AVANT-PROPOS
J'ai dit, dans la préface de cet ouvrage, que la seconde partie en était consacrée à la relation d'un voyage d'exploration à la côte orientale d'Afrique. D'après les instructions qui m'avaient été données au départ, cette exploration devait embrasser, outre quelques localités maritimes de Madagascar, tout le littéral compris entre le cap Guardafui et le capCorrientes. On verra, dans le cours du récit, comment le Ducouëdic, au lieu de parcourir ce vaste itinéraire, s'est trouvé condamné à se mouvoir dans l'espace, comparativement très-restreint, limité au nord par le cap Guardafui et au sud par l'île Mafiia, c'est-à-dire compris entre les parallèles de 8° sud et de 12° nord.
Au point de vue anthropologique, la région dont u. " „
il s'agit se divise en deux parties, dont l'embouchure du Djoub est le trait de séparation (1). L'une, celle du nord, appartient au pays des Soumal , et les Arabes la désignent sous le nom de Bar-es-Soumal ; l'autre est nommée Souahhel , d'où ses habitants sont appelés Souahhéli. La première est partagée en plusieurs subdivisions ayant chacune un nom qui s'applique à toute son étendue. Il n'en est pas de même du Souahhel, dont le» différents points peuvent être indiqués par les noms de villes ou villages maritimes qu'on trouve sur tout ce littoral.
La dénomination de Souahhel ou Saouâhil, qui désigna d'abord un pays commençant (d'après Ibn- Bathoutha) à deux journées de navigation (^ans le sud de Mombase , c'est-à-dire la partie de côte trèsbasse comprise entre la pointe Pounah et Kiloua, remonte probablement à l'époque où cette dernière cité fut fondée. La domination portugaise amena ensuite, comme on l'a vu, de fréquents déplacements parmi les habitants de la côte ; les Souahhéli proprement dits se répandirent alors dans ses diverses parties , et tout le littoral en question reçut le nom de Souahhel. =
il) Le Djoub débouchant parO" 15 sud, oo pourrait, sans erreur sensible, coQsidérer l'équateur comme servant de ligne de détnarcatioD aus deux côtes.
Les deux grandes divisions que je viens de signaler sont occupées par des populations de sang môle, dont le type général se rapproche davantage de celui de la race noire à mesure qu'on avance vers le sud. L'esclavage s'y maintient avec le caractère d'une institution religieuse et politique à la Ibis. L'état social résultant de l'introduction du mahomàisme est resté semi-sauvage, semi-barbare , et a ren4u réfractaires au progrès des peuples que l'inûuençe du climat disposait déjà à la torpeur et à l'impuissance ; aussi , sous le rapport moral et intellectuel comme sous celui de l'industrie et du commerce, on les retrouve à peu près ce qu'ils étaient il y a des siècles.
;ï1 ne foudrait pas se flatter que la propagande catholique, ou toute autre; puisse détrôner l'islamisme dans ce pays, et y frayer les voies à la civilisation. Oui ne sait combien les peuples mahométans resteiH inébranlables dans leur croyance religieuse? S'il est une puîsséice ayante cet égard, quelque chance de succès, c'est le commerce, parce qu'il s'adresse à des passions identiques sous toutes les latitudes ei dans toutes les formes de société : l'intérêt et le luxe. Son action sera, d'ailleurs, rendue plus forte, si les diverses parties du littoral sont réunies sous une même autorité, c'est-à-dire reliées par la centralisation politique et administrative. Le sultan Saïd a c^ni-
mencé cette œuvre, mais avec des moyens insuffisants , ou plutôt au seul point de vue étroit et mesquin de son trésor*, en sorte que l'intervention, au moins médiate, d'une ou de plusieurs nations européennes semble être, pour cette contrée, la condition sine quâ non d'une transformation progressive.
Au reste ,. chacun pourra juger, en me lisant, de l'exactitude de ces assertions : je n'ai voulu présenter ici au lecteur qu'une idée générale du terrain sur lequel il va s'engager avec moi , terrain jusqu'à présent bien peu connu. D'autres, pourtant, l'avaient déjà exploré, et je signalerai plus particulièrement le capitaine Owen et ses officiers, qui , en 1823 et 1824, firent l'hydrographie de toute la côte au sud de Guardafui. Ce voyage donna heu à de beaux et | importants travaux, dont le besoin était depuis longtemps senti par les navigateurs ; mais elle fut accomplie dans ce but tout spécial. Aussi , quoique les deux relations qui en furent publiées et que j'ai plusieurs fois citées dans mon précédent volume contiennent des récits intéressants, elles ne fournissent sur les pays reconnus par les explorateurs que des notions fort incomplètes quant à l'histoire et à l'état social de leurs populations.
La mission du Ducouëdic , conçue à un point de vue plus général , mais forcément ramenée, quant à
l'étendue de côte visitée, à des limites bien plus étroites que celle du capitaine anglais, n'a pu également conduire qu'à des résultats partiels. Néanmoins les renseignements qui ont été recueillis seront, je crois, d'une utilité réelle pour les voyageurs chargés, plus tard, de continuer cette œuvre intéressante, et ils faciliteront dès à présent, je l'espère, les rapports qu'on voudrait établir avec les localités décrites dans la re-' lation qui va suivre.
Je ne terminerai pas ces quelques lignes sans payer un juste tribut d'éloges et de remercîments aux artistes qui ont reproduit les vues et les portraits composant l'album de l'expédition : grâce à leur talent^ cette reproduction, exécutée d'une façon souvent remarquable, est surtout d'une fidélité rare dans les albums de voyage (1).
(1) Malgré les soias apportés à l'album par l'éditeur, il est résulte de mon éioignement de Paris et de la difficulté de s'entendre h distance . que le numérotage des planches laisse à désirer. Ainsi, la gravure des cartes ayant été dirigée par le Dépôt de la marine, on y a inscrit le numéro diordre d'après lequel elles sont classées dans son catalogue : il aurait dune fallu, avant le tirage qui en a été ensuite fait pour l'ouvrage, substituer à ce numéro celui qui résultait de leur place dans l'album. La nomenclature donnée, en forme de table, à la fin de ce dernier, réparera, autant que possible, l'omission que je viens de signaler. Eiiliu, dans la quatrième livraison de planches, on a introduit le plan d'Ambavaraueu; bien que faisant partie des travaux hydrographiques exécutés pendant la campagne, il est sans objet dans l'album, cette localité élanl, ainsi que beaucoup d'aufres points visités par le Ducouedic, étraofrère la mission spéciale dont ce livre est le compte rendu.
Et maintenant voici les instructions qui me furent remises à mon départ de Bourbon.
Monsieur le commandant , . i . j
S. Exe. le ministre de la marine, anîmé d'une ardente sollicitude pour les intérêts du commerce français et le progrès des sciences, a décidé qu'un bâtiment de la division navale de Bourbon serait détaché du service spécial de la station pour accomplir une exploration minutieuse, intelligente, approfondie de la côte orientale d'Afrique comprise entre la baie àa Lagoa et le cap Guardafui , et du littoral occidental de Madagascar.
En vous confiant le commandement du brick le Ducouëdic, M. le ministre a eu principalement en vue de vous voir chargé de cette mission importante et difficile aussitôt que les devoirs généraux confiés à la division navale me permettraient de réduire les moyens d'action dont je dispose ici.
Son choix devait se porter naturellement sur vous, monsieur le commandant. ^
Vos travaux antérieurs dans ce3 mers, l'étude que vous avez déjà faite avec tant de succès de la question intéressante dont la solution préoccupe en ce moment le gouvernement du Roi, tous vos précédents, piiiiri, vous iippelaient à diriger celte explora-
tion commerciale , politique et scientifique : à vous donc l'honneur de la mener à bonne fin.
S. Exe. le ministre de la marine, en me chargeant de tracer votre itinéraire et vos instructions spéciales, m'a exposé, dans une dépêche dont vous trouverez, ci-joint, une copie, les vues d'intérêt général qui l4)nt déterminé à or.donner cette mission. Je ne puis mieux faire que de vous Uvrer cet important document, qui sera votre guide et dont toutes les dispositions devront être fidèlement observées par vous.
Je vais, néanmoins, vous entretenir de quelques dispositions renfermées dans cette dépêche et qui me paraissent nécessiter, de ma part, une exphcation ou interprétation plus précise.
Le département de la marine, d'accord avec celui du commerce , a jugé utile de vous associer, pour votre exploration , un agent commercial chargé particuhèrement d'étudier, au point de vue pratique, la question du commerce d'échange.
J'appelle votre attention, monsieur le commandant, sur ce paragraphe dont j'ai souligné les dispositions qui me paraissent de nature à assurer à l'expédition le concours efficace et constant de cet agent. Quant à la portion d'indépendance et d'action propre qui sera laissée à M. Loarer en présence*ae votre autorité, f^lle a ses bornes naturelles el obligées dans le cercle
des études spéciales confiées à son zèle. Ses mémoires ou rapports devront, selon les intentions de Son Excellence, me parvenir par votre intermédiaire.
M. Loarer jouira, à bord, de tous les privilèges attachés au rang d'ofQcier : vous devez, monsietir le commandant, en raison de la mission spéciale qu'il a reçue d'un ministère étranger à la marine, lui donner le pas, dans les visites, présentations ou cérémonies publiques, sur les officiers du bâtiment.
Le navire di^i commerce le Memnon transporté à Mayotte, où vous les trouverez, les échantillons d'articles de nos manufactures mis à la disposition de M. Loarer. Pour me conformer aux intentions du ministre, j'écris à M. le commandant Passot pour l'engager à vous remettre en tout ou en partie la collection qu'il possède à Mayotte, et qui devra lui être réintégrée plus tard ou remplacée par les objets de cette nature qui resteront au retour de l'expédition.
L'administration de Bourbon, sur ma demande, a mis à votre disposition une somme de 10,000 francs, qui est destinée non-seuletnent à l'achat des rafraîchissements nécessaires à votre équipage, mais aussi à toutes les menues dépenses éventuelles de voire mission, et particulièrement à l'acquisition, qui devra être faite par vos soins et ceux de M. Loarer, d'une collection, aussi complète que possible, des produits
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de tous genres qui peuvent être fournis par lès pays soumis à votre exploration ou que d'autres nations vont porter sur les marchés de ce^ pays.
Je ne crois nullement nécessaire de transmettre à M. Loarer les recommandations de Son Excellence relativement à l'emploi des objets d'échantillon dont il aura W faculté de disposer; il sait, et je suis convainci|que vous n'aurez pas à le lui rappeler, que ces objets ne doivent lui servir qu'à faire connaître aux populations africaines les produits de notre industrie ou à comparer ces produits avec lés similaires que les adl^js nations conmierçantes importent dans ces contrées. ^ .
Quant aux cadeaux , dont vous avez seul la disposition, monsieur le commandahit, j'éprouve le plus vif regret de ce que vous n'en soyez pas encore nanti. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour qu'un bâtiment de la division les transporte , plus lard , à Zanzibar, où ils pourraient rester en dépôt chez notre consul, jusqu'à ce que vous puissiez les y aller chercher; mais il faudrait, pour cela, qu'ils arrivassent à Bourbon en temps opportun, c'est-à-dire alors que j'y serais moi-même, et que j'eusse en ce moment-là un bâtiment à ma disposition pour le diriger sans délai sur Zanzibar. ^ xv
Je ne crois pas nécessaire de vous rappeler que
Son Excellence laisse à M. le délégué du commercé la faculté de vous faire, en certains cas, des propositions pour l'emploi de ces cadeaux; je sais combien vous avez à cœur de maintenir à bord de votre bàtioient le bon accord et ces relations de bienveillance ({ui sont un puissant élément de succès dans une mission aussi laborieuse que la vôtre.
J'ai maintenant à vous entretenir de l'itinéraire que vous avez à suivre, et j'établis d'abord en principe que , pour qu'une mission de la nature de celle qui nous occupe soit bien remplie, il est dé toute nécessité que l'officier appelé par le gouvernement à la diriger ait une grande liberté de mouvements et qu'il fasse lui-même le canevas de son travail.
C'était surtout ici une nécessité, monsieur le commandant, puisque, depuis longtemps, vos études, vos méditations se sont portées avec prédilection sur cette
belle et utile entreprise.
C'est donc d'après les notes que vous m'avez fournies vous-même que je vais tracer le plus brièvement possible le plan de campagne du Lhtcouédic.
Ainsi que vous me l'avez proposé, l'exploration dont vous êtes chargé devra être exécutée en trois campagnes et dans l'ordre ci-après indiqué :
1" campagne. Départ de Bourbon à la fin d'août; relâche à Mayotte pour y compléter les vivres du Du-
couèdk, puis à Zanzibar, qui est le point de dépari de l'expédition. I il , ;;<>fv ^
Exploration du littoral au nord et dans le voisinage de ce dernier point jusque vers le 15 octobre, époque à laquelle le Ducouëdic se dirigera vers la côte occidentale de l'Inde. '
Relâches.à Diou, Surate, Bombay et Goa ; départ de Goa en décembre et exploration de la côte d'Afrique à partir du cap Guardafui, en descendant vers Zanzibar.
Retour à Bourbon en avril 1847.
2* campagne. Départ de Bourbon vers le 1" juin 1847, exploration depuis Mozambique jusqu'au point où se sera arrêtée la campagne précédente.
Ravitaillement, en octobre, à Zanzibar, s'il est possible, ou tout au moins à Mayotte, et reprise des travaux jusqu'en février ou mars.
Retour à Bourbon en avril 1848.
3" campagne. Départ de Bourbon dans le couranf de mai ; exploration de la côte orientale depuis la baie da Lagoa jusqu'à Mozambique. '
Ravitaillement à Mayotte , suivi de la reconnaissance de quelques points de la côte occidentale de Madagascar. ?
Retour à Bourbon en décembre 1848.
le ne vous entretiendrai, dans les présejites instructions, (jue de votre première campagne , et je;
me^ hâte de vous dire tout d'abord que je n'entends pas fixer vos mouvements d'une manière absolue; je vous autorise, au contraire, après examen des lieux et selon les circonstances de votre navigation, à apporter dans votre itinéraire et dans l'ordre de vos explorations telles modifications qui vous paraîtront nécessaires au résultat définitif de votre mission, et qui n'en dérangeront en rien , toutefois , le plan général.
Vous quitterez le plus tôt possible la rade de Saint - Denis et vous vous rendrez directement à Mayotte.
Vous prendrez au Voltigeur, qui y stationne, les vivres dont vous aurez besoin pour remplacer les consommations faites d'ici-là.
Vous trouverez très -probablement à Mayotte le transport le Dromadaire, envoyé de France pour servir de ponton d'abatage et de stationnaire à Dzaoudzi. M. Sévin, lieutenant de vaisseau qui a amené ce bâtiment de Cherbourg à Mayotte, doit, d'après les ordres de S. Exe. le ministre de la marine, être employé dans le service de la division navale.
Je vous autorise à donner à cet ofBcier, que de longs et honorables services recommandent tout particulièrement, l'ordre d'embarquer sur le Ducouëdic, pour y remplir les fonctions de premier lieutenant. Dès lors, M. Sonolet, qui exerce en ce moment ces
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mêmes fonctions, devrait vous quitter, et vous le mettriez en subsistance sur le Voltigeur jusqu'à ce que je puisse lui donner une autre destination. ^
Vous quitterez Mayotte aussitôt que possible et Yous vous rendrez à Zanzibar.
Comme vous l'avez fort bien senti, monsieur le commandant, cette île, par sa position, par l'importance de son commerce aussi bien que par la suprématie politique que le gouvernement du Sultan exerce sur la plus grande partie des lieux à explorer, doit être non-seulement le point de départ de l'expédition, mais aussi votre centre d'opérations sur cette côte.
Vous ferez connaître à Syed Saïd que la mission dont vous êtes chargé a pour but essentiel d'ouvrir et de faciliter, au commerce arabe comme à celui de notre pays, des voies ainsi que des ressources nouvelles, et de resserrer, par d'activés et toujours bienveillantes relations, des liens d'amitié et de bon vouloir réciproques, dont le traité du 17 novembre 1844 ne doit pas être un vain et stérile témoignage.
L'accueil de ce prince sera gracieux et empressé ; vous lui ferez comprendre que vous avez besoin qu'il vous donne des firmans protecteurs pour être remis, par vous ou vos officiers, aux chefs de la côte dépendante de son autorité souveraine.