VDES DE TERRE. — OBSERVATIONS
à midi.
7orce.
Direction.
l’aiguille.
Appareillé le 1er mars, à 4 h. 25 m. du soir. Pris le large le 1er mars, à 11 h. du soir. La terre hors de vue. Sur la rade de Braoua, les courants varient de FO. au S. O. Leur plus grande vi-
tesse a été de 0“,8 par heure.
Le 9, à 8 h. 1/4, aperçu l’île Silhouette , dans le S. E.; à 8 h. 1/2, premier fond, sur le banc des Seychelles, — 30 bras- i ses. Corail. — Latit. sud, 3° 57'; — t long, est, 52» 23'. Le 9, A lt h. 10 m. du soir, mouillé entre les îles Sainte- j Anne et Mahé.
Dès le lendemain de mon arrivée à Mahé, une maison fut louée à l’Établissement et convertie en hôpital où , le jour suivant, on installa les pauvres invalidesdu Ducouèdic. Quant à moi , je trouvai encore chez le gouverneur une cordiale hospitalité : je repris possession du petit pavillon, baptisé par l’excellente madame Mylius du nom de pavillon de la marine, et qui, au milieu de mes souffrances morales et physiques, me semblait un délicieux asile. C’est, dans ma vie errante de marin, un charmant souvenir que celui de celte habitation entourée d’arbustes et de fleurs aux suaves parfums et ombragée de superbes manguiers ; que celui de cette famille, surtout, qui, malgré une maladie assez grave dont M. Mylius était en ce moment tourmenté, accepta, non par devoir de position, mais avec dévouement, les embarras et les inquiétudes sérieuses que lui donnèrent plusieurs fois les violentes crises de fièvre auxquelles je fus en proie!
Au bout d’une quinzaine de jours, nous éprouvâmes tous, à divers degrés, les heureux effets de notre nouvelle situation. Dès que je fus en état de marcher et d’espérer une convalescence prochaine, je songeai au départ.
Le brick, qui, à notre arrivée, était bien aussi quelque peu invalide, avait été amarré dans le barachois de Mahé, son infirmerie à lui, où il avait subi les quelques réparations nécessaires à un navire quand il a, pendant un certain temps, bataillé contre la mer.
Personnel et matériel étant ainsi remis vaille que vaille sur un meilleur pied, je m’arrachai à un repos dont je sentais pourtant avoir encore grand besoin. Les instances de mes hôtes pour me retenir furent pressantes ; ils m’avaient
vu revenir clans un triste état de la côte d’Afrique, et ils me trouvaient bien faible pour braver une troisième fois sa pernicieuse influence. Je lisais dans leur physionomie de sinistres appréhensions , et je partis touché plus que jamais de leur sollicitude.
Le Ducouèdic, pour être mieux en appareillage, avait été, la veille du départ, conduit au mouillage de Sainte-Anne. Aussitôt que je fus à bord, on leva l’ancre ; et, si j’avais à me justifier de la durée de cette relâche, je prouverais suffisamment, je crois, qu’elle fut trop courte, au moins pour moi, en disant que, le jour même où nous quittâmes Mahé, j’eus un accès de fièvre de soixante heures.
En reprenant la mer, il me restait des vivres pour six semaines, et j’aurais pu, dans ce laps de temps, visiter Mombase, Lâmou et Patta, c’est-à-dire les seules localités intéressantes de la côte comprise entre l’équateur et Zanzibar. Mais il me fallait toucher, vers le 15 avril , à cette dernière île où je devais recevoir de nouvelles instructions. Je fis donc route pour Zanzibar.
La brise, d’abord faible et variable de l’est à l’est-sud-est tant que nous fûmes dans le voisinage des Seychelles et des Amirautés, augmenta et hala le sud, à mesure que nous nous rapprochions du continent. Le 20 avril , dans l’après-midi , nous eûmes connaissance de Maffia, et, longeant la terre sous petite voilure pendant la nuit, nous nous trouvâmes le lendemain, de grand matin, à l’ouvert du canal de Zanzibar, d’où nous fîmes route pour le mouillage. La corvette V Arlémise était sur rade depuis trois jours, et ce fut avec une vive satisfaction que j’allai serrer la main à mon honorable et excellent collègue M. de Saint-Simon.
Le but du passage de la corvette à Zanzibar n’était pas seulement de m’informer de l’endroit où j’aurais à me ravitailler, son commandant avait à traiter avec le Sultan une affaire importante relative au service de la station, et la présence de M. Vignard lui fut d’un grand secours pour la mener à bien. Si l’on n’a pas à sa disposition un interprète sur la bonne foi et l’intelligence duquel on puisse compter, voici comment les choses se passent : dans une conférence avec Son Altesse, on discute longuement une question; les assurances les plus satisfaisantes sont, de sa part, transmises au réclamant, à qui on promet de les donner par écrit. Celui-ci reçoit, en effet, la pièce officielle libellée en beaux et bons caractères arabes; il la met dans son portefeuille, croyant avoir gain de cause, tandis que l’engagement supposé n’est, d’ordinaire, qu’une série de compliments et de phrases insignifiantes; et, si on y a mêlé un mot relatif à la négociation, il n’est jamais conforme aux promesses qu’on a faites. Même en sachant l’arabe, on n’est pas complètement à l’abri de pareils subterfuges; mais on a, du moins, l’avantage de les déjouer. Les Arabes, s’ils ne le disent pas en latin, connaissent parfaitement le sens et la valeur du proverbe Verba volant , scripla marient ; et , pour échapper aux conséquences de leurs écrits, ils savent les formuler de façon qu’ils soient aussi nuis que possible. C’était précisément le tour qu’on venait de jouer au commandant de l’ Artémise lorsque l’arrivée de M. Vignard changea le dénoûment de la petite comédie de Son Altesse.
Aussitôt que j’eus communiqué avec M. de Saint-Simon, il me pria d’inviter notre interprète à se rendre à son bord; l’écrit officiel fut mis sous les yeux de M. Vignard, et la
ruse immédiatement reconnue. Le Sultan expliqua le fait par un malentendu de la part des intermédiaires employés dans la conférence. Puis, après de nouveaux et longs pourparlers, tout s’arrangea , et cette fois le commandant de VA rtémise eut lieu d’être satisfait.
Les ordres que me transmit M. de Saint-Simon, de la part du nouveau commandant de la division navale, M. le capitaine de vaisseau Page, n’étant pas de nature à modifier la suite que je m’étais proposé de donner à nos travaux d’exploration, je me préparais à quitter Zanzibar, lorsqu’un accident m’y retint forcément. Depuis quinze jours la fièvre me laissait en repos, le sulfate de quinine en avait eu raison, et je croyais ma santé décidément rétablie. Mais une rude épreuve me restait à subir. Je fus pris d’affreuses tranchées et de nausées, suivies d’effets tels que les aurait produits les plus copieuses doses de la médecine Leroy. Cette attaque, cholériforme, était , selon toute apparence, le résultat d’un empoisonnement causé par les aliments que j’avais mangés, puisque les trois individus à mon service, cuisinier et domestiques, qui se partageaient la desserte de ma table, souffrirent plus ou moins du même mal. Quant à moi, je fus, après la crise, en proie à de si atroces douleurs, que la seule pensée de faire le moindre mouvement m’arrachait un gémissement. Cette secousse m’affaiblit d’autant plus que pendant plusieurs jours je dus garder une diète rigoureuse.
Le 1er mai 1848 me trouva dans l’état que je viens de décrire et fort mal disposé, par conséquent, pour solenniser la Saint-Philippe qui, depuis deux mois déjà, n’était plus
une fête nationale. Quatre jours plus tard , on le sait, l’assemblée constituante, nommée par le suffrage universel , se réunissait à Paris pour abolir la royauté et proclamer, au nom du peuple, la république comme devant être désormais la forme du gouvernement de la France. Mais la commotion électrique imprimée à l’Europe par la révolution de février ne s’était pas fait sentir à la côte orientale d’Afrique; et sur cette parcelle errante du pays, que représentait le Ducouèdic, le 1er mai devait être encore consacré au roi des Français. Tout le cérémonial ordinaire eut donc lieu à bord, et ce fut la dernière fois, sans doute, que le cri de vive le roi, poussé par des Français, se mêla dans les airs au bruit d’une triple salve d’artillerie. En même temps, le Sultan et les consuls étrangers, prévenus officiellement du motif de nos réjouissances, y prirent part : Syed Saïd, en faisant répéter par les canons de sa frégate, le Chah-Alleûm, les salves du Ducouëdic ; les consuls, en arborant leurs pavillons de fête. Dérisoire anachronisme auquel , plus que tous autres, les marins sont exposés dans leurs lointaines pérégrinations! Fragilité des choses humaines ! Nous criions vive le roi , et la royauté était morte dans notre patrie, et son représentant, relégué sur une terre étrangère où bientôt l’homme allait mourir comme était mort le roi! Les morts vont vite, dit la légende, et le galop fantastique entraîne dans l’abîme le
vainqueur à peu de distance du vaincu .
Durant ce séjour à Zanzibar, j’eus connaissance de plusieurs faits qui jetaient une assez grande émotion dans le monde politique de la localité. Lors de ma précédente relâche, j'avais laissé Saïd plongé dans cet état de béatitude
auquel on a donné le nom, quelque peu nauséabond, de lune de miel. Cette fois-ci , c’était bien autre chose 1 II était à la veille de voir combler ses vœux les plus chers : il n’était bruit, à Zanzibar, que de l’état intéressant où se trouvait la Sultane favorite. Mais, si, d’un côté, l’heureux Saïd couvait de ses paternelles et orgueilleuses pensées ce rejeton miraculeux de sa vieillesse, ses fils et leurs partisans ne pouvaient pas considérer d’un œil résigné l’avénement prochain d’un rival, fort des droits de sa naissance légitime. Que d’orages menaçants accumulés sur cette jeune et innocente tête, si c’était un fils qu’Allah accordait à ce nouvel Abraham n’ayant encore eu, de fils viables, que des Ismael ! Toute la ville était en émoi ; le Sultan et ses sujets comptaient , avec la plus vive impatience, les jours qui devaient s’écouler jusqu’à la délivrance de la princesse.
Syed Saïd avait bien besoin de cette joyeuse et douce perspective, pour se distraire des impressions désagréables que lui avait causées une aventure récente, où les Anglais s’étaient peu amicalement conduits à son égard. Les impitoyables abolitionistes ou négrophiles venaient de saisir un bateau qui portait quelques esclaves abyssiniennes destinées au harem du Sultan ! Ce bateau avait été dirigé sur Aden, et là on avait ouvert la cage et donné la volée aux noires colombes qui composaient sa cargaison. On se demandera, peut-être, ce que Saïd prétendait faire de ces femmes, surtout alors qu’il possédait cette perle de Chiraz, de qui il attendait une descendance privilégiée. Mais la question n’est pas là, un musulman est seul juge du degré et des caprices de son appétit; et n’est-il pas, d’ailleurs, beaucoup de Lucullus à qui l’on sert une multitude de plats auxquels ils
ne toucheront pas? Quoi quil en soit, Saïd eut un violent dépit lorsqu’il apprit le procédé de ses alliés. Pour comble de malheur, il était obligé de dévorer son chagrin, car ses sujets, bien loin de compatir à sa peine, se montraient disposés à s’en réjouir et à y voir un châtiment du ciel. Dans leur pensée, en effet, cet accident était propre à inspirer à Saïd un vif regret de la concession, si nuisible à leurs intérêts, que deux ans auparavant il avait faite à l’Angleterre, concession mise en vigueur depuis le 1er janvier 1847. Le moment eût été, du reste, mal choisi pour apitoyer les Souahhéli sur la mésaventure du Sultan : le marché aux esclaves restant désert à l’époque du départ des bateaux pour le nord avait ravivé les regrets et les récriminations de ceux qui s’enrichissaient autrefois du trafic aboli.
Je signalerai aussi, comme offrant de l’intérêt, au point de vue commercial, la présence, sur rade, d’une goélette brêmoise. Quelque extraordinaire que fût l’apparition d’un pavillon allemand dans les eaux de Zanzibar, elle n’était pas fortuite; le subrécargue de la goélette avait à remplir, pour ses armateurs, une mission analogue à celle dont M. Loarer était chargé par notre gouvernement, et il se flattait d’avoir trouvé une source féconde de spéculations à en-
treprendre dans les Etats du Sultan.
Avant de quitter Zanzibar, j’engageai, au service du bâtiment, à titre de cicerone, pour les lieux où j’allais me transporter, un Arabe dont j’ai déjà parlé sous le nom d’Abdallah-ben Ali , lequel, ayant servi à bord de quelques navires américains et anglais, parlait passablement la langue anglaise et était au courant du commerce de la côte. Abdallah avait, en outre, à Mombase, une partie de sa famille,
une femme entre autres. On connaît, peut-être, cette coutume des navigateurs arabes d’avoir un ménage en chacun des villes que leurs affaires les appellent à visiter régulière ment. Ici nous ne pouvions qu’y applaudir, puisque la posi tion qui en résultait pour Abdallah devait faciliter nos re lations avec les habitants.
Le 8 mai, ayant pris congé du Sultan, qui me donna des lettres d’introduction auprès des gouverneurs de Mombase, de Lâmou et de Patta, le brick appareilla et fit route pour la première de ces localités.
Nous naviguâmes durant toute la journée dans le canal, et nous en sortîmes de nuit sans avoir vu l’île Pemba. Le 9, au jour, nous étions par le travers de 1 île Ouaciue, à une douzaine de lieues dans le sud du port vers lequel nous nous dirigions. Ln cet endroit, la côte est assez élevée et parait bien boisée. Mais, dans le nord de la haute terre, désignée sur les cartes par le nom de pics d’Ouaeine, elle s’abaisse progressivement à mesure qu’on approche de Mombase, et le rivage est bordé, dans la partie correspondante, de récifs qui s’avancent au large à un demi-mille et môme à trois quarts de mille en certains points. En dedans de ce banc, il existe un chenal navigable pour les bateaux de moyen tonnage et où ils peuvent, en s’aidant de la perche, aller vers le nord ou vers le sud à contre-mousson. Nous longeâmes la côte à peu de distance jusques après midi, car la brise, excessivement faible, ne nous donnait qu’un très-petit sillage; le courant, qui nous était favorable, nous faisait même faire plus de chemin que le veut.
Lorsque, venant du large, on atterrit sur Mombase, la position en est indiquée par trois mamelons remarquables,
gisant sur une ligne nord-est et sud-ouest, à trois milles en arrière du rivage. L’entrée du port est à cinq ou six milles dans le sud. En suivant la côte, on ne saurait manquer de reconnaître l’ouverture du port, car elle est signalée, sinon d’une manière bien tranchée dans le profil du rivage, au moins par la vue du mât de pavillon de la citadelle. Ce mât s’aperçoit d’assez loin quand on vient du sud, parce qu’il domine la langue de terre qui borne la passe de ce côté; à une heure cinquante minutes, nous le distinguions de dessus le pont avec les longues vues, et nous en étions à cinq ou six milles. Enfin, vers trois heures et demie, une petite brise, s’étant levée du sud au sud-sud-ouest, nous permit d’accélérer un peu notre marche, et, à mesure que s’ouvrait le goulet qui donne accès au bassin où est enclavée l’île Mombase, nous découvrîmes les murailles de la citadelle couronnant les massifs d’arbres et d’arbustes dont elle est environnée,, et, à la partie sud-est de Elle, une colonne en pierre surmontée d’une croix, vestige de la domination des Portugais.
Le récif dont j’ai parlé plus haut se prolonge jusqu’à la pointe sud de l’entrée du port; nous le rangeâmes aussi près que possible, car, au delà de celte pointe, nous allions avoir la brise presque debout pour nous engager dans le bassin du sud, dont le mouillage est le meilleur durant la mousson de sud-ouest. Nous passâmes sur l’accoredu banc, le brick n’ayant pas plus de 20 à 25 centimètres d’eau sous la quille, puis, arrivés à son extrémité ouest, nous vînmes en grand au vent sur notre aire pour pénétrer dans l’étroit goulet qui conduit au mouillage de Kilindini , et nous laissâmes tomber l’ancre par 55 mètres, fond de sable et gravier. Nous nous
tînmes à long pic, vu qu’en cet endroit un navire mouillé au milieu de la passe n’a que 125 mètres d’évitage. Je ne jugeai pas prudent de rester une nuit en pareille position ; on travailla donc aussitôt à élonger des ancres à jet pour touer le brick en dedans, et dès que, par ce moyen, nous eûmes doublé la pointe sud de l’île, la brise étant désormais favorable, nous établîmes le grand hunier et le foc, et allâmes mouiller à mi-canal, entre la crique Poa-ia - M’baraki et l’embouchure de la rivière Moueza. On affourcha immédiatement sud-est et nord-ouest, cette direction étant celle des courants dans le port en même temps qu’elle est perpendiculaire à celle des vents les plus violents de la mousson.
Le brick une fois amarré dans ce magnifique bassin, j’étais libre de tout souci, quant à sa sûreté. J'avais, de plus, la certitude de trouver le soir, après les courses et les travaux de la journée, un gîte assuré et confortable, dont la privation, dans nos précédentes stations sur la côte, avait été, sans nul doute, la principale cause de nos misères. Le dégagement d’esprit résultant pour moi de cette situation me disposait à m’abandonner à la rêverie. Déjà mon imagination errait dans l’ile, interrogeant chaque ruine pour en obtenir une révélation ; me rappelant les développements successifs, puis les vicissitudes de son intéressante cité, je voyais les Arabes et les Portugais s’en disputer avec acharnement la possession pendant près de deux siècles. Avide des détails de cette lutte, je créais les scènes les plus émouvantes, les situations les plus fantastiques, et il me tardait de parcourir les lieux témoins de tant d’actions héroïques. Bientôt heureusement mes paupières s’appesanti-
rent, mon cerveau s’engourdit, mes pensées devinrent de plus en plus vagues, et un sommeil profond me permit d’attendre, sans impatience, la venue du jour pour satisfaire ma curiosité.
Le lendemain, je descendis à terre. J’aurais pu, en débarquant au fond de la crique Poa-ia-M’baraki, n’avoirqu’un mille à faire pour me rendre à la ville par un sentier qui y mène à travers une campagne verdoyante et pittoresque. C’était le chemin le plus direct et le plus commode, celui que nous adoptâmes ensuite. Mais attaquer ainsi Mombase par derrière, presque en traître, c’eût été agir avec trop de sans façon, et peut-être m’attirer quelque déconvenue du genre de celle que j’avais subie à Surate. Je n’aurais eu, cette fois, à m’en prendre à personne, puisque, d’une part, j’avais la grand’route ouverte devant moi, et qu’en outre je n’allais pas chez des gens civilisés près de qui ma position officielle devait m’assurer un bon accueil. Certain de ne pas être attendu, il était plus convenable de me présenter en face. Malheureusement, pour exécuter cette entrée solennelle, j’étais obligé de contourner l’île à l’est, sur un espace de deux milles et demi ou trois milles avec une forte brise contraire pendant les deux tiers du chemin et une grosse mer dans le reste : c’était long, pénible, et il y avait de l’eau à recevoir sur le dos; pourtant je m’y résignai. D’ailleurs, pour un marin, arriver à pied ou en voiture, c’est déchoir; il lui faut son canot comme au cavalier son cheval.
Je débarquai donc sur la plage devant la ville, en tenue complète de cérémonie, accessoires et principal, avec l’interprète de la mission et mon cieeronc Abdallah. Ce dernier
nous conduisit à la citadelle où demeurait le commandant qui était la première autorité du pays. Je dus, sans doute par suite des exigences de la consigne, stationner en dehors de l’entrée sous une espèce de hangar, placé à une vingtaine de pas de la porte, et qui, servant de vestibule ou salle d’attente, avait, en conséquence, le nom de beurza. Sous cette même beurza s’accomplit, en 1857, le prologue du drame des M’zara ; c’était de là qu’avec les formes les plus doucereuses Syed Khaled envoyait ces vaincus trop confiants à la citadelle, pour parler, leur disait-il , à Syed Séliman, qui les faisait enchaîner et jeter en prison. J’étais sous l’impression de ce souvenir quand je vis s’avancer vers moi , accompagné d’une vingtaine de soldats, Tanggui-ben Chen’bé, chef militaire de Mombase. Les soldats étaient armés de sabres, de poignards, quelques-uns de fusils à mèche et d’autres de pistolets; ils portaient tous le bouclier beloutchi. Malgré ce qu’il y avait de disparate dans leur armement, la tenue de ces hommes, vêtus du costume arabe, était bonne et témoignait en faveur du djémadar, leur chef. Celui-ci, vêtu de même à l’arabe, quoique Beloutchi de naissance, était un beau vieillard; une épaisse barbe blanche tombant sur sa poitrine ajoutait à la noblesse de sa physionomie; ses traits, empreints à la fois de finesse et de douceur, contrastaient singulièrement avec l’idée qu’on a de la figure d’un soudard, et sans le large cimeterre pendant à son côté, on eût dit bien plutôt un pieux hhadji.
Lorsque le vénérable commandant eut pris connaissance de la lettre de recommandation de Syed Saïd, il nous introduisit dans la citadelle, et il nous mena sous un second hangar couvert en feuillage et construit sur le rempart en abord
<!u parapet. Cette singulière salle d’audience avait au moins l’avantage de dominer le port et les vertes campagnes de l’îlc, et on y jouissait d’une fraîcheur qu’on n’aurait pu trouver dans aucune des parties habitées du fort. Là on nous offrit des sorbets, et, après un court entretien où Tangguiben-Chen’bé nous témoigna beaucoup de bienveillance et de cordialité, je pris congé en lui faisant part de mon intention de m’établir à terre pendant le séjour du brick au mouillage de Mombase.
En sortant de chez le djémadar, j’allai présenter mes devoirs au gouverneur Salem-ben-Àbdallah qui demeurait dans la ville. Je fus reçu par ce personnage dans une maison remplie de ballots de marchandises, et, malgré sa parenté avec le Sultan et l’importance de la cité dont il avait le gouvernement, je ne pus voir en lui qu’un bon gros négociant, occupé à peu près exclusivement de ses intérêts particuliers. Les postes de ce genre sont de véritables sinécures données par Saïd à ses parents ou à ses intimes, sans autre rétribution, d’ailleurs, que l’influence qu’elle leur procure et dont ils usent pour le succès de leurs spéculations commerciales. Le titre dont ils sont gratifiés équivaut pour eux à une réclame analogue à celles qu’emploient, sous forme d’enseigne et d’annonce, beaucoup de nos industriels : Un tel, parfumeur, fournisseur de Sa Majesté. Après tout, le maître ne prêche-t-il pas d’exemple en exploitant en grand le commerce de ses Etats.
Mon entrevue avec Salem-ben-Abdallah ne fut qu’un échange de politesses. En le quittant, je me bâtai de chercher un logement pour nous servir de pied-à-terre. Je trouvai sans peine ce qu’il me fallait : une veuve souah-
héli, d’âge assez raisonnable pour que je n’eusse à craindre de compromettre ni sa réputation ni la mienne, nous céda un logement dans sa maison ; elle y vivait en compagnie de sa fille, grande gaillarde qui nous rappela cette antistrophe de Rabelais: « Femme folle à la messe » et d’une vieille négresse de Lamoû. Won hôtesse était une grosse réjouie, point collet monté, point à cheval sur les préceptes du Coran, laissant voir, par la négligence de son costume, et ce que beaucoup d’honnôtes femmes exposent en pays civilisé et une bonne moitié de ce que toutes y cachent; elle eût eu, certainement, maille à partir avec le sultan de Bardéré, si elle avait vécu dans son voisinage. Au demeurant, elle me parut la meilleure créature du monde, et je m’estimai heureux d’adresser mon salam quotidien à une figure riante et non à un visage renfrogné. Mon installation ne fut pas longue à faire, et dès le lendemain matin je reprenais, à Mombase, cette existence de chercheur et de questionneur que j’avais menée depuis deux ans.
Ceux qui voyagent, le livre à la main, dans leur cabinet, ne voient que le charme et l’intérêt que peuvent offrir les contrées nouvelles, les mœurs, les usages, les costumes gracieux ou bizarres, la variété de types dans les divers êtres créés, les grands paysages et les grands horizons des mers et des continents ; les fleuves géants, les vastes campagnes parsemées de végétaux splendides et de fleurs aux enivrants parfums, les bois et leurs frais ombrages, les peuples qui commencent et ceux qui disparaissent; en un mot, cette succession infinie de faits et d’objets qui passe dans la lanterne magique de l’amateur de voyages. Cependant, en pratique, les choses n’ont pas seulement ce beau côté. Je ue dis rien
des maladies; on ne va point à la guerre sans y recevoir des horions. Mais employer des journées entières à sonder, à prendre, ainsi que mes malheureux officiers, des angles et des relèvements, malgré le vent, la pluie, les sables étouffants et les chaleurs caniculaires ; courir après les renseignements, interroger du matin au soir, au moyen d’un interprète, des brutes dont on ne comprend pas le langage, pour reconnaître à la fin qu’ils se contredisent eux-mêmes, affectant de savoir ce qu’ils ignorent, s’entêtant à cacher ce qu’ils savent, trop ou trop peu complaisants, cherchant à vous présenter les choses, non comme elles sont, mais comme vous semblez désirer quelles soient, les uns prêts à répondre servilement à toutes vos questions et en vue de la piastre que vous leur octroierez : « Il est l’heure qu’il plaira à Votre Majesté! » les autres vous forçant à ressasser indéfiniment les mêmes demandes, les mêmes idées, pour n’arriver, grâce encore à une minutieuse critique, qu’à des demi-solutions : voilà un revers de médaille propre à consoler quiconque regrette de n’avoir pu donner essor à son humeur voyageuse! Or telles étaient nos tribulations toutes les fois que nous séjournions à terre.
Après tout, quelque dure que fût la loi, c’était la loi, et il y a dans l’accomplissement du devoir une jouissance austère qui soutient le courage jusqu’à la fin du labeur : les breuvages amers offensent le palais et répugnent au goût, mais ils restaurent et raniment nos forces. Du reste, en faisant ces réflexions, je pense surtout à ceux qui m’entouraient, car, pour mon propre compte, j’avais une attraction bien marquée pour ce genre de vie qui satisfaisait à la fois mon activité physique et mon insatiable curiosité. Si j’ai eu
quelques instants de découragement, ce n’a été que lorsque la maladie ou des ordres supérieurs m’ont entravé dans l’exécution de ma tache. A Mombase, plus qu’ailleurs, je me livrais au travail avec acharnement ; jamais je ne m’étais senti plus dispos, jamais, aussi, ma santé n’avait été meilleure, et il est à noter qu’il en fut de même pour tout notre personnel pendant le séjour du brick en ce port. A six heures du matin, je quittais le navire en compagnie de M. Vignard; un canot nous déposait au fond de la petite baie de Poa-ia- M’baraki, et de là nous parcourions allègrement le chemin de M’vita, tantôt à l’ombre des baobabs gigantesques ou des magnifiques manguiers qui bordent le sentier, tantôt sous les rayons obliques du soleil naissant qui pompaient sur nos vêtements la rosée secouée par les hautes herbes.
Dès notre arrivée au logis, la séance commençait. Grâce à Abdallah, qu’en notre honneur, sans doute, le djémadar Tanggui-ben-Chen’bé appelait le cher cheikh Abdallah-ben-Ali , grâce à Abdallah, dis-je, qui, outre les parents de sa femme, avait de nombreuses relations dans le pays, j’avais trouvé l’occasion de nouer connaissance avec plusieurs cheikhs Ouam’vita et Ouakili ndini , qui, par leur âge ou leur position, étaient en mesure de me renseigner sur les hommes du temps présent et du temps passé. Et alors devant moi, doublé de M. Vignard, doublé lui-même d’Abdallah, ces doctes personnages venaient tour à tour déposer, sans, malheureusement , se croire obligés de dire toute la vérité et rien que la vérité. Aussi Dieu sait quelles dépositions je recevais, et que de calme et de persévérance il fallait pour débrouiller le chaos de leurs assertions confuses, sinon contradictoires; c’était à désespérer un juge d’instruction vieilli
dans le métier. Ma chambre ressemblait à une lourde Babel, et aux langages divers qu’on y parlait d’habitude, le français, l’arabe et le souahhéli, s’ajoutait parfois l’idiome de quelque peuplade de l’intérieur. Nous aurions eu bien besoin que le Saint-Esprit descendît sur nos tètes pour nous infuser le don des langues, et nous avons, plus d’une fois, égayé nos séances par le refrain du Conclave de Béranger.
Les scènes n’étaient pas moins variées que le langage. Il m’est arrivé, par exemple, de faire danser chez moi , au son d’un gros bambou percé qu’un caravanier laissait tomber en cadence sur le sol, une jeune esclave de Tchaga. C’était encore Abdallah-ben-Ali, mon grand pourvoyeur de curiosités, qui nous avait procuré cette bayadère africaine. Elle n’était pas belle, mais, dans sa manière de refuser (car elle fit d’abord des façons) et surtout quand elle dansait, sa longue plume d'autruche à la main et les grelots tintant aux chevilles, elle avait un certain air de coquetterie si piquant, un jeu de physionomie et de gestes si mignard et si agaçant, qu’elle eût produit, je n’en doute pas, sous les flots de lumière et au milieu des bosquets du jardin Mabille, un effet renversant. On trouvera, à l’Album (I), le portrait de cette nouvelle Fanny Essler.
C’était à mes heures de récréation que je me donnais ces petites fêles et que je recevais mes amis, parmi lesquels le djémadar Tanggui prétendait au premier rang. Le brave commandant s’était empressé de me rendre ma visite; je l’avais accueilli de mon mieux et, probablement, pour me témoigner qu’il y avait été sensible, il m’honorait fréquem-
(1) Voyez plauche 45.
ment de sa présence. Il aimait beaucoup mon café, et bien des choses encore, comme on va le voir.
J’avais offert à Tanggui une paire de pistolets dont il avait été fort content ; mais je n’y avais joint ni capsules ni poudre, n’en ayant plus à ma disposition, et sachant, d’ailleurs, qu’il pouvait s’en procurer à Zanzibar. Tout autre qu’un Arabe ou un Béloutchi se fût abstenu de m’en exprimer le regret, se conformant à la maxime à cheval donné on ne compte pas les dents. Le djémadar n’avait pas été élevé selon les règles de la civilité puérile et honnête; et jugeant, comme l’aurait fait Sancho, que les choses n’eussent été que mieux si le contenu eût accompagné le contenant , il trouva le moyen de glisser, dans une lettre à mon adresse, la petite requête suivante :
« ... Je voulais aussi, mon ami, vous informer que, « quant à ce qui a rapport aux pistolets que vous m’avez « donnés, je les ai acceptés et je vous en remercie; mais « cependant je désirerais avoir pour eux (pas pour lui!) « quelques capsules et un peu de poudre fine, comme il « convient pour de telles armes... »
Ce billet était signé le pauvre djémadar Tanggui-ben- Chen'hé Béloutchi.
On n’a pas plus de désintéressement et d’humilité! Certes Tanggui était, en effet, un pauvre djémadar, et ces pauvres pistolets eussent été bien malheureux d’être chargés avec de la poudre grossière.
Ce n’est pas tout, ce n’était même que le commencement. Si mon vénérable ami tenait à se procurer de la poudre fine pour ses pistolets, il n’eut pas été fâché de posséder la porcelaine fine dans laquelle on lui servait le café chez moi , III. 14
sauf à solliciter ensuite les ingrédients nécessaires pour faire fonctionner longtemps les tasses, une fois celles-ci en sa possession. Qu’on lise le billet doux suivant, dont je suis heureux et fier de transmettre le contenu à la postérité :
« A la personne de notre ami, le très-généreux, le très « respecté commandeur Guillain, Français, que Dieu le di- « rige dans la vraie voie.
« Ensuite, votre honorable épître nous est parvenue, et « nous avons compris ce que vous nous y marquez. Je vous « remercie; telle doit être la manière d’agir (1).
« Quant à ce que j’ai cà vous faire savoir, c’est que, hier « au soir, des chats se sont battus dans ma maison. J’avais « un service à thé qui se composait de quatre tasses et de « leurs soucoupes, les chats sont tombés dessus et ont tout « cassé. Or ce que nous désirons de votre bonté et de votre « complaisance, c’est que, si vous avez quelques tasses, « vous soyez assez bon pour nous en envoyer quatre avec « leurs soucoupes, ainsi qu’un peu de sucre en pain pour « médecine. Si vous avez, chez vous, du café de bonne qua- « lité, veuillez m’en envoyer par le porteur. J’ai confiance « en vous pour cela.
« Pour tout ce dont vous pourriez avoir besoin de notre « part, il suffit d’un geste. Soyez longtemps sain et sauf, et « saluez pour nous notre ami Vignard et tous ceux de vos « compagnons qui se trouvent en votre présence. Souhaits « de bonne santé de la part de votre ami, etc. »
Qu’on fouille le recueil de lettres de madame de Sévigné
(1) Ceci fait allusion à une lettre où j’avais prié Tanggui de m’acheter quelques armes ouatchaga et de me les faire passer à Zanzibar. Le Béloutchi tira bon parti de la circonstance.
et toute la correspondance diplomatique des chancelleries de l’Europe, et l’on ne trouvera rien qui, au point de vue du mérite épistolaire, soit supérieur à l’épître du vieux Béloutchi. La forme en est simple et convenable; tout y est fin, adroit, tout mot porte coup, tout y est à sa place ; c’est un modèle du genre. Je ne pouvais être insensible à une éloquence de cette force-là, et mon ami eut son café de bonne qualité, son sucre en pain pour la médecine et ses quatre tasses dont je me gardai d’oublier les soucoupes. Plaise à Dieu que je n’aie pas fait là de la bouillie pour les chais! Pauvre djémadar!
Date oboium Belisario.
Au reste, avant de m’adresser ces diverses suppliques, Tanggui-ben-Chén’bé s’était acquis des titres à ma reconnaissance. Pendant tout notre séjour à Mombase, il se montra, je dois l’avouer, d’une galanterie charmante. Il envoyait ses Béloutchis à la chasse de la gazelle et pourvoyait abondamment notre garde-manger de cette savoureuse venaison. S’il y avait quelque chose de curieux à voir ou à entendre, j’en étais aussitôt prévenu par le bon commandant qui se mettait en quatre pour me procurer ma part du divertissement. C’est ainsi que j’ assistai à la réception des chefs d’une caravane arrivant du pays de Kamba, situé à une trentaine de jours de marche dans le nord ouest de Mombase. Cette caravane, chargée de 500 à 4-00 frazélas d’ivoire, s’était arrêtée à Itabaye, et de là on avait envoyé avertir le djémadar que les chefs allaient lui apporter le cadeau d’usage; c’était l’occasion d’une cérémonie accom-
plie par Tanggui avec d’autant plus de plaisir que, outre le présent qu’il devait recevoir, il comptait manigancer quelque bon coup de commerce avec les arrivants.
Dès qu’il fut informé que le cortège approchait, il m’envoya chercher et m’invita à me placer près de lui sous la beurza. Nous entendîmes bientôt retentir les cris de joie mêlés à la mousqueterie et aux sons du tam-tam ; peu après, apparurent les héros de la fête. Ils étaient précédés d'une vingtaine de soldats envoyés au-devant d’eux pour leur faire honneur et ajouter à la pompe quelque peu sauvage du cérémonial. Les guerriers de Tanggui, en grande tenue et en armes, s’acquittaient de leur rôle avec un entrain remarquable, se livrant à la gymnastique la plus habile, pour exécuter une danse guerrière où tantôt ils jonglaient avec leur poignard et leur épée, tantôt frappaient d’estoc et de taille un ennemi fantastique. Un coup de fusil tiré de temps en temps semblait être le dénoûment de ce combat simulé. La populace rassemblée faisait chorus de clameurs aigres et discordantes, tintamarre auquel le mugissement des tamstams formait une basse continue d’un merveilleux effet. En tête du groupe des Oua-Kamba, marchait le sultan Kivoï, escorté de son ministre, de quelques-unes de ses femmes, d’autres personnages plus ou moins marquants, enfin d’un certain nombre de nègres, simples comparses, portant sur leurs bras des dents d’éléphant, présent de bonne arrivée destiné à l’heureux djémadar.
Le cortège s’arrêta devant la beurza, et, après avoir échangé, avec les autorités locales, des poignées de main dont j’eus ma part, Kivoï et tous ses compagnons vinrent s’asseoir sur les bancs. Ce chef d’une partie du territoire de
kamba , désignée aussi sous le nom de kivoï, comme on le verra dans l’ un des itinéraires donné à la fin de ce chapitre, était âgé d’environ cinquante ans; il avait le teint assez clair et de couleur rougeâtre, mais les traits d’ une laideur repoussante. Lui et son ministre avaient à peu près le costume des Soumal. Le seul vêtement des autres Oua-Kamba était un jupon couvrant à peine le haut des cuisses. Le ministre, dont le teint était moins noir encore que celui de son maître et tirant sur le gris violacé, avait une certaine dignité dans le maintien; ses traits rappelaient ceux de l’Européen, et sa physionomie fine et intelligente ne manquait pas de distinction. Tous deux, ainsi que leurs compagnons, étaient remarquablement grands; ces derniers, nègres pur sang, avaient les cheveux crépus, le nez épaté, de grosses lèvres et la peau d’un beau noir glacé de violet. Les femmes, au nombre de six, appartenaient au fortuné kivoï. J’aurai tout à l’heure l’occasion d’en parler plus eu détail.
Si je considérais comme une bonne fortune de me trouver à Mombase avec cette caravane, ceux qui la composaient ne se félicitaient pas moins, je crois, du hasard qui les faisait y rencontrer une collection complète de M’zongou. Une fois assis, on s’observa silencieusement; cependant j’aurais eu, pour mon compte, mille questions à adresser aux nouveaux arrivés; mais, aux intermédiaires dont j’avais déjà besoin pour parler aux indigènes, il me fallait en ajouter un troisième sachant le souahhéliet le langage de kamba ; par suite, les réponses aux questions que je hasardai furent beaucoup trop vagues pour m’encourager à poursuivre, kivoï et ses gens avaient, d’ailleurs, autre chose en tête que de la géographie; l’échange de leur ivoire les préoccupait
exclusivement, aussi s’entendirent-ils bien plus vite avec le djémadar. Je remis donc à un moment plus favorable pour capter leur attention, et, lorsque je les sus libres de toute affaire, je priai Tanggui de me les envoyer à bord. Au jour convenu, les embarcations du brick allèrent prendre mes invités et m’amenèrent le chef, deux de ses femmes, son ministre et l’individu qui leur servait d’interprète. En arrivant sur le pont du üucouè'dic, ils parurent ébahis des choses nouvelles qui s’offraient à leurs regards. Au nombre des surprises que je leur ménageai, je n’avais eu garde d’oublier le festin, et ce fut le début de la séance. Kivoï avait pour les liqueurs fortes un goût prononcé, et on le voyait, chaque jour, errer dans les rues de Mombase, l’œil éteint et la démarche indécise. Il fit donc honneur à l’eau-de-vie de cambuse, tandis que mesdames ses épouses trempèrent à peine leurs lèvres charnues dans les verres. Le sucre, les confitures, les daltes recevaient d’elles un bien meilleur accueil.
J’avais étalé sous leurs yeux tout ce que je supposais devoir exciter leur curiosité : les accordéons et les boîtes à musique furent pour elies un sujet d’admiration , mais celle-ci n’eut plus de bornes lorsqu’elles entendirent tonner le canon. Elles n’hésitèrent même pas, ce qui m’étonna fort, à prendre part à l’exécution de notre bruyant concert, kivoï leur donna l’exemple; je lui mis en main le cordon du percuteur et l’engageai cà tirer, sans le prévenir de l’effet qui allait se produire. A la vue du jet de Ilamme et au bruit de la détonation, ce furent des trépignements de joie enfantine, des cris de surprise, prouvant la solidité du larynx de ces dames; puis chacune, a son tour, tira sur la merveilleuse ficelle et se procura le plaisir de faire en un
instant dans le monde plus de bruit qu elle n’en avait fait durant toute sa vie.
Ces femmes étaient réellement dans un état de jubilation enthousiaste; les voyant causer entre elles d’un ton animé, je demandai à l’interprète ce qu'elles se disaient, et voici comment il me le traduisit : « Que nous sommes heureuses « d’être les femmes de Kivoïl sans cela nous ne serions pas « venues à îM’vita et nous n’aurions pas vu cette belle mai- « son des M’zongou si bien arrangée. »
En jetant un coup d’œil sur le visage ignoble et abruti de kivoï, je trouvai que le bonheur de ces pauvres créatures était acheté un peu cher; mais, gardant pour moi cette réflexion, je mis le comble à leur ivresse en leur faisant une abondante distribution de verroteries variées.
De ces deux femmes, l’une était jeune, grande et forte; elle avait le teint tirant sur le cuivré, comme celui de son mari, les traits moins grossiers et même de beaux yeux; l’autre était âgée, noire et point belle : les devoirs que m’impose l’hospitalité ne me permettent pas de me servir d’une expression plus crue. Toutes les deux avaient la peau trèsline. Leurs cheveux durs, mais non crépus, étaient longs de 16 à 20 centimètres et arrangés en petites tresses tombant tout autour de la tête; à l’une des tresses de derrière, pendait une clochette qui tintait en battant sur le cou. Elles portaient des pendants d’oreilles, de cuivre, en forme de chapeau chinois, et des colliers de verroteries et de grains de métal enfilés; de grands anneaux de cuivre et d’étain ornaient leurs jambes et leurs bras. Elles avaient, sur certaines parties du corps, les seins et le devant des cuisses, un tatouage en relief, assez joli, de forme régulière, et
donnant à la peau, sans en changer la couleur, l’aspect d’un cuir gaufré. L’une d’elles portait en bandoulière une petite corne, en forme de poire à poudre, contenant une graisse médicamenteuse. Elles avaient le buste complètement nu; leur unique vêtement consistait en une ceinture de cuir ornée de plusieurs rangs de gros grains de verroterie, et d’où tombait, devant et derrière, une double bande de même étoffe destinée à cacher les parties naturelles. Les morceaux de devant, présentant dans leur ensemble une largeur de quinze à seize centimètres, s’arrêtaient aux genoux; leur roideur et leur poids les empêchaient d’obéir aux mouvements du corps et aux fantaisies indiscrètes de la brise. J’aime à croire, d’ailleurs, quoiqu’on ne le vît pas, que quelque lambeau d’étoffe disposé convenablement garantissait, contre tout accident, les droits imprescriptibles de la décence. Les morceaux de derrière, descendant jusqu’à mi-jambe, simulaient les basques de ce qu’on nommait autrefois un habit à queue de morue. Tout ce vêtement était couvert d’une innombrable quantité de grains de cuivre et d’étain alternés, imitant les broderies en perles sur canevas. Ces femmes et les compagnons de kivoï méritaient donc, à peu de chose près, le sobriquet de M’rimanggâo ou Ouarimanggào (gens qui vont nus), par lequel les Souahhéli de M’vita désignent les habitants de Kamba.
Je fis mon possible pour ajouter l’une des singulières jupes de ces dames à ma collection de curiosités africaines; mes offres les plus séduisantes demeurèrent sans résultat, et au nombre de celles-ci , cependant, il en était une des plus propres à les tenter. Posséder une chemise, chemise d’homme ou de femme, n’importe, est le rêve de ces beautés peu vè-
tues! Eh bien! elles restèrent inébranlables devant l’objet de leur convoitise. Les combats et les regrets que leur coûta ce refus se lisaient sur leur physionomie; mais elles tinrent bon. « Comment donner à un homme un vêtement qui leur avait servi !!! » Ce fut là leur raison. O pudeur, où vas-tu te nicher ! s’écriera-t-on peut-être , et cependant pourquoi s’étonner? La pudeur, ce sentiment inhérent à la nature féminine, n’a pas de règles Axes; elle se traduit sous des formes différentes, selon les peuples, les époques et les lieux. Tant qu’il y aura deux sexes, on retrouvera partout les coquetteries provocantes de la jeune fille de Tchaga et les pudiques délicatesses des épouses de Kivoï. Celles-ci eussent tout fait pour avoir mes chemises et se pavaner dans ce gracieux accoutrement; elles eussent tout donné, comme dona Sabine :
. Leur beauté de colombe
Et leur amour !
Tout, pour cela!... Mais céder à un homme le cotillon qui avait protégé leurs charmes, jamais!
Revenons à Mombase, qui ne mérite pas qu’on l'oublie, même pour les bizarreries des dames de Kamba. Au point de vue de la tradition, elle est, pour l’observateur, la localité la plus importante de la côte. Zanzibar est une parvenue née d’hier; Mombase a ses quartiers de noblesse et compte depuis longtemps dans l’histoire. En parcourant cette île, dont j’ai précédemment constaté les droits à la célébrité, je ne m’en suis pas tenu à jouir de ses frais ombrages, à admirer sa luxuriante végétation et la fécondité virtuelle de son territoire, à regretter tout ce que l’art y
avait ajouté sous le règne des sultans Melindi, des mains de qui les Portugais la reçurent si florissante, pour l’abandonner bientôt inculte et dévastée. Ce sol verdoyant, toujours riche de promesses, n’est pas moins riche de souvenirs; les récits des temps passés y sont écrits en caractères qui gardent encore un reste d’éloquence, quoique chaque jour les efface. Ces caractères, ce sont les ruines. Celles des édifices élevés par les Portugais sont les plus remarquables et les seules dont on puisse reconnaître l’ancienne destination et la date approximative. Occupons-nous d’abord des ruines qui existent sur le pourtour de Pile.
A la pointe est, à environ mille mètres dans le sud \ sudest de la citadelle et près du pilier qu’on aperçoit du large, on trouve les débris d’un fortin évidemment destiné à défendre l’entrée du port du nord. D’après sa disposition et la nature de la maçonnerie, cette fortification a dû être construite par les Portugais. Quant au pilier (pilar) ou obélisque surmonté d’une croix, il ne saurait y avoir de doute sur son origine chrétienne.
Cinq ou six cents mètres plus loin, du côté du sud, gisent des monceaux de pierres, la plupart taillées, au milieu desquelles plusieurs pans de muraille témoignent qu’il y a eu là un bâtiment assez considérable; les vieilles cartes portugaises indiquent au même endroit une église ou chapelle sous l’invocation de Notre-Dame de l’Espérance ( Nossa Senhora da Esperanza) .
Tout près de ces ruines sont celles d’une batterie en fer à cheval, innommée sur les cartes portugaises, mais que les Arabes d’Omân ont appelée Kaberass, en commémoration, m’a-t-on dit, de la prise de cette batterie, sur les Portugais,
par l’équipage d’un navire arabe de ce nom faisant partie de l’une des expéditions envoyées par l’imam Sîf-ben-Soultan’-ben-Sîf contre Mombase. Le Kaberass , racontent-ils avec orgueil, bravant le feu de la batterie, était venu s’échouer au rivage, et l’équipage, s’élançant à terre, avait emporté la fortification d’assaut. Plus tard elle a été désarmée et abandonnée par les nouveaux maîtres de l’ île , et elle est aujourd’hui recouverte de broussailles.
Après Kaberass, toujours en suivant la côte, on trouve en deux endroits, où elle forme des saillants, les restes de fortins, et enfin on arrive au minaret situé sur le côté est de la crique Poa-ia-M’baraki. Les indigènes disent que ce monument a été élevé à la mémoire d’un cheikh dont la tribu occupait autrefois le terrain environnant; il n’est pas, d’ailleurs, porté sur le plan de l’ île donné, par Rezende, pour l’année Î655. Sur la carte de Texeira, quelques habitations figurent en cette place avec le nom de Tuaca ( Touâca ). C’est donc probablement par suite d’erreur qu’on a représenté, sur certains plans, ce minaret ou obélisque comme érigé par les Portugais pour servir de reconnaissance.
A deux tiers de mille au delà du bord opposé de la crique, sont les ruines plus récentes du village de Kilindini. II n’y reste debout qu’une mosquée délabrée dont les murailles, lézardées et disjointes par les arbustes qui se sont frayé un passage à travers les crevasses, joncheront bientôt le sol. Au-dessus de la porte d’entrée, on lit une inscription indiquant quelle fut terminée en l’an 1221 de l’hégire, sous le gouvernement du cheikh Abhmed-ben-Mohhammed-ben- Osman. Plie fut abandonnée lors de la destruction d’une partie du village par les troupes de Said, durant son expé-
dition de 1856-1857, les habitants ayant été s’établir dans Gavana.
Enfin, à l’extrémité nord-ouest de l’île, en face du haut fond qui, dans les basses mers des grandes marées, forme gué entre elle et la grande terre, on rencontre aussi quelques débris de trois petits forts, simples maisons carrées, aux murailles percées de meurtrières, et que les Portugais y avaient construits pour défendre le passage de l’isthme : ils étaient désignés sous le nom de forts de M’koupa. L’un d’eux a été restauré et servait, lors de mon séjour sur l’île, de corps de garde à trois ou quatre soldats détachés de la garnison de la citadelle.
Deux chapelles ou édifices religieux figurent sur le plan de Rezende, entre l’emplacement où était Kilindini et celui des forts de M’koupa; mais il n’y en a plus de trace.
Dans la cité même, les seuls vestiges de l’occupation des Portugais sont les ruines de trois églises et quelques pans du mur d’enceinte dont ils avaient entouré la ville désignée aujourd’hui sous le nomdeGavana. Cettemuraille, qui s’était peu à peu écroulée faute d’entretien, fut partiellement relevée sous le gouvernement des M’zara et mise en l’état où elle existe aujourd’hui.
Quant aux trois églises, elles sont situées tout près l’une de l’autre, à l’extrémité de la longue rue qui mène de la porte de l’ouest à la citadelle. La plus grande, par l’espace qu’elle occupe comme par sa disposition intérieure, me parut avoir été un couvent plutôt qu’une simple église; c’était probablement une maison religieuse appartenant à l’ordre des Augustins. On trouve encore, parmi les débris gisant sur le sol, des tronçons de statues de saints; on y voit aussi
quelques pans de murs qui ont dû faire partie d’une chapelle. Le mur d’enceinte a sans doute subi quelques réparations, car il est en assez bon état. Un côté du bâtiment est resté logeable et servait de résidence au cadi. Les indigènes désignent cet édifice sous le nom de Gueriza (1) M’kouhou (grande église).
En dehors de l’enceinte et en face de la porte principale est une fontaine en maçonnerie, dont la construction révèle une main-d’œuvre européenne, et qui a dû être destinée au service du couvent.
Tout près de ce dernier, et du même côté de la rue, est une église beaucoup plus petite, qui n’a plus aujourd’hui que l’apparence d’une simple maison ; elle fut naguère occupée par quelques membres de la famille des M’zara. Un caveau fort obscur, attenant au bâtiment, renferme le tombeau de Séliman-ben-Àli, qui, comme on l’a vu dans le ve livre de la Ire partie, exerça pendant trois ans le gouvernement de Mombase. Au-dessus de la porte de ce caveau, on lit l’inscription suivante :
La date de la mort du vieux (père) Séliman-ben-Ali-ben-Osmanel-M’zourouï-er-Reustaki-el-Amani est le mardi 22 de redjeub de l’an 1255.
Les indigènes désignent l’église dont je viens de parler sous le nom de Gueriza M’dogo (petite église). Elle servait encore, quand je la visitai , de demeure à quelques personnes de la famille de Séliman-ben-Ali.
La troisième enfin est située en face des deux autres ; il
(1) Je crois avoir déjà dit que Gueriza est une corruptiou du mot portugais Igreja, qui signifie église.
ne reste qu’une partie des murs. C’est là qu’a été inhumé le lieutenant Reitz, mort, ainsi que je l’ai dit ailleurs, en explorant la rivière Panggani, pendant qu’il exerçait à Mombase, alors placée sous le protectorat anglais, les fonctions de résident. Cette église a été convertie en une étable à vaches par quelques banians habitant les maisons voisines, ce pourquoi on l’a désignée depuis sous le nom de Guerizaia-Gniombé ou iN’goombé (église aux vaches).
En la visitant, je trouvai, non loin de l’enceinte, une espèce de piscine ou baptistère, monolithe long d’un mètre et demi dans sa partie supérieure, haut d’un mètre, aux parois polies, et ayant à peu près la forme d’un vaisseau d’autel. Au milieu de sa face antérieure était sculptée une tète d’agneau en relief, et à chacune de ses extrémités une croix. 11 subissait une profanation analogue à celle de l’église en dehors de laquelle il gisait et d’où il provenait évidemment. Il servait d’auge pour abreuver les bestiaux logés dans le sanctuaire.
J’ai bien souvent, dans le cours de mes voyages, notant ment dans l’Asie Mineure et en Grèce, heurté du pied quelque noble débris, ou passé, chemin faisant, près de quelque grande ruine, sans m’arrêter, distrait ou indifférent que j’étais, pour leur rendre un hommage mérité; mais sur cette côte perdue au bout du monde, où la civilisation a laissé si peu de traces de son rapide passage, prédisposé aux émotions respectueuses, comme je l’étais par le but de mes recherches de ce jour, je me sentis blessé en voyant employé au culte abrutissant de la vache, après avoir servi à celui du Dieu pur esprit, cet humble vestige, témoin de la piété et du courage des Portugais du xvie siècle. Je résolus, dès lors,
de l’arracher des mains des profanateurs, et, en rentrant chez moi, j’écrivis au djémadar Tanggui pour l’informer combien j’avais été choqué qu’on destinât à cet ignoble usage un objet jadis consacré au culte chrétien. Je concluais en exprimant le désir qu’il me le livrât pour mettre fin à une pareille inconvenance.
Voici ce que me répondit le pauvre djémadar Tangguiben-Chen’bé qui n’avait probablement pas compris un mot de ma lettre, et qui me prit tout au moins pour un fou :
« ... Vous nous marquez que vous désirez la pierre dans « laquelle boivent les vaches des banians : sachez, ô mon « ami, que cette pierre ne m’appartient pas, mais qu’elle « est la propriété de tous les banians qui l’ont destinée à « l’usage de leurs vaches. Si je voulais l’avoir, ils ne me la « donneraient pas pour 100 piastres, car ils n’ont rien de « plus cher que leurs vaches, et vous ne l’ignorez pas. Si « vous en désirez une autre, donnez-m’en avis, afin que je « fasse chercher si l’on peut en trouver de pareille. Voihà « ce que nous avions à vous apprendre, et nous vous prions « de nous répondre. Veuillez ne pas vous contrarier de cela « et accepter cet état de choses. Souvenez-vous que nous « sommes dans une amitié unique. »
Evidemment Tanggui s’était imaginé que j’avais des vaches aussi et que, « n’ayant rien de plus cher qu’elles, » j’étais devenu jaloux du magnifique abreuvoir où celles des banians se désaltéraient. Ce n’était donc plus pour lui qu’une affaire de commerce, et, en véritable Arabe, il prenait ses précautions, estimant à cinquante fois sa valeur la marchandise qu’il espérait me céder. Mais je ne voulus pas accepter cet étal de choses et ripostai par une nouvelle lettre
un peu vive, où je me plaignais qu’on ne tînt pas compte des recommandation de Syed Saïd à mon égard. Cette fois, Tanggui s’émut comme un coursier qui reçoit de l’éperon, et se hâta de m’adresser l’épître suivante. Qu’ori me pardonne de reproduire si souvent la prose du pauvre djémadar; mais il me semble qu’elle le mérite par son originalité.
« A la personne du très-généreux et très-respecté, l’aimé, « le fidèle, le commandeur Guillain, Français, que Dieu le « guide dans le chemin des bien dirigés.
« Ensuite, nous avons reçu votre honorable lettre et nous « avons compris ce que vous nous y marquez, que vous avez « été surpris de notre réponse au sujet de la pierre.
« Sachez, ô notre très-cher, que nous vous aimons et ché- « rissons, que nous tenons beaucoup à vous et n’avons te voulu aucunement vous contrarier pour une chose qui « n’a pas de valeur. Je demeurais primitivement à Zanzibar, « et, lorsque notre maître Saïd m’a envoyé à Mombase, j’ai ce trouvé cette pierre en la possession des banians : je ne « sais dans quelle partie de l’île on l’a prise, ni même si ce elle ne vient pas du dehors. Ainsi donc, il n’est pas be- « soin de vous inquiéter pour une chose sans prix et qui « est facile à avoir; je pourrais vous en procurer de plus « belles et de meilleures; cependant, si c’est à celle-là « même que vous tenez, dites-le, et, s’il plaît à Dieu, je ter- « minerai cette affaire à votre gré, et il en sera ainsi pour ce des choses plus difficiles. Nous vous prions de nous ré- « pondre, et tout ce dont vous pourriez avoir besoin de « notre part , faites-le-nous seulement connaître. Soyez toute jours dans un parfait état, vous et tous vos compagnons.
« Je ne manquerai à rien de ce que je vous dois, et il n’y « aura entre nous que des rapports affectueux et amicaux. « Vous avez apporté une lettre de notre maître Saïd ; de « plus, vous êtes de ses amis, je ne puis donc vous fâcher « en quoi que ce soit et je ne ferai que ce qui vous convien- « dra. Si vous avez besoin de quelque chose, envoyez notre « ami Abdallah-ben-Ali , ou bien l’aimé Vignard. Voilà ce « que nous avions à vous communiquer; puissiez-vous en « être content.
« Ceci est de la part de votre ami, etc. »
L’affaire était gagnée, et elle fut réglée à ma complète satisfaction. Une quinzaine de chaloupiers du Ducouè'dice nlevèrent la fameuse pierre, gage de mon triomphe, et la transportèrent joyeusement dans leur embarcation, puis à bord du brick. Elle a été, plus tard, déposée à Maïotte.
Cette concession de la part de Tanggui lui donnait prise sur moi, et il tira bon parti de sa position : encore une ou deux pierres de cette force-là, et mes porcelaines et mes provisions tout entières y passaient. Mais comment refuser le pauvre djémadar Tanggui-ben-Chen’bé? Dieu (qu’il soit élevé!) lui fasse paix et miséricorde pour les bons procédés dont il m’a, d’ailleurs, comblé pendant mon séjour à Mombase.
Avec les occupations diverses auxquelles je me livrais, le temps s’enfuyait pour moi à tire-d’aile, et le moment du départ était arrivé sans que je m’en fusse aperçu. En était-il de même de mes officiers? J’ai lieu de le penser, car je leur avais donné assez de besogne pour que l’ennui ne les prît pas. Les uns avaient été employés à la levée du plan des
deux ports et du mouillage extérieur, et, au point de vue 111. 15
de l’agrément, ce n’étaient pas les mieux partagés, car, dans la mousson de sud-ouest, la mer est grosse au dehors et les sondages longs et pénibles. Un autre avait été envoyé, dans les rivières qui débouchent au fond de la baie, pour reconnaître la position des villages les plus voisins de Mombase et visiter, à Rabaye, le révérend docteur Kraft, missionnaire protestant, à qui je désirais faire offrir mes services. Enfin M. Bridet, le seul de nos dessinateurs qui fût libre alors, m’accompagnait dans mes courses, prêt à utiliser son crayon au profit de notre Album. Quant au personnel médical, à qui l’état sanitaire de l’équipage laissait enfin quelques loisirs, il les employait à suivre M. Boiviu dans ses scientifiques pérégrinations, tout en donnant la chasse aux porcs sauvages qui grouillaient dans les forêts de l’île, et aux gazelles échappées aux balles des Béloutchis de Tanggui.
Mais la fin des travaux sérieux avait amené celle de notre séjour à Mombase, et, le 50 mai, on fit toutes les disposi tions de départ. Il me restait trop peu de vivres pour que je pusse, comme j’en avais eu l’espoir, visiter Lâmou et Patta, ou au moins un de ces deux points. Une partie du temps que je comptais y consacrer avait été absorbée par la prolongation forcée de ma dernière relâche à Zanzibar. D’ailleurs la mousson de sud-ouest entrait dans sa plus grande force, et les difficultés qui m’avaient été signalées pour la sortie de ces ports devaient être, à cette époque, insurmontables. Ce fut donc vers Maïolte que je me dirigeai en quittant Mombase. Le 51, dans la journée, nous changeâmes de mouillage pour nous rapprocher de la passe et assurer l’appareillage du brick avec la petite brise de terre
qui se fait ordinairement sentir pendant la nuit et les premières heures de jour. Le lendemain, à sept heures du matin, quoique cette brise pût à peine soulever nos voiles, nous parvînmes à sortir du port, remorqués par deux de nos canots. Dès que nous fûmes en bonne position, on mit les embarcations à bord et nous prîmes le large.