‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique Orientale (volume 3)Chapitre 4 sur 56 · GG · texte numérisé non relu

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parsemé rendent néanmoins assez pittoresque (1). La population est composée presque exclusivement de Soumal, et n’atteint pas un millier d’âmes. Djéziret, comme toutes les villes jadis fondées par des colons arabes, sur cette partie de côte, tomba aux mains des Soumal lorsque les peuplades de l’ intérieur envahirent le littoral, et, plus encore que celles de ces villes auxquelles leurs relations commerciales conservèrent quelque importance, elle a subi les conséquences désastreuses de celte invasion. Son mouillage, complètement ouvert aux vents des deux moussons, n’est que rarement visité, même par les plus petits bateaux. Le peu d’échanges que ce point avait continué de faire avec l’intérieur est devenu de plus en plus insignifiant, à cause des collisions fréquentes soulevées par les prétentions de Youceuf sur les Bénadir. En un mot, une relâche à Djéziret ne saurait être d’aucun intérêt pour nos caboteurs de Maïotte, et moins encore pour nos navires.

Par le travers de cette localité, on a des fonds de 22 mètres, sable, à un demi-mille de terre; à trois quarts de mille, de 21 à 26 mètres, sable gris et roche, et de 30 à 35 mètres, sabie rouge et roche, à un mille; à un raille et demi, on n’a pas de fonds à 40 mètres. La position du village a été déterminée ainsi qu’il suit : latitude nord, 1° 56' 50"; longitude est, 42° 34'. Après être restés en panne près d’une heure pour les observations, nous continuâmes de longer la côte.

A quatre milles au delà, on aperçoit une mosquée et quelques tombeaux en ruines; celle-là est connue sous le nom d’Aou-Mekka; elle est située sur un grand rocher noir et

(1) Voir l’Album, planche 27.

escarpé qui se termine en promontoire du côté de la mer; c’est encore un lieu visité par les pieux musulmans. Sa position, déterminée à l’aide de relèvements, est de 1° 56' 20 latitude nord , et 42° 48' 42" longitude est.

A quatre milles plus loin est Danana (ou Danané), composé de cases-ruches , sauf une seule maison , qui est en pierres. Le littoral compris entre ce village et Djéziret est parsemé de ruines qui témoignent combien il fut peuplé autrefois. On m’a encore cité, comme points remarquables, El-Hhamba et Hhoualo; le premier, peu distant de Djéziret,

est inhabité, mais on y trouve une centaine de puits. Je

n’ai pu rien savoir de son passé ni de son origine. Hhoualo est situé entre Aou-Mekka et Danana ; on y voit aussi quelques puits et des cases. La côte, au sud de Djéziret, présente à peu près les mêmes particularités qu’au nord de ce point : des dunes de sable rouge à peine voilées par de maigres broussailles. La mer y brise partout , le rivage étant défendu par un récif qui le prolonge presque parallèlement. Danana est situé par 1° 55' 54'' latitude nord et 42° 44' longitude est. Il n’offre rien de remarquable, et il pourrait même n’ètre pas aperçu de trois à quatre milles au large, étant placé à peu près à mi-côte et masqué, dans certaines directions , par des bouquets d’arbustes qui , à partir de cet endroit, sont plus massés et plus élevés que dans l’est. Sa population compte, m’a-t-on dit, de 1,200 à 1 ,500 âmes. Nous avons vu, dans les environs, de nombreux troupeaux qui nous ont semblé se diriger vers une aiguade existant sur le rivage à un demi-mille dans l’ouest du village.

A trois milles de Danana se trouve Gondeurcheikh, localité d’une moins chétive apparence que les précédentes, et

devant laquelle nous mîmes en panne. Elle se présente sous l’aspect de deux groupes, séparés par un vallon bien boisé où s’élève une mosquée paraissant en assez bon état. Celui de l’est, de fondation évidemment plus récente que l’autre, est le plus étendu; il en est distant d’environ un mille, et bâti sur une éminence de forme oblongue tapissée d’une verdure qui n’existe sur aucune autre partie de cette côte : quelques bouquets d’arbres se montrent aussi entre les maisons et les cases. Le groupe de l’ouest, qui comprend la vieille ville, renferme plus de constructions en pierres, se ressentant, d’ailleurs, de leur antiquité.

En face de ce dernier groupe est un îlot ou plateau de roche garni de murailles et qu’on prendrait, de loin, pour une fortification; ce sont les restes de maisons abandonnées depuis longtemps. L’îlot est séparé du rivage par un chenal de quelques centaines de mètres conservant, m’a-t-on dit , un peu plus d’un mètre d’eau à mer basse. Les habitants de l’ancienne Gondeurcheikh , lorsque leur ville était menacée ou attaquée par les peuplades de l’intérieur, cherchaient un refuge sur cet îlot; mais il a été déserté il y a bien des années, et les Soumal se gardent d’y aborder, car il passe pour être hanté par les mauvais djinns. D’après les renseignements pris sur les lieux, la population totale de Gondeurcheikh serait d’environ 4,500 âmes.

La chaîne de récifs dont j’ai déjà parlé forme, devant l’anse où est située Gondeurcheikh, une barre en dedans de laquelle des bateaux peuvent mouiller; ce petit havre n’est qu’ accidentellement visité par les commerçants arabes, et l’on n’y voit guère que les rares caboteurs des localités voisines. A un demi-mille de terre , nous avons eu 68 mè-

tros, fond de roche molle. Nos observations placeraient Gondeurcheikh par 1° 55' 57" de latitude nord et par 42° 42' de longitude est. Cette ville n’a, pour les navigateurs, d’autre intérêt que celui d’un point de reconnaissance utile pour se diriger soit vers Moguedchou, à vingt-quatre milles dans l’ouest-sud-ouest de laquelle elle gît, soit vers Meurka, qui en est à dix-sept milles dans le sud 35° ouest. Aux indications déjà données sur son aspect particulier, j’ajouterai que la partie du littoral environnant est meublée d’une bien plus abondante végétation que les points qui précèdent ou qui suivent, et peut être signalée comme une riante oasis sur cette côte aride et sablonneuse (1).

A trois milles de Gondeurcheikh , toujours en venant du nord, on arrive à Djelleub (ou Djellip) (2), autre ville en pierres dont la plupart des maisons sont en ruine. Elle est située sur une pointe de roche noire basse, mais très-accore. Quelques descendants de la population primitive ont

(1) Voyez l’Album, planche 27 bis.

(2) M. Loarer indique, dans son rapport, comme venant après Gondeurcheikh, un village nommé Coréarai. Je n’en ai point eu connaissance; mais l’auteur du rapport n’ayant vu cette côte qu’à bord du brick, et par conséquent en même temps que moi, je suis porté à penser que, dans les renseignements recueillis par lui à Meurka, on lui a désigné sous ce nom l’une des deux parties de Gondeurcheikh, qu’il aura prise pour un nouveau centre de population. Gondeurcheikh est le nom de la ville ancienne et n’est pas, d’ailleurs, un mot soumal : il est donc probable que le village qui s’est élevé plus tard sur ses ruines a dû recevoir un nom différent; mais je ne puis dire si c’est Coréarai : je ne retrouve ce nom ni dans mes notes ni dans celles de M. Vignard, sans l’intermédiaire de qui, cependant, M. Loarer ne pouvait s’entretenir avec les individus qui nous renseignaient. L’existence d’un village dit Coréarai, eu dehors de ceux que j’ai désignés, me semble donc au moins douteuse. Horsbwrg cite, comme placé entre Djelleub et Danana, une ville nommée Uoréaly; et il ne parle pas de Gondeurcheikh. Or je

continué d’y résider, mais la presque totalité des habitants sont soumal. Les cases où ils logent tiennent à la fois, par leur forme, de celles de Hhafoun et de celles de Guèledi ; elles sont groupées au sud de la vieille ville, parmi les débris de laquelle on en remarque aussi plusieurs. Cette localité peut compter 1,500 individus; elle est riche en troupeaux, et les nombreux sentiers que l’œil suit à partir du rivage jusqu’au sommet des collines indiquent que Djelleub a d’actives communications avec l’intérieur. Du côté de l’extérieur, elle n’est pas plus favorisée que les villes précédentes.

Après avoir fait des sondes devant ce point sans trouver fond à 75 mètres, à un demi-mille du rivage, nous mîmes en panne pour prendre des relèvements, ainsi que le croquis du village (1). D’après nos calculs, Djelleub serait située par 1° 52' latitude nord et 42° 40' 17" longitude est.

Sur la partie de côte comprise entre Moguedchou et Meurka, la déclinaison de l’aiguille a été trouvée de 8° 20 et quelques minutes nord-ouest.

Il était près de six heures quand nous eûmes terminé nos observations devant Djelleub, et une distance de neuf à dix

soupçonne fort VHorêaly d’Horsbwrg d’ètre le Coréarai de M. Loarer ; l’un de ces messieurs, et peut-être les deux, ayant mal rendu le véritable nom soumali en figurant sa prononciation. Enfin, dans un article du Penny-Cyclopœdia sur le Zauguebar, Djelleub n’est pas nommée parmi les villes des Bénadir ; mais en sa place est mentionnée une ville appelée, par l’auteur de l’article, Havaly. Quoique ces deux dernières assertions n’aient pas été produites par des témoins oculaires, j’ai cru devoir m’en expliquer, afin qu’on ne prenne mou silence ni pour une inadvertance ni pour une adhésion.

(1) Voir à l’Album, planche 27.

— Tirailles nous séparait encore de Meurka. Ne pouvant y arriver le soir même, je fis serrer le vent avec l’intention de manœuvrer pendant la nuit, pour nous tenir en position de rallier ce port le lendemain matin; toutefois des circonstances imprévues m’obligèrent à modifier mon plan. Nous avions tous, mes compagnons et moi, plus ou moins souffert de notre excursion à Guèledi , et pour mon compte j’en étais revenu dans un état de malaise que j’attribuai d’abord aux fatigues de la route. Mais j’étais atteint plus gravement que je ne le pensais, et je n’avais pu qu’à grand peine rester sur le pont, pour donner la route et diriger les observations durant l’après-midi que nous venions de passer sous voiles. Le soir, les symptômes d’une affection sérieuse se déclarèrent, augmentèrent d’intensité la nuit, et me forcèrent, le lendemain, à garder le lit. Néanmoins, comptant qu’un peu de repos me mettrait bientôt sur pied, je fis courir des bordées à petite distance de la côte, pour être à portée de mouiller dès que ma santé serait améliorée. Il n’en fut pas comme je l’avais espéré; la maladie s’aggrava, et, après avoir attendu quatre jours sans voir cesser l’impuissance à laquelle j’étais réduit, ne voulant pourtant pas abandonner la place, je chargeai mon lieutenant de conduire le navire à Meurka. On se dirigea donc vers ce point; mais, arrivé devant le récif qui forme le port, cet officier, ne trouvant point de fond au-dessous de 46 à 50 mètres, à deux encablures des brisants, et ne jugeant pas le mouillage sûr dans de telles conditions, m’en fit prévenir. Obligé de m’en rapporter au jugement de celui qui commandait à ma place, et qui méritait, d’ailleurs, une entière confiance, j’ordonnai de regagner le large.

Le havre avait paru très-petit et la passe étroite; nous n’avions ni plan ni pilote; il eût donc été fort imprudent de s’y aventurer avant de l’avoir sondé. Me flattant toujours de reprendre bientôt mes travaux, je me décidai à envoyer à terre deux officiers et un élève pour lever le plan du port ; M. Vignard et Sid-Qoullatin devaient les y accompagner, pour faciliter leurs relations avec les habitants; enfin M. Loarer, en se joignant à ces messieurs, pouvait, de son côté, utiliser pour sa mission les quelques jours qu’il y passerait. Je comptais réparer ainsi en partie la perte de temps à laquelle ma position me condamnait.

Les dispositions convenables pour l’exécution de ce plan furent prises dans l’après-midi, et le 21 au matin , le brick ayant de nouveau mis en panne devant Meurka, les personnes que je viens d’indiquer se rendirent à terre; elles gardèrent le canot qui les portait pour servir aux opérations hydrographiques. Du 21 au 25 le Ducouèdic manœuvra aux environs de manière à pouvoir, à l’aide de signaux convenus, communiquer avec la petite expédition, et le 25, dans la matinée, ces messieurs revinrent à bord.

A ce moment, quelque pénible qu’il me fût de renoncer au projet de pousser les travaux jusqu’à la fin d’avril, j’étais résigné à quitter la côte d’Afrique. Je souffrais d’autant plus de celte interruption de l’exploration, que l’état où se trouvait accidentellement le pays le rendait plus intéressant encore à étudier; mais la maladie dont j’étais atteint avait pris un caractère si inquiétant aux yeux du chirurgien-major, qu’après quelques insinuations, tout d’abord repoussées par moi , il s’était vu obligé de me déclarer que ma position exigeait un prompt retour à Bourbon Outre certaines rai-

sons données par M. !,oher, et qui faisaient honneur à sa modestie, j’étais, disait-il , assez gravement malade pour que ma convalescence fût longue et difficile, dans le cas où mon rétablissement ne serait pas impossible sur les lieux ; ce que je pouvais espérer de plus favorable était donc de me remettre sur pied dans un mois, c’est-à-dire à l’époque où, ayant épuisé presque tous mes vivres , je serais forcé de m’éloigner. Réfléchissant alors que, forcé de perdre ce temps pour le travail , il valait mieux l’employer à la traversée de retour, arriver un mois plus tôt à Bourbon, et en repartir aussi plus tôt, je trouvai avantage, tout intérêt personnel écarté, à partir de suite; en conséquence, nous nous dirigeâmes vers Bourbon dans la soirée du 25.

Avant de poursuivre , j’ai à donner quelques détails sur la situation de Meurka et sur ce qui s’y était passé pendant que mes officiers y avaient séjourné; ces détails sont extraits du rapport que me remit M. Vignard.

La petite troupe envoyée en reconnaissance à terre, le 24 mars, débarqua au milieu d’une population assez nombreuse, qui la conduisit à la maison d’un employé de Syed Saïd, où le chef de la ville, nommé Mahhmoud et se gratifiant du titre de Sultan , l’attendait avec plusieurs autres personnages marquants. Les nouveaux venus furent reçus avec empressement, et on les accabla de questions sur leurs intentions et le but de leur voyage. Notre interprète expliqua la nature toute pacifique de la mission dont ses compagnons et lui étaient chargés; celte déclaration satisfit visiblement ses interlocuteurs. Il paraît que, à la vue du Ducoucdic , les habitants, qui avaient eu connaissance de mon excursion à Guèledi et de mes relations avec la famille de You-

ceuf, s’étaient imaginé que nous avions des projets hostiles, et les diverses apparitions du brick devant Meurka n’avaient fait que confirmer et augmenter leurs craintes. Quand l’interprète les eut complètement rassurés à cet égard, il prit des informations pour se procurer un logement, et on lui en offrit un dans la maison même où il avait été conduit.

Mais, au moment où nos officiers s’y installaient, un incident surgit, qui aurait pu avoir des suites fâcheuses. Sid- Qoullatin, resté seul dans la chambre voisine, avait été reconnu par des Soumal, et, comme on n’ignorait pas ses relations avec le sultan des Guébroun , ils lui supposèrent de mauvais desseins, et ils l’entourèrent en témoignant des dispositions menaçantes. M. Vignard interpella aussitôt le sultan et les chefs de la ville encore présents, et leur exposa que Sid-Qoullatin était, en cette circonstance, employé par le gouvernement français, et, par conséquent , sous sa protection; qu’il débarquait à Meurka pour notre service, et nullement pour celui de Youceuf; enfin qu’il demeurerait avec nous et s’occuperait exclusivement de nos affaires : tant qu’il se tiendra dans ces limites, ajouta-t-il, toute injure qui lui serait faite serait considérée comme une insulte aux Français eux-mêmes et à leur gouvernement, et vengée comme telle. Les assistants se rendirent à ces observations, et Sid-Qoullatin, entièrement rassuré, parut soulagé d’un poids énorme. Mais sa sécurité à cet égard ne fut pas de longue durée; le lendemain au soir, il se présenta à M. Vignard, et, après quelques doléances sur sa fausse position au milieu d’une ville ennemie, dans une saison où il y a peu d’arrivées et de départs, il lui dit avoir trouvé une oc-

casion pour retourner à Braoua, et le pria de l’autoriser à en profiter. Ces messieurs, pensant, avec raison, que sa présence pouvait devenir un embarras, l’autorisèrent à partir, et l’interprète lui donna même, pour Youceuf, une lettre où il exposait les motifs qui me forçaient à manquer au rendez-vous que ce cheikh m’avait donné.

Si l’on n’a pas oublié ce qui est raconté au chapitre précédent et ce que contenait la dernière missive que m’avait adressée le sultan des Guébroun, on comprendra qu’il dût régner à Meurka une certaine agitation. En effet, nous l’avions laissé s’apprêtant à attaquer la ville et rassemblant des troupes à Dafit pour cette expédition. Des deux côtés, on se préparait donc à combattre. Le 2 o , arrivèrent dans le port cinq bateaux portant le Hhadji-Ali et une troupe de soldats qu’il amenait au secours de Meurka. J’ai déjà parlé de ce personnage comme étant l’un des chefs les plus influents dans la partie sud du pays des Medjeurtine (4). Quant aux hostilités imminentes entre les Biémal et leur adversaire, voici ce qui y avait donné lieu et comment le Hhadji-Ali s’y trouvait mêlé.

Le sultan de Bardéré, le Hhadji-Abaïlé, descendant d’Abikeur, fils d’Aden, fils de Dourré, appartenait à la tribu des Garra; ceux-ci étaient unis, par des liens de parenté, aux Biémal, qui, outre une partie de Meurka, occupaient le littoral voisin. A titre de parents, ces derniers furent sollicités d’entrer dans une alliance offensive avec le sultan de Bardéré, au moment où Youceuf venait de se mettre en campagne contre lui, et de faire une diversion en allant attaquer Benguéda, village dépendant de Guèledi. Ils y con-

(1) Voir chap. mi, p. 500.

sentirent et furent battus ci deux reprises différentes; mais Youceuf, occupé alors au sac de Bardéré, ne put les poursuivre et se réserva de punir plus tard ses agresseurs. Depuis cette époque, qui datait de quatre ans (je veux parler de l’expédition à laquelle il se préparait lors de la visite du lieutenant Christopher), depuis cette époque, dis-je, les hostilités n’avaient pas cessé sur les frontières, et la lutte avait été encore envenimée par un nouvel incident. Quinze à dix-huit mois auparavant, le Hhadji-Ali , ayant été à Zanzibar demander à Syed Saïd l’autorisation de fonder une colonie à Mongguia, pays peu distant de Meurka, il l’obtint ; mais, quand il s’y présenta, Youceuf lui signifia que, ce territoire lui appartenant, il n’entendait, en aucune façon, le voir s’y établir. Entravé ainsi dans ses projets, le concessionnaire répondit par une lettre grossièrement injurieuse, où il menaçait, en outre, de revenir bientôt, avec des forces suffisantes, se joindre aux Biémal (i), et châtier son adversaire comme il le méritait.

A la lecture de la lettre du Hhadji-Ali, la colère de Youceuf n’eut plus de bornes, et il jura de se venger. Dès lors, des préparatifs de guerre furent faits de part et d’autre. Ali, malgré toutes ses menaces, n’était parvenu à réunir que cent à cent cinquante hommes, dont quatorze armés de fusils, dix d’arcs et de flèches, et le reste, de sagaies. Il est vrai qu’il avait encore quatre canons qui devaient être portés

(1) On a vu ci-devaut, chapitre xi , page 400, que l’établissemeut des Biémal, sur la côte des Bénadir, était dû à l’émigration de quelques familles des Soumal du nord; de là résultait, eutre le Hhadji-Ali et ces Biémal, une communauté d’origine, qui explique, outre leur haine commune contre Youceuf, la menace faite par Ali de se joindre aux Biémal.

à dos de chameau; mais il était probable que cette artillerie ne lui serait pas d’un grand secours.

La confiance dans le succès n’en paraissait pas moins régner à Meurka; les Biémal comptaient sur leur unité et parlaient avec dédain des troupes de Youceuf, qui traînait à sa suite un ramassis de gens pris dans toutes les tribus. Qu’importait leur défaite précédente! ils ne s’en croyaient pas moins sûrs de la victoire-; car ils allaient, cette fois, combattre près de leurs foyers, d’où sortiraient incessamment de nouveaux soldats pour remplacer, sur le champ de bataille , ceux qui succomberaient. En attendant, ils firent beaucoup d’instances auprès de notre interprète, afin d’obtenir de la poudre; le sultan, le conseil des notables, Ali même vinrent lui en demander à quelque prix que ce fût, disant que leur salut en dépendait, et qu’aucun sacrifice ne leur coûterait pour en avoir. M. Vignard répondit, à ces sollicitations, qu’il n’était pas libre de les satisfaire; mais qu’ils pouvaient eux-mêmes se transporter à bord du üucouè'dic , et présenter leur supplique au commandant ; ils ne jugèrent pas à propos de faire cette démarche, en quoi ils eurent parfaitement raison.

Pendant tout le temps de leur séjour à Meurka, nos officiers vécurent dans les meilleurs rapports avec le sultan et les principaux chefs. Un mouton et deux vaches leur furent offerts de manière à rendre un refus impossible. Ils eurent bien à se plaindre un peu de la curiosité importune et du sans-gêne des Soumal ; mais, grâce à l’intervention de leurs protecteurs officiels, la chose devint de jour en jour plus supportable, et chacun eut toute facilité pour se livrer aux travaux dont il était chargé.

Dans les conversations que M. Vignard eut avec le sultan et les notables de Meurka, il leur parla beaucoup des relations commerciales que les navires français pourraient, dans un avenir prochain, entretenir avec cette ville, et il obtint d’eux des engagements écrits par lesquels ils se portaient garants des bons procédés que les habitants auraient toujours pour ceux de nos nationaux qui viendraient y commercer.

Voici la traduction de ces écrits :

« Au nom de Dieu clément et miséricordieux.

« Le samedi du mois de rebiâ-el-akheur, des personnes « du gouvernement français sont descendues (à Meurka). « Leurs intentions étaient de voir la ville et de se lier avec « ses habitants par un pacte (d’amitié). Nous n’avons rien « vu de mal de leur part. Sachez cela.

« Ensuite, nous avons fait avec eux un pacte, et nous « sommes convenus que, s’il venait des Français dans la ville « de Meurka , ils seraient nos amis et traités comme tels; « qu’en un mot, tant que nous serions vivants, et même <t après notre mort, ils seraient reçus avec honneur. Sachez « cela.

« Ce papier a été écrit de la main même du sultan Mahha moud , fils du sultan Hhoucen , fils du sultan Soddiq , le « Soumali-Biémali. »

« Au nom du Dieu clément et miséricordieux.

a Le mardi du mois de rebiâ second, les cheikhs de a Meurka ont pris l’engagement, avec le gouvernement « français , de faire subsister entre eux l’amitié et les « bonnes relations, et que tous les Français qui viendraient « (ici) pour faire le commerce seraient considérés, par eux,

« comme leurs compatriotes, et qu’ils les aideraient en leur « faisant honneur et amitié. Voilà cequi s’est passé entre eux. « Les cheikhs présents étaient SidHhacen, le cheikh Abou- « beker-ben-Ahhmed, le cheikh Mahhi-Eddin-ben-Ibrahim, « et le cheikh Àbdallah-ben-Mohhammed-ben-Anim.

« An 1265.

« Ce papier a été écrit par le sultan Mahhmoud-ben- « Hhoucen-ben-Soddiq, de l’aveu des cheikhs. »

Le 24, les travaux hydrographiques étant terminés, et MM. Loarer et Vignard ayant recueilli ce qu’ils pouvaient obtenir de renseignements, on avait arrêté le retour à bord pour le lendemain au matin. On régla donc le prix du logement, ce qui ne fut pas sans difficulté, grâce à l’avarice de l’hôte. On offrit ensuite à Mahhmoud des cadeaux, consistant en une vingtaine de mouchoirs, quelques verroteries, des chaînes et colliers, etc.; puis, sur sa demande, on lui remit dix piastres destinées à être partagées entre les notables qui avaient donné les vaches. De ces deux bêtes l’une allait mourir quand on l’avait amenée; on la fit tuer pour en distribuer la chair aux pauvres de la ville ; l’autre, gardée jusqu’au départ, fut abattue et emportée à bord.

Au départ, ces messieurs furent accompagnés à ta plage par le sultan, qui leur avait constamment tenu fidèle compagnie, et, après des adieux pleins de cordialité, ils s’embarquèrent.

La route à suivre pour retourner à Bourbon devant me conduire près des îles Seychelles, je voulus profiter de cette circonstance pour y relâcher quelques jours, relâche d’une urgente nécessité, d’ailleurs. En effet, nous avions à bord dix-huit cas de maladies graves ; certains médicaments indis-

pensables manquaient ou allaient manquer; M. Loher, toujours plus souffrant malgré les soins reçus à Bombay, privé, en outre, (le l’aide de son second, voyait son état empirer sous l’influence de fatigues incessantes; enfin les vivres frais et les conserves pour les malades étaient épuisés. Notre traversée de Meurka aux Seychelles fut très-longue, par suite des circonstances météorologiques et nautiques dans lesquelles elle s’effectua. C’était à peu près l’époque du renversement de la mousson, et, dès que nous eûmes atteint la limite rapprochée où la terre d’Afrique cesse d’avoir une action déterminante sur les vents, nous n’éprouvâmes plus que des brises très-faibles et très-variables, interrompues par de longs temps de calme. Les courants furent, de même, très-variables en force comme en direction. Mais, cette traversée n’ayant présenté aucun incident notable, et ne pouvant avoir d’intérêt que pour les marins qui auraient à effectuer le trajet entre les Bénadir et Bourbon , je me borne à donner dans le tableau ci-après (pages 82 et 83) un extrait du journal de notre navigation.

Le 11, à quatre heures du soir, nous approchions de l’accore ouest du banc des Seychelles, et on commença à sonder de demi-heure en demi-heure, filant 80 mètres de ligne. A cinq heures trente minutes, nous eûmes un premier fond à 55 mètres, sable et corail. On sonda ensuite tous les quarts d heure, et, de cinq heures trente-cinq minutes à sept heures, les fonds diminuèrent régulièrement jusqu’à 17 mètres : nous étions alors sur la partie la plus élevée de l’accore, car, à dater de ce moment, le fond aug menta graduellement jusqu’à 64 mètres; aprèsquoi, n’ayant plus de haut fond à craindre sur notre route, on cessa de

sonder. La brise continuant de souffler du sud-est à l’estsud-est, c’est-à-dire dans une direction contraire à celle que nous avions à suivre, nous n’atteignîmes que le 13, vers neuf heures du soir, le mouillage de Mahé, l’ile principale du groupe, et la seule où j’eusse quelque chance de me procurer les approvisionnements dont j’avais besoin.

Mon espoir ne fut pas trompé, et bientôt l’abondance des vivres frais et l’influence de l’atmosphère si salubre des Seychelles apportèrent du soulagement aux malades. Je reçus personnellement, dans la maison de M. le gouverneur Milius, l’hospitalité cordiale et les soins délicats qu’il a prodigués à tous les commandants de la station qui ont visité le port Victoria : pendant mon séjour, je fus comblé par cette excellente famille, si estimable à tous égards, de ces attentions pleines de sollicitude qu’on ne rencontre ordinairement que chez les siens.

Je donne ici le tableau des observations nautiques et météorologiques faites dans le cours de ma traversée des Bénadir aux Seychelles :

Mars.

Avril

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