XVI
il est peut-être à désirer que vous preniez à Zanzibar un pratique de la côte, si vous en trouviez un a des conditions raisonnables.
Je crois avoir déjà mis entre vos mains, monsieur le commandant, des extraits de rapports dans lesquels j’ai entretenu S. Exc. le ministre de la marine 1° de l’assassinat de M. Maizan par un chef de la côte, sujet du Sultan, et de la démarche que j’avais faite près de ce prince pour que le coupable me fût livré; 2° d’une nouvelle réclamation qu’au mois de février dernier je m’étais trouvé dans l’obligation de faire au Sultan, relativement à l’énorme dépréciation dont, malgré des promesses antérieures qui m’avaient été faites, l’argent français était frappé sur la place de Zanzibar comme sur tous les marchés qui en dépendent. Je suis convaincu que la solution de ces deux questions n’a pas fait un pas depuis mon dernier voyage dans ce pays ; mais j’attache trop d’importance au succès de ces justes démarches pour les laisser tomber en oubli.
Vous déclarerez au Sultan, avec toute la convenance possible d’ailleurs, que j’ai rendu compte au gouvernement du roi de la promesse formelle qu’il m’a faite de me livrer le chef Pazzi, que je le lui demande de nouveau non-seulement comme chef des forces navales de la France , mais comme plénipo-
tentiaire de notre puissant souverain ; vous ajouterez (pie, en mettant entre mes mains l’assassin du premier Français qui, sur la foi d’un traité, a foulé la terre qui lui est soumise, Sa Hautesse fera non-seulement un acte de haute justice qui profitera à tous dans l’avenir, mais encore qu’elle donnera à la France une preuve éclatante de la valeur qu’elle attache au traité d’amitié et de commerce qui unit les deux nations.
Quant à la question du cours de l’argent, je laisse à votre appréciation le soin de faire comprendre au souverain arabe combien il importe , à tous égards, que l’argent français soit admis dans ses États, comme il l’est aujourd’hui partout , avec la valeur relative qui lui appartient , et combien il est facile de déterminer cette valeur relative.
J’estime que vous ne pourrez quitter Zanzibar que dans les derniers jours de septembre : votre premier travail se bornera donc, je pense, à un examen de la partie de la côte la plus voisine de cette île, et particulièrement de la rivière Pangany, qui , aux points de vue commercial et géographique, sera, ainsi que vous l’avez jugé vous-même, l’objet de vos plus intéressantes explorations.
Ainsi que nous en sommes convenus, monsieur le commandant, vous réglerez la durée de vos premiers
travaux de manière à pouvoir atteindre la côte de Malabar vers l’époque du renversement de la mousson ; vous visiterez Diou, Goa, où vous avez d’intéressantes questions à étudier, particulièrement en ce qui concerne les relations entre ces ports et les établissements arabes et portugais de la côte d’Afrique : je vous autorise également à toucher à Surate, si vous jugez que cette relâche puisse être utile à votre mission. Vous vous ravitaillerez à Bombay. J’espère que vous pourrez quitter cette côte dans la seconde quinzaine de décembre, pour reprendre au cap Guardafui une exploration qui ne doit être interrompue qu’à l’époque où il deviendra nécessaire de venir, à Bourbon, donner à votre équipage un repos dont il aura grand besoin.
Partout où vos opérations nécessiteront l’emploi d’un bateau quelconque du pays pour suppléer au peu de ressources qu’offrent les embarcations du Ducouëdic , je vous autorise à pourvoir à ces besoins éventuels par la location d’un bateau, que vous aurez, d’ailleurs, soin d’équiper de manière à être toujours en mesure d’imposer aux naturels de la côte qui seraient tentés de vous inquiéter dans le cours des travaux de l’expédition.
J’ai mis à votre disposition, pour toute la durée de votre mission, M. Vigniard, interprète de langue
arabe attaché au service de la division navale. Ce jeune drogman est intelligent et studieux ; j’espère qu’il vous sera d’une utilité réelle.
S. Exc. le ministre de la marine m’a adressé, en me le recommandant tout particulièrement, M. Boivin, botaniste qui avait obtenu la faveur de faire partie de votre expédition.
Ce naturaliste, en raison de l’impossibilité où vous vous trouvez de le recevoir et de le loger convenablement à bord du Ducouëdic, m’a demandé à l’utiliser, en attendant des temps meilleurs, sur les côtes de Madagascar : j’ai accédé à sa demande.
Je viens de vous tracer aussi succinctement que possible, monsieur le commandant, le plan général de votre première campagne d’exploration. Je nu* fais un devoir de vous laisser, pour toutes les recherches et travaux que vous allez entreprendre dans l’intérêt du commerce et de l’industrie , la plus entière liberté de mouvements et d’action; c’est, pour moi le plus sur garant de la réussite de votre entreprise.
Je ne dois pas omettre de vous rappeler que l’intention formelle du gouvernement du roi est d’entretenir les plus bienveillantes relations avec le sultan de Maskate, et qu’en conséquence votre rôle visà-vis des chefs de la côte d’Afrique qui, à tort ou a raison, prétendent s’affranchir de l’autorité du sultan
Saïd doit être, en toute circonstance, celui de la plus parfaite neutralité.
Tous vos rapports, soit partiels, soit définitifs, devront, ainsi que ceux de M. Loarer, m’être adressés directement à Bourbon; telle est l’intention de Son Excellence, exprimée dans sa dépêche du 10 mars, dont vous avez une copie; néanmoins, monsieur le commandant, je vous autorise pleinement à correspondre officielle ment avec le ministre lorsque vous le jugerez nécessaire, en m’adressant, dans ce cas, des copies de vos dépêches.
J’ai fait tout ce qui a dépendu de moi pour que la composition de votre équipage soit aussi bonne et aussi complète que possible, et, dans le but d’éviter à vos matelots certaines fatigues auxquelles ils ne résisteraient pas sous l’influence d’un climat brûlant, j'ai porté à vingt le nombre de vos malgaches. Je sais avec quelle sollicitude vous vous êtes déjà préoccupé de tout ce qui peut assurer la santé de l’équipage du Ducouëdic durant la longue épreuve qu’il va subir; je m’abstiendrai donc ici de recommandations qui seraient superflues, mais je tiens à ce que vous sachiez que j’approuverai avec empressement les dépenses que vous aurez jugé nécessaire de faire pour conserver an roi et au pays les marins dont le sort est confié à votre prévoyance, et que je considérerai
comme le plus beau résultat d’une mission déjà si belle en elle-même le retour en bonne santé du personnel dont vous avez le commandement.
•le ne puis terminer ces instructions sans faire un retour un peu égoïste sur moi-même, et sans vous exprimer un regret vivement senti de vous voir pour longtemps vous éloigner des parages où mes devoirs me retiennent. Votre départ laissera un vide bien sensible dans le service dont la direction m’est coudée.
Recevez ici, monsieur le commandant, tous mes vœux pour vos succès, et veuillez agréer, etc.
Le commandant de la division navale de Bourbon et de Madagascar ,
ROMAIN-DESFOSSES.