mosquée du village par 12° 42' 44" latitude nord et 51° 12' 59" longitude est.
Le 17, au matin, nous mîmes sous voile avec une petite brise de l’est à l’est-sud-est, et je conduisis le brick dans la baie de Chaëb, où, deux heures après, nous laissions tomber l’ancre par 16 mètres, fond de sable, relevant Ras-Bedou au nord 7° est et Ras-Chaëb au sud 68° ouest.
Un bateau arabe y était mouillé; son nacodah vint aussitôt me voir. Parti de M’Kellé pour aller prendre du guano sur l’îlot de Saboyna, il y avait débarqué quelques hommes pour préparer le chargement, et de là s’était transporté à
Chaëb dans le but d’y faire des provisions. Cette fois encore, mon espoir de trouver un pilote pour la côte fut déçu, mais on m’assura que je l’aurais facilement à la baie de Hhafoun. Le nacodah ne sut me donner, relativement à cette baie, aucun renseignement positif, si ce n’est que les habitants en étaient rusés et menteurs, et qu’il ne fallait pas compter sur leurs promesses.
Le calme qui survint vers le soir m’obligea de rester à l’ancre plus longtemps que je ne le voulais; on en profita pour jeter la seine, qui fournit encore un repas de poisson à l’équipage.
De toutes les baies de l’île, la baie de Chaëb est celle qui offre le plus d’abri contre la mousson de nord-est, et, pendant toute sa durée, l’on peut y mouiller avec sécurité; le contraire a lieu naturellement lorsque règne la mousson du sud-ouest. Son étendue, d’un cap à l’autre, est de huit milles; mais, par suite du peu de concavité que présente la côte entre ces deux caps, elle n’a pas, à proprement parler, de profondeur. Les terres qui la bordent sont d’une désolante stérilité et complètement dépourvues d’aiguades.
Danslesvingt-quatreheures,le baromètre marqua 0m, 765; le thermomètre, 29°, 29°, 5, 29° et 29°, 5.
Le 18, à minuit, une petite fraîcheur s’étant fait sentir de l’est, nous appareillâmes sous toutes voiles, et, mettant le cap à l’ouest-sud-ouest, nous gagnâmes le large. Au jour, l’île Àbd-el-Kouri fut aperçue par les vigies. Vers huit heures, on la voyait du pont sous l’aspect de deux îles très-élevées; la faiblesse de la brise durant toute la matinée nous en avait à peine rapprochés à midi. A cette heure, notre position fut ainsi déterminée : latitude observée, 12° 27' 40" nord; Ion-
gitude observée, 50° 40' est. Nous avions eu, pour les douze heures précédentes , une différence nord de 2' et une différence ouest de 5' entre l’estime et l’observation. Vers deux heures de l’après-midi, la brise augmenta un peu, et nous gouvernâmes de manière à passer au sud de la pointe est de file. Mais, comme je le reconnus après une série de relèvements , nous subissions l’influence d’un courant portant plus au nord que nous ne l’avions éprouvé auparavant; le résultat de la comparaison entre le point estimé et la position donnée par le relèvement indiquait, en cinq heures quarante-cinq minutes , un courant de 9 milles au nord 13° ouest, c’est-à-dire de près de 2 milles à l’heure.
Au soir, nous étions encore trop loin d’Abd-el-Kouri pour en distinguer les contours; et, jugeant qu’il me serait au moins difficile de trouver de nuit un mouillage dont j’ignorais la position, je dus attendre au lendemain à le chercher; nous manœuvrâmes, dès lors, de manière à nous maintenir au vent de l’île.
Dans les vingt-quatre heures, le baromètre marqua constamment 0“,765, et le thermomètre 29°, 5, 29°, 3, 28°, 5, 28°.
Le 19, à quatre heures du matin, nous fîmes route à l’ouest sous toutes voiles. Quand le jour permit d’apercevoir Abd-el-Kouri , nous en étions à environ quinze milles, et la brise devint si faible, que nous ne pûmes les franchir dans la matinée. Les observations de midi accusèrent une différence de 22 milles, au nord 4° ouest avec l’estime des vingt-quatre heures précédentes : la variation calculée était de 4° nord-ouest. Le point observé nous mettait , en outre, sur la carte, plus ouest que nous ne l’étions réellement par
rapport à l’île, ce qui me fit douter de l’exactitude de la position qu’elle y occupait. Nous continuâmes de gouverner de manière à ranger son extrémité est, et, à deux heures, ayant pris des séries lorsque nous en coupions le méridien, nous eûmes pour longitude de cette pointe 50° 7' 20", ce qui la plaçait 9' plus ouest qu’elle ne l’était sur notre carte (1).
Peu après, nous longions la côte sud de l’île, avec une faible brise du nord-est à l’est-nord-est; mais le courant nous portait sensiblement à l’ouest; or il y avait flot en ce moment : on serait donc autorisé à croire que les courants de marée suivent ici la meme direction que sur la côte sud de Socotra. Nous avions déjà dépassé plusieurs caps sans découvrir de baie, lorsque, à quatre heures, étant à environ sept milles dans l’ouest de la pointe sud-est, au pied d’un morne très-élevé, nous vîmes s’ouvrir peu à peu une anse assez étendue, au fond de laquelle des hauteurs sablonneuses se montraient à mesure que nous avancions. Ces apparences étant conformes aux indications d’Horsburgh, quant à la baie signalée dans cette partie de l’île par le capitaine Owen, je fis immédiatement gouverner pour y entrer. La sonde donna 32 mètres, à environ deux milles et demi de la pointe est. A partir de cet endroit, la profondeur diminua graduellement de 30 à 16 mètres, sur gravier et roche molle. Nous laissâmes tomber l’ancre par ce dernier fond à environ huit cents mètres de terre.
Le soir môme, j’allai examiner le pourtour de la baie;
(1) Nous n’avions à bord que la carte publiée, en 1840, par le dépôt de la marine; sur celle de 1845, la position d’Abd-el-Kouri a été rectifiée.
j'y trouvai une petite crique où l’on pouvait aborder aisément et qui fut choisie comme débarcadère. Il était déjà fort tard pour prendre tout de suite connaissance du terrain environnant; je remis donc cette exploration au lendemain.