COMMISSIONNAIRE POUR LA MARINE, LES COLONIES ET L'ORIENT
V, IDE PC BELLECHAStK,
28FE6t938
La Compagnie de Madagascar, autorisée par un décret impérial du 2 mai 1863, avait pour objet Texploilation de la charte octroyée par le roi Radama à M, Lambert. L'établissement de la Société sur celte terre lointaine et ses chances de succès dépendaient principalement de la manière dont serait exécuté un traité conclu entre le gouvernement Hova et la France le 12 septembre 1862.
Mais pendant que la Compagnie s'organisait à Paris, et avant que ses représentants eussent pu arriver à Madagascar, Radama était assassiné ; et bientôt le nouveau gouvernement hova , excité par des hommes étrangers au pays et hostiles aux intérêts de la France, se refusait à exécuter le traité qui permettait seul à nos nationaux de s'établir avec sécurité dans cette contrée.
En présence de cette situation, le Gouvernement impérial invita la Compagnie à abandonner son œuvre, s'engageant à la faire indemniser par les Malgaches des ..dépenses qu'elle avait faites. Cette indemnité ayant été
payée au mois de janvier 1866, l'Assemblée générale des actionnaires prononça la dissolution de la Société le 26 mars suivant.
Ainsi, la Compagnie de Madagascar n'a subsisté qu'un peu moins de trois ans. Mais, pendant ce court espace de temps, de sérieux travaux préparatoires avaient été faits en vue d'une organisation durable. Une mission composée d'ingénieurs, d'agents commerciaux, et d'hommes spéciaux appartenant à diverses industries, avait été envoyée pour explorer la grande île africaine et en reconnaître les richesses minérales , forestières et agricoles. Malgré les obstacles apportés à leurs investigations , les agents de la Compagnie opérèrent d'importantes constatations.
Aussi la dernière Assemblée générale des Actionnaires 's'associa-t-elle au vœu que j'exprimais, en ces termes, dans mon rapport du 26 mars 1866 :
(c Si courte qu'ait été l'existence de la Compagnie de a Madagascar, par la grandeur de la pensée qui l'avait a créée, par l'importance de son but, par son organisa- « tion, par les études, les recherches, les travaux dont « elle a été l'occasion; enfin, par les efforts réunis de (( tous ceux qui ont contribué à la former ou à la diriger, « elle constitue une page de notre histoire commerce ciale qui ne doit pas être effacée.
« Votre Conseil d'administration a été. unanime à
« penser qu'il serait utile et digne de vous de recueillir a tous les actes et documents de la Compagnie qu'il y « aurait intérêt à conserver. D'autres, peut-être, mieux cic servis par les circonstances, reprendront après nous « l'œuvre que nous sommes contraints d'abandonner, « et la trace de nos efforts ne serait perdue ni pour eux, « ni pour le pays.
« Si vous approuvez cette pensée, je me ferai person- « nellement un devoir de donner mes soins à ce travail, a et je m'assurerai le concours du secrétaire de la Com- (c pagnie, M. Francis Riaux. »
L'Assemblée adopta cette proposition par un vote unanime.
C'est ponr obéir à cette décision que nous publions les documents contenus dans ce volume. Ils sont précédés d'une Notice qui est, à proprement parler, le résumé de l'histoire de la Compagnie de Madagascar»
Une pensée éminemment nationale avait déterminé l'Empereur à prendre sous son patronage la réalisation de cette œuvre civilisatrice dont l'idée première appartenait au prince Rakoto, qui régna vingt mois sous le nom de Radama II, et paya de la vie ses efforts pour arracher son pays à la barbarie.
A côté de Radama II se place naturellement le nom de deux Français, M. Laborde et M. Lambert, ses conseillers les plus intimes, ses amis les plus fidèles. Le premier,
qui devint plus tard consul de France à Tananarive, avait initié ce prince, dès son enfance, aux idées du christianisme et du progrès. La persévérance de cet homme de bien, secondée par l'esprit entreprenant et le dévouement actif de M. Lambert, était enfin parvenue à rouvrir au commerce européen celte contrée, qui lui avait été fermée pendant une partie du règne long et cruel de la reine Ranavolo, et qui est certainement appelée par ses richesses, par sa situation et par la canalisation de l'isthme de Suez, à devenir prochainement un des grands marchés de la mer des Indeà.
Le succès a donc manqué à la Compagnie de Madagascar. Mais les pièces que nous avons recueillies, montreront comment des événements politiques et de force majeure ont seuls amené la dissolution anticipée de l'enireprise, et rendu inutiles le dévouement et les sacrifices de ses fondateurs.
Baron Paul de RICHEMONT.
Paris, le 15 juin 4867.
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L'idée de fonder à Madagascar an grand établissement colonial appartient à l'ancienne royauté, et remonte à l'année 1642. A dater de cette époque, plusieurs tentatives furent faites pour mettre ce projet à exécution. Mais les préoccupations de la métropole, engagée fréquemment dans des guerres difficiles, les rivalités des administrateurs envoyés par la cour de Versailles, et par-dessus tout l'absence dans les conseils du Gouvernement de cet esprit de suite sans lequel rien n'est possible dans les entreprises d'outremer, firent échouer successivement chacun de ces essais.
La Révolution et l'Empire virent disparaître notre antique puissance coloniale; et, naturellement, Madagascar fut oubliée. Sous la Restauration, les droits de la France sur cette grande terre, contestés d'abord par l'Angleterre, furent ensuite reconnus par cette puissance. Mais les expéditions envoyées à Madagascar par le cabinet des Tuileries, avant 1830, et plus tard sous le gouvernement de juillet furent, chaque fois, notoirement insuffisantes. Aussi n'aboutirent-elles qu'à ruiner dans cette lointaine contrée le prestige de la France ; et les crânes blanchis des soldats français tués à Tamatave, en juin 1845, demeurèrent longtemps fixé« sur
des piques, et couronnèrent les murs de la ville (1) comme les irophées de la vengeance des flovas et les irréfragables témoignages de leur dédain.
Tout ce que la France avait perdu en crédit et en autorité, par suite d'expéditions successivement avortées , l'Angleterre l'avait gagné pour son compte à Madagascar. Depuis le commencement du siècle, Tinfluence britannique s'y était fortifiée continuellement par la présence de missionnaires , véritables agents, sinon officiels, du moins officieux, que la politique anglaise sait merveilleusement utiliser, et qu'elle fait disparaître ou qu'elle désavoue lorsque leurs démarches , qui ont toujours pour excuse l'excès du zèle religieux, deviennent embarrassantes/Grâces à l'argent que lui envoyait la métropole, la mission méthodiste exerçait sur les Hovas une action incessante, hostile aux intérêts français.
Par ces différentes causes l'influence de notre pays avait été annulée dans la grande Ue vers les dernières années du règne de la reine Ranavolo, qui avait succédé à son époux Radama l""' dans le gouvernement des Hovas, et qui mourut en 1861.
Les Hovas, que l'on croit originaires de la Malaisie, à cause du type de leur physionomie et de plusieurs mots malais conservésdans leur langue, forment un petit peuple guerrier très-redouté des autres populations malgaches sur lesquelles, depuis la fin du siècle dernier, il a, peu à peu, étendu sa domination par la violence et la ruse.
Leur capitale Tananarive, dont le nom sipifie les mille villages, est bâtie sur une colline allongée et isolée, à 1345 mètres au-dessus du niveau de la mer, au centre de l'Ile, dans la province d'Emyrne. Cette ville renferme une population d'environ
(1) Voir rintéressaat ouvrage de M. Barbaroux, sénateur, ancien procureur-général à Vile de La Réunion : De la transportatwnf p. 285.
70,000 âmes (1). Le second point important de File est Tamatave, rade assez fréquentée, située sur la côte orientale, à très-peu de distance de l'insalubre Ilot de Sainte-Marie, qui est dans ces parages la seule de nos anciennes possessions sur laquelle ait conti«tiué de flotter le pavillon français. C'est à Tamatave principalement que Ton embarque les bœufs et le riz que Ton achète aux Hovas pour les îles de la Réunion et de Maurice.
Le prince Rakoto, qui succéda à sa mère Ranavolo sous le nom de Radama II, était né, dit-on, à Tananarive, deux ans après la mort de Radama P*", son père officiel. Comme trait de mœurs, M. Dupré (2) raconte que Radama P% à son avènement au trône, conserva, suivant Tancien usage des nobles du pays, toutes les femmes de son père Ândrianampouinémérine, choisies pour la plupart dans les familles des chefs soumis ou dépossédés. « Ce « qui est plus caractéristique encore, ajoute M* Dupré, c'est « qu'à la mort de Radama I*', sa veuve, Ranavolo, garda égale- « ment, à titre A*épotises, toutes les femmes du roi. Enfin^ dans « un grand conseil tenu après qu'elle eut été proclamée reine, il fut « décidé qu'elle ne pourrait pas se remarier, mais qu'elle serait « libre de prendre des amants, et que tous les enfants qui nal- « traient d'elle, à quelque époque que ce fut, seraient enfants de « Radama P**. » Ranavolo avait plus de quarante cinq ans à la mort de son mari.
Ces détails, tout étranges qu'ils puissent paraître, ne peuvent donner qu'une idée affaiblie des mœurs de ces populations dont M. Dupré dit : « La polygamie est permise, mais elle est assez « rare. Elle a peu de raison d'être, au reste, dans un pays où les
(1) Voyez le Uyre de M. Dupré. Trots mois de séjour à Madagascar, p. 281.
(2) Trois moti, etc., p. 124.
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tf liens du mariage sont peu respectés, et oii les jeunes filles sont « absolument libres de leurs corps. La pudeur et la jalousie sont « deux sentiments fort peu développés chez les Malgaches dç « tout sexe et de tout rang; ils poussent fort loin la licence des « mœurs, mais naïvement, et sans avoir, en quelque sorte, la « conscience des devoirs qu'ils violent en se livrant à tous leurs « instincts. Ce qui leur semble prodigieux, au contraire, c*est la « continence dont les missionnaires leur donnent Texemple et « s*efforcent vainement de leur faire comprendre la nécessité (1) . i»
Ce qui ajoute à la singularité de mœurs de cette race, c'est que les Malgaches paraissent dénués de tout sentiment religieux proprement dit. On trouve à peine chez eux quelques traces de superstitions fétichistes. Ils sont pourtant d'une crédulité extrême, et les sorciers ou sikydis exercent sur leurs déterminations un empire redouté. Mais ils ne prati»tuent aucune religion déterminée ni aucun culte. De là cet abaissement moral incroyable qui étonnfi tous les Européens qui pénètrent dans ce pays, et le cruel égoïsme des chefs qui ne comptent pour rien la vie humaine.
Ce fut au milieu d'une pareille cour que naquit et s'éleva le prince Rakoto, annonçant de bonne heure, par un surprenant contraste, des instincts généreux. Un Français, M. Laborde, que les incidents d'un naufrage avaient jeté, il y a quelque trente ans, sur les côtes de Madagascar, avait gagné la confiance de Ranavolo en construisant et en organisant pour elle^ à l'aide des seuls Manuels Roret, diverses usines industrielles oii dix mille ouvriers étaient occupés sous sa direction. Dans ces établissements on fondait des canons, on fabriquait du verre, de la faïence, de la soie, du sucre, du rhum, de l'indigo, ainsi que toutes Les machines né-
(l) Trois moiSj etc., p. 153.
NOTICE HISTORIQUE il
cessaircs à rinstallâtion et au fonctionnement de ces fabriques.
Frappé des sentiments de bonté innée de Rakoto et de sa curiosité intelligenre, notre compatriote prit à tâche de lui inculquer de bonne heure quelques idées du christianisme et de la civilisa* tioB. Un amour profond de la France, une philanthropie sincère mêlée à des aspirations libérales, un peu confuses peut-être ^ inspirèrent M. Laborde dans l'espèce d'éducation qu'il donna par ses conseils au jeune prince.
Dans se^ conversations fréqtsentes avec cet homme ingénieux et bienveillant, Rakoto avait puisé une vive admiration pour les nations européennes. Aussi forma-t-il de bonne heure le projet de soustraire ses futurs sujets au régime abrutissant qui les oppri* malt, et de les élever au niveau des peuples civilisés. De là cette résolution, qu'il manifesta plus tard, quand il airiva à Tâge d'homme, mais qui était arrêtée de longue date dans son esprit, d'obtenir h tout prix le concours des gouvemen^nts européens pour cette grande œuvre.
Vivement affecté au spectacle des exécutions sanglantes, ordonnées chaque jour par le gouvernement hova, il songeait sans cesse aux moyens de mtettre fin à l'influence odieuse d'un chef favori de te reine, nommé Rainizouare , et du premier ministre, Rainivouninahitriniouni, qui exerçaient sur Ranavolo un empire déplorable par l'intermédiaire des sikydis.
Rakoto était dans ces dispositions lorsque, en 1858, il entra en relations avec un négociant français, jeune encoit, établi à Maurice, M. Lambert, qui venait d'obtenir la faveur, très-rare alors, de monter à Tananarive. Ce négociant cherchait, depuis plusieurs années , les moyens de nouer des relations entre la France et Madagascar. Pour y parvenir il devait se concilier la bienveillance de la reine qui se montrait très-opposée aux Européens. Aussi
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M. Lambert avait-il saisi avec empressement l'occasion ût rendre un important service à Ranavolo, en ravitaillant les troupes hovas, assiégées à Fort -Dauphin, dans le sud de Kladagascar, par les populations des environs. En retour de ce service, il s'était borné à demandera la reine la permission de venir à la capitale. Il avait égale-, ment obtenu que le cours légal de la pièce de cinq francs de France et de ses subdivisions fût autorisé. Cette concession avait de Tintérét pour notre commerce, dans ce pays où les piastres espagnoles et américaines avaient été jusqu'alors la seule monnaie acceptée.
Les vues de M. Lambert au sujet de Madagascar répondaient aux aspirations de Rakoto. Il espérait qu'en introduisant l'industrie et l'activité européennes parmi ces populations énervées et abruties par les chaleurs tropicales, par un sensualisme grossier et par une paresse en quelque sorte constitutionnelle, il leur inspirerait des besoins nouveaux, et leur inculquerait l'énergie nécessaire pour chercher dans le travail le moyen de les satisfaire. Ce mode pour ainsi dire matériel de civilisation n'aurait point d'ailleurs été une nouveautë; pratiqué déjà avec succès sur différents points de la côte d'Afrique, il s'adapte parfaitement au caractère du noir qui, imprévoyant de l'avenir, sensuel, avide de ce qui flatte sa vanité fanfaronne, et toujours pressé de se procurer un plaisir, ne se résigne au travail que lorsqu'il est assuré d'en être récompensé par une satisfaction immédiate.
Le désintéressement dont M. Lambert venait de faire preuve envers la reine, qui s'était montrée reconnaissante de l'assistance donnée à ses troupes, lui conquit tout d'abord la confiance et l'amitié du prince. €elui-ci l'initia à tous ses projets, aux démarches, qu'il avait déjà faites, et à son désir de s'appuyer sur les secours, de la France. Il voulut même que M. Lambert devint son frère par le sang, selon un usage assez répandu dans le pays. Lorsqu'en
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effel deux personnes étrangères Tune à Taatre veulent instituer entre elles la fraternité du sang, on leur tire à chacune quelques gouttes de sang qu*on mêle et qu'elles boivent. Dès ce moment elles sont frères à la vie et h la mort.
De son côté, M. Lambert, jaloux de rendre à sa patrie sa légitime influence dans cette contrée mystérieuse, et qui contient tant d'éléments de richesses, promit son concours sans réserve à Taccomplissement des projets de Rakoto; et, à partir de ce jour, il s*y dévoua tout entier.
Le prince malgache s'était ouvert pour la première fois, au sujet de ses idées de civiliser Madagascar, en 1847, dans une lettre qu*il avait envoyée au contre-amiral Cécile, commandant de nos forces navales dans ces parages. Le contre-amiral lui avait répondu pour le féliciter et pour applaudir à ce généreux désir. En 18S2, Rakoto s'était adressé de la môme manière à M. Hubert de Lisle, gouverneur de la Réunion, qui l'avait également encouragé. Peu de temps après il avait écrit une première lettre à l'Empereur, suivie d^une seconde en 1854, pour demander en faveur de son malheureux peuple le protectorat de la France.
Ainsi cette idée était chez le prince un dessein politique formé depuis longtemps^ lorsque la présence de M. Lambert à Tananarive lui suggéra la pensée et lui offrit la possibilité d'avoir un intermédiaire direct et confidentiel près du Gouvernement français.
Ce désir de placer son pays sous le protectorat de la France n*était, il faut le dire, que trop justifié par le spectacle que donnait la triste oligarchie qui, sous le nom de la vieille reine, exerçait à Madagascar une tyrannie de plus en plus cruelle. D'abord, les blancs avaient été brutalement bannis de l'ile entière. Quant aux indigènes, leur sort était affreux. Le premier ministre était aidé dans sa cruauté par les sikydis ou devins, qu'il avait à sa discrétion et
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que Ranavolo, dit M. Dupré (1), ne manquait jamais de consulter, môme pour les détails les plus insigoifiants de sou existence : pour savoir, par exemple, quelle robe elle mettrait, ou de quels mets se composei^t son repas. De son côté, Rainizouare poussait la vieille reine à soumettre à répreuve du poison les Malgaches riches que l'on accusait de crimes supposés, afin de s'emparer de leurs richesses dans le cas oii ils ne résisteraient pas à cette épreuve. Ov, il dépendait toujours du juge de rendre répreuve fatale au patient en augmentant la dose du poison. On se servait à cet effet d'une noix du pays nommée le tanghin, qui occasionnait fréquemment la mort. Souvent aussi on faisait périr par la zagaïe, lance très-acérée, ou par Tean bouillante, des infortunés dont le crime était toujoui*s de posséder des richesses onde déplaire au sanguinaire Rainizouare. Ces abominables condamnations frappaient sur tous les Malgaches, sans égards ni pour 1 âge ni pour le sexe des victimes.
Rakoto se désespérait de son impuissance h empêcher ces horreurs. Il écrivait à TEmpereur que son unique ambition était d'arracher son peuple à Toppression , et déclarait nettement que s'il fallait, pour arrêter ces crimes, que la France régn«ît en souveraine à Madagascar, il était prêt à faire abandon de ses droits d'héritier du trône, et à descendre au rang de simple .particulier.
Il demandait en conséquence une assistance effective, et l'envoi d'ingénieurs pour commencer des travaux d'assainissement et créer des voies de communication dans le pays. Il suppliait TËm* pereur de faciliter l'établissement d'une grande compagnie qui exploiterait les richesses naturelles du sol, et qui, par le travail auquel elle accoutumerait les Malgaches, aiderait à l'amélioraiion du sort de ce peuple ignorant et doux que ses habitudes paresseuses maintiennent dans la condition la plus misérable.
(1) Trois mois, etc., p. 130.
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La demande d'un envoi d'ingénieurs était d'autant plus fondée que rinsalubritéd*4ine partie des côtes tient surtout à la stagnation des eaux dans les terres basses du littoral , à l'est de Tile. Ces eaux sont retenues par une barre de sable formée par la inousson qui souffle de Test pendant six naois consécutifs. Il s'agirait de fa • ciliter Técoulement des eaux de mer et des eaux douces qui se mélangent et s'accumulent ainsi sur un sol couvert de détritus de plantes, de poissons, de polypes et de mollusques de toutes sortes, fort abondants dans ces parages. Ces eaux peu profondes , mêlées à des débris d'animaux et de végétaux, sont soumises dans ces endroits à une température tellement torride que l'action du soleil suffit, dans l'intervalle de deux marées, pour tout réduire en putréfaction et provoquer la formation de gaz infects et délétères.
On comprend dès lors que l'assainissement de cette partie du pays exigerait des travaux hydrauliques que des hommes spéciaux pourraient seuls diriger. Les ingénieurs auraient été chargés également du soin de tracer et d'ouvrir des routes dans cette grande terre oii, ce qui parait incroyable, il n'en existe absolument aucune. C'est à ce point, qu'aujourd'hui encore» les voyages et les transports de toute nature, même de la capitale à Tamatave, s'y font exclusivement à dos d'hommes (1).
(1) Là transport des personnes a lieu an moyen d'un espèce de brancard appelé tacon sur lequel le voyageur est assis les jambes pendantes, et qui est porté sur les épaules de deux indigènes. Lorsque ie regretté comte de Lpuvières, que le gouvernement français avait envoyé en qualité de commissaire impérial à Madagascar en 1866, et qui y est mort quelques mois senlement après son arrivée, voulut se rendre de Tamatave à T&nanarive, il fat obligé d'employer ce moyen de locomotion qui est le seul. Pendant tout le voyage, la pluie ne cessa de tomber â flots. M. de Louvières, qui avait autant de gaieté dans le caractère que de sérieux dans l'esprit, racontait luimême d'une manière charmante, dans une lettre adressée à uii de ses amis, ce bain forcé de quinze jours consécutifs 1 Voilà oiî en sont encore aujourd'hui les communications i l'intérieur de Madagascar.
* M. Lambert s'associa résolument à tous les projets de Rakoto. II partit pour Paris vers la fin de Tannée 1833, porteur de nouvelles lettres du prince pour TEmpereur, et aussi d'une lettre signée d*nn certain nombre des chefs les plus riches et les plus intelligents qui demandaient^ à Texemple de Rakoto» le protectorat de la France.
Ce vœu du prince et des chefs malgaches ne fut pas accueilli à Paris ; et toute décision à cet égard fut ajournée par le Gouvernement impérial.
Pendant cette mission de M. Lambert en France, la terreur organisée par Rainizouare continuait avec une violence croissante à Tananarive. Une seule sentence faisait périr par la zagaïe et par le feu 79 personnes! Une autre fois la reine faisait mettre aux fers 1237 individus, après les avoir contraints par la toiture de s'avouer coupables de crimes imaginaires. Pour Texécution de cette sentence, on manda à Tananarive tous les forgerons de Tilet
A la réception des lettres de M. Lambert» Rakoto perdant tout espoir d'obtenir prochainement le concours de la France, se décida à agir de lui-même; seulement, il voulut attendre le retour de son envoyé, qui arriva enfin, après avoir inutilement négocié pendant dix-huit mois environ à Paris. , M. Lambert était convaincu que désormais le prince et lui ne pouvaient plus compter que sur leurs seules forces pour réaliser leur dessein. Mais il n'en conservait pas moins sa foi dans l'œuvre à laquelle il s'était voué avec un entraînement presque chevaleres-que. Ayant appris par Texpérience que l'influence anglaise ne s'est implantée dans ce pays qu*à la faveur de l'argent distribué par les Méthodistes aux personnages les plus importants» il avait songé à son tour à créer» par les mêmes moyens, de nouveaux amis et des partisans au prince qui en comptait déjà un assez grand nombre.
tous résolas à renverser Rainizouare. A cet effet il apportait de Paris de magnifiques présents, à Tacquisition desquels il avait sacrifié toutes ses ressources, se ruinant ainsi pour faire triompher son idée. Il reçut à sa rentrée à Tananarive, en considération de ses largesses, le plus brillant accueil de la part de Ranavolo et d'une partie de sa cour. Dès cet instant aussi Rakoto s'occupa, de concert avec ses amis, des moyens d'éloigner d'auprès de la reine son funeste conseiller.
Mais rhésitation de Rainivouninahitriniouni, qui s'était d^abord ligué contre Rainizouare, causa la perte d'un temps précieux, lorsqu'il aurait fallu au contraire brusquer l'action. Dans l'intervalle , Rainizouare fut averti par un traître acquis aux Méthodistes qui lui avaient conféré le titre de pasteur.
Le puissant favori de Ranavolo, soutenu de certains chefs ho vas, opposés comme lui à Finfluence française et à toute idée de civilisation, réussit à persuader à la reine que M. Laborde, M. Lambert et les autres amis de Rakoto conspiraient pour établir la répu^ blique, mot jusqu'alors aussi inconnu à Tananarive que l'idée qu'il exprime, et qui, à lui seul, décelait l'origine européenne de l'accusation portée contre le prince et ses partisans.
Trompée de la sorte sur les intentions des amis de Rakoto, Ranavolo les fit arrêter. Elle décréta Texil en masse de tous les blancs, et confisqua les propriétés de M. Laborde (septembre 1857). Le gouvernement hova n'osa pas faire périr ouvertement les Français qu'il expulsait. Mais l'escorte, qui les conduisait à Tamatave pour les embarquer, reçut Tordre de les faire séjourner dans les forêts marécageuses oîi plusieurs d'entre eux, et particulièrement M. Lambert, contractèrent le germe des fièvres de Madagascar si pernicieuses aux Européens.
Celte catastrophe n'abattit point le courage du prince Rakoto.
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Il fit tenir secrètement à M. Lambert une lettre dans laquelle se trouvaient ces remarquables paroles : « Je vous prie donc et vous « supplie de retourner auprès de Sa Majesté TEmpereur, de vous t( jeter à ses pieds comme je le ferais moi-même si je le pouvais, « et de lui demander de venir à notre secours, s'il ne veut pas que « nous périssions tous. Dites-lui bien que, quant à moi, ce n*est « point un intérêt personnel qui me fait parler. Persuadez-lui que « Tambition de régner est bien loin de moi dans mes démarches. « Je proteste ici, par écrit, comme je l'ai fait plusieurs fois de vive « voix en votre présence, que je suis prêt à renoncer dès à pré- « sent à tous mes droits au trône, et que j'y renonce s'il juge que « ce soit nécessaire pour assurer un prompt secours expédition- « naire. De grâce, ne vous rebutez pas; souvenez-vous que la <t destinée d'un peuple est entre vos mains. » < Que Dieu vous aide dans vos démarches I i>
« Rakoto-Radama. »
Ge langage atteste bien la rare abnégation de Rakoto, et rentière spontanéité de ses efforts pour ménager, à son pays, l'assistance de la France. Il explique en même temps le dévouement des Français qui prêtaient au prince un concours si actif et si fidèle, et montre combien fut odieuse la calomnie des missionnaires anglais qui ne craignirent pas de répandre, dans la suite, le bruit qu'il avait fallu enivrer le roi pour lui faire signer le traité conclu avec la France.
Revenu à Paris, M. Lambert présenta de nouveau, avec la plus vive insistance de la part du prince, la demande du protectorat et celle de la formation d'une Compagnie. Rien ne fut résolu encore quant au protectorat. Mais l'idée de créer une Compagnie interrat'onale, qui aurait permis aux Anglais comme aux Français
' de concourir h la civilisation de Madagascar, fut goillée et ap-
préciée.
En conséquence, M. Lan>bert se rendit à Londres pour faire agréer ce projet au gouvernement britannique. Le ministère anglais ne parut pas opposé à la constitution d'une Compagnie anglofrançaise, exclusivement agricole et commerciale; mais il se refusa a tout acte qui aurait pu ôtre interprété comme une incitation pour ses nationaux à prendre part à cette affaire. Il se montra radicalement opposé, en tout état de cause, à ce que la France exerçât aucune protection sur ce pays. Bref, la démarche de M. Lambert demeura sans résultat.
Ce fut précisément à cette époque que le révérend EUis, de la secte des Méthodistes, retourna à Madagascar où il avait déjà fait un long séjour. Alors commença contre l'influence française cette lutte, tantôt sourde, tantôt ouverte qui aboutit, quelques années plus tard, à la ruine des projets de Rakoto, et à sa fin tragique.
Ainsi avaient échoué les démarches réitérées pendant dix années par ce prince pour arracher son pays à la tyrannie du parti des vieux Hovas. Cette tyrannie, depuis la découverte de la conspiration de Rakoto et de ses amis contre Rainizonare, s'était appesantie sur les Malgaches d'une manière chaque jour plus affreuse.
Enfin le 18 août 1861, Ranavolo mourut, et son fils lui succéda sous le nom de Radama IL
Le premier acte du nouveau roi fut de pardonner à ceux qui s'étaient montrés ses ennemis. 11 ouvrit ensuite l'accès de Tile à tous les étrangers, permit le libre exercice de la religion chrétienne sans distinction de communions, protégea les missionnaires, et encouragea rétablissement des écoles.
Malheureusement, il se laissa guider, quant à la politique intérieure, par des instincts et des conseils plus généreux qu'éclairés. Rêvant dans son inexpérience une sorte d*âge d*orpour son peuple qui sortait à peftie de la barbarie la plus profonde, et mécoï>naissant les conditions essentielles de tout pouvoir, il ne comprit pas que, pour transformer les institutions, les habitudes, et jusqu'aux goûts de ses sujets, il fallait beaucoup de temps, de prudence, et une grande autorité. Fataliste comme tous les Orientaux, il ferma les yeux sur les menées du parti des vieux Hovas, qui, accoutumés à exploiter à leur profit l'ancien mode de gouvernement, le regrettaient, et en désiraient naturellement le retour. Il alla plus loin. Ne voyant pas tout ce qu'il y avait d'impraticable, de dangereux même pour lui, à vouloir passer sans transition de l'absolutisme le plus complet aux pratiques libérales des nations les plus anciennement civilisées ; ignorant qu'un gouvernement sans finances est un pouvoir incapable de faire le bien, il supprima brusquement les droits de douanes qui produisaient
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presque le seul revenu en espèces de la cour de Tananaiive. Il abolit également les corvées qui étaient, pour les chefs, le principal moyen de se créer des ressources. Ainsi, pendant qu'il ruinait ^t exaspérait toute une classe d'hommes puissants, qui unissent aux instincts les plus méchants une incroyable soif de l'argent, il s'enlevait du même coup à lui-même le moyen de les contenir.
Ce n'est pas tout. Après avoir ôié à son gouvernement tout revenu, s'être privé de l'appui si nécessaire des chefs et les avoir tournés contre lui, il enleva toute sanction à son pouvoir en décrétant l'abolition de la peine de mort. 11 est à remarquer que, toute condamnation à la peine capitale ayant entraîné jusqu'alors la confiscation des biens au bénéfice du juge, le roi tarissait de la sorte la source de tous profits pour les chefs puissants, grands justiciers du pays, lesquels n'avaient pas d'autre rémunération que la spoliation des familles de leurs victimes. Ces réformes, excellentes si elles avaient été combinées avec l'établissement d'un régime nouveau, substituant sans retard une organisation d'ensemble au détestable régime qu'il s'agissait de détruire, n'eurent «n fait d'autre résultat que de ruiner,, de désarmer et de réduire à l'impuissance le pauvre Radama. Les mesures , généreuses sans doute, mais incomplètes, isolées, et jusqu'à un certain point contradictoires que, dans son empressement à faire cesser une odieuse J-tyrannie, ce malheureux prince avait décrétées, témoignent tristement chez lui et chez ses conseillers d'une ignorance absolue des principes les plus élémentaires de la science du gouvernement.
Au dehors, sa politique n'ayant plus à compter qu'avec des nations civilisées, put sans danger rompre avec les anciennes traditions des Hovas. Un de ses premiers soins, en montant sur le
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trône, avait été de se mettre en rapport direct avec les natiofis européennes près desquelles M. Lambert était devenu son représentant officiel avec le titre de duc d'Emyme. Radama lui avait donné en outre le pouvoir de conférer un certain nombre de décorations d'un ordre qu'il s'était empressé de créer.
Le 7 avril 1862, M. Lambert adressa une circulaire diplomatique auK ambassadeurs et aux ministres des puissances étrangères en résidence à Paris, pour les informer que le royaume de Madagascar était désormais ouvert au commerce de toutes les nations, et que les gouverneurs des provinces avaient ordre de protéger les personnes et les biens des étrangers.
La France et l'Angleterre accueillirent très-favorablement cette déclaration. M* Brossard 4^ Corbigny, capitaine de frégate, fut envoyé par le cabinet des Tuileries à Tananarive; et le résultat de sa mission fut la reconnaissance par la France de Radama II en qualité de roi de Madagascar, titre que le gouvernement français n*avait jamais accordé aux rois des Hovas. Cette reconnaissance eut lieu, avec la mention sous la réserve des droits de ta France.
Le gouvernement impérial ne perdit pas de temps pour utiliser ks bonnes dispositions de Radama II, et donner, par un traité régulier et authentique, la sécurité à ceux de nos nationaux qui s'établiraient à Madagascar. En conséquence, M. Dupré, capitaine de vaisseau, commandant la station des côtes orientales d'Afrique, fut chargé de conclure un traité d'amitié et de commerce avec le nouveau roi, et de représenter la France à la cérémonie du couronnement qui eut lieu à Tananarive le 23 septembre 1862.
Le traité, signé en présence de la mission anglaise, et daté du 12 septembre, fut plus tard ratifié à Paris le 11 avril 1863 (1). Il
(1) Voir \e Traité d'amitié et de commerce, en Icte des documents; p. 95.
accordait à nos nationaux le libre exercice de leur religion, et la faculté pour les missionnaires de prêcher, d*enseig;ner, de construire des églises, des séminaires, des écoles, des hôpitaux et d*autres édiGces pieux. D*après l'article A, les Français avaient la faculté d*acheter, de vendre, de prendre à bail, de mettre en culture et en exploitation des terres, maisons et magasins; ils pouvaient choisir librement et prendre à leur service, à quelque titre que ce f&t, tout Malgache non esclave, ou traiter avec les propriétaires pour s'assurer les services de leurs esclaves. Le domicile des Français était inviolable; nul n*y pouvait pénétrer qu'avec Tintervention du consul dont la juridiction s'étendait non-seulement sur les Français, mais encoresur les Malgaches au service des Français. Aucun article de commerce ne pouvait être prohibé soit à l'importation, soit à l'exportation, dans les ports de Madagascar. Enfin un article additionnel spécifiait que les droits de douanes étaient supprimés sur toutes marchandises, et cela pendant toute la durée du règne de Radama IL
La haute importance de cet acte International n*a pas besoin d'être indiquée. En garantissant toute sécurité aux Français qui s'établiraient à Madagascar, il stipulait au profit de nos nationaux des avantages que jusqu'alors aucune nation européenne n'avait obtenus, et dont plusieurs, tels que le droit de propriété et la juridiction consulaire, sont la condition indispensable pour les Européens de tout établissement commercial, industriel ou ^ricole à Madagascar. Les ennemis de l'influence française sentirent si bien la portée de ce traité que, à dater du jour oii il fut signé, et malgré la liberté de propager leur religion que leur avait accordée Radama, et dont ils auraient dû se montre reconnaissants, ils ne cessèrent d'exciter le peuple en lui présentant le traité comme une trahison du roi qui, suivant eux, aurait vendu
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le pays aux Français. Aussi, après la mort du roi, le gouvernement hova refusa-t-il d'exécuter le traité. Il comprenait bien que ce refus empêcherait la Compagnie de Madagascar de s'établir dans le pays. A Toccasion de la conclusion de ce traité, qui était, en réalité, aussi utile aux intérêts d'avenir du pays que favorable aux relations comraerdales avec l'Europe, le commandant Dupré reçut du Toi le grand cordon de Tordre de Radama.
Le jour de la signature, en présence des principaux chefs malgaches et des deux missions anglaise et française, le roi signa de nouveau publiquement, et fit contre-signer et sceller en sa présence par ses ministres, la Charte qu'il avait accordée h M. Lambert dès le 9 novembre 1861. Transcrit sur parchemin, cet acte fut contre-signe par le consul ajiglais, qui était présent (1) .
Pour apprécier les raisons qui déciderait le roi à signer la Charte le même jour que le traité, il est nécessaire de rappeler que, longtemps auparavant, ce prince avait arrêté avec M. Lambert les bases d une concession ayant pour objet Texploitation des richesses naturelles de Madagascar. Mais les engagements de Rakoto n'avaient que la valeur d'une promesse aussi longtemps qu'un traité international n'en garantirait pas l'exécution. Après son couronnement, et la signature du traité avec la France, Radama avait donc voulu que son premier acte fût la consécration officielle et solennelle de la Charte accordée antérieurement à son ami.
Munis de ces deux pièces, M. Dupré et M. Lambert partirent pour Paris : M. Dupré afin de soumettre à la ratification de l'Eniperaur le traité déjà signé par Radama, et M. Lambert pour s'occuper de la formation de la Compagnie que le roi était impat ien* de voir à l'œuvre.
(l) Voir la Charte de concession parmi les documeats, p. 101.
De son cAté, Radama, désirant exécuter immédiatement, en ce qui le concernait, les engagements contractés envers M. Lambert, prit des mesures pour que rien ne pût entraver ni retarder, à l*époque oii elle pourrait agir, les opérations de la Compagnie que son ami allait former. Il expédia des ordres écrits à différents chefs sur les côtes et dans les parties les plus saines de File, pour faciliter aux agents de M. Lambert les prises de possession des terrains qui lui étaient abandonnés en vertu de la Charte. Ce fut ainsi que, sur plusieurs points de la côte orientale, des déclarations de prises de possession eurent lieu, et entre autres celle d*une superbe forêt de copaliers dans la province de Vohémar renommée pour sa salubrité.
Pendant que Radama préparait les voies à la Compagnie eurov péenne dont il. attendait impatiemment la création^ M. Lambert^ qui était à Paris, commençait à s'apercevoir de son côté que la formation de cette Compagnie n'était pas aussi aisée (ju'il se rétait persuadé. Après des démarches réitérées, il reconnut que, si les concessions du roi étaient considérables, il serait néanmoins impossible de les utiliser aussi longtemps que les promoteurs de Tentreprise ne seraient pas assurés à l'avance de Tappui direct du gouvernement français.
Ainsi désillusionné au sujet de la facilité sur laquelle il avait compté pour organiser, à l'aide de sa seule influence, une société, et cependant plus convaincu que jamais de l'importance qu'aurait pour notre commerce l'établissement de relations régulières entre la France et Madagascar, M. Lambert s'adressa directement à l'Empereur. Il lui demanda de prendre sous son patronage immédiat celte entreprise destinée à servir de grands intérêts nationaux. L'initiative du souverain n'était-elle pas justifiée, du reste, parla nécessité deprotéger d'une manière spéciale une société dont le centre d'opérations devait être placé dans une contrée lointaine, au milieu d'un peuple non encore civilisé, et dont la seule véritable garantie était la sincère exécution d'un traité politique et commercial signé avec la France?
Ajoutons que, peu de temps auparavant, le traité de commerce conclu avec TAngleterre venait d'introduire dans notre législation les principes du libre*échange, et faisait plus vivement sentir Futilité de créer de nouveaux débouchés à l'industrie française. Or, Madagascar, qui par son étendue est presque un continent, vierge encore de relations commerciales suivies avec les nations européennes, offrait un marché dont il importait de faciliter Taccès à leur activité. Le projet de M. Lambert rentrait dans la sphère des idées dont les hommes d'État et les économistes étaient alors préoccupés. Tout portait donc à croire qu'il serait utile de prendre la charte accordée par Radama pour base d'une Compagnie commerciale.
L'Empereur adhéra à la demande de M. Lambert qui déposa entre les mains du ministre des affaires étrangères le texte original de la Char le signée en triple expédition par le roi.
Ce fut à ce moment, dans le courant de février 1863, que l'Empereur appela près de lui le baron Paul de Richemont, et lui manifesta l'intention de provoquer la formation d'une grande Compagnie qui exploiterait la Charte concédée à M. Lambert, et de le placer à la tête de cette entreprise.
Sénateur, ancien député au Corps législatif, oii il avait été deux fois rapporteur du budget, et l'un des principaux organidateurs d'une de nos grandes lignes de chemins de fer, M. de Richemont était depuis longtemps familiarisé avec les questions financières et industrielles. De plus, un séjour de neuf années à la Réunion, berceau de sa famille, et des rapports fréquents avec des personnes ayant habité ou visité Madagascar, lui avaient donné une connaissance toute spéciale de ce pays, des habitudes et des préjugés des indigènes, et des difficultés que rétablissement de la Compagnie rencontrerait dans ces
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climats. Celte situation personnelle Tavait désigné naturellement au choix de l'Empereur.
Parmi les grands intérêts auxquels l'exploitation des richesses de Madagascar pouvait donner satisfaction se trouvaient en première ligne ceux de la marine militaire et de la marine marchande. L'Empereur avait été frappé de- Texistence de gisements de lignites ou de houilles sur la côte ouest de l'ile, gisements signalés par de nombreux voyageurs, mais dont l'étendue et la nature n'étaient pas nettement déterminés (1). L'extraction d'un combustible minéral dans ces parages oîi la houille, tirée d'Europe, atteint des prix excessifs, offrirait à la navigation dans Tocéan Indien des avantages considérables. Aussi TEmpereur désirait-il que la société projetée prit pour point de départ de ses opérations l'exploitation de ces mines de charbon qui auraient donné des produits, immédiatement réalisables.
M. de Richemont savait que Madagascar renferme les richesses les plus - variées- Il exprima toutefois l'opinion que, sur cette question des diarbons naturels, aussi bien que sur toutes les autres , les renseignements fournis par les marins et les voyageurs étaient trop incomplets, quoique très-affirmatifs , pour qu'il ne fût pas nécessaire de confier à une mission spéciale le soin de reconnaître avec exactitude Tétat des choses et des localités.
Trois points surtout lui paraissaient exiger des éclaircissements : !• le degré de salubrité de l'île; 2«» la possibilité d'obtenir du travail de la part des indigènes; S*» la facilité d'établir des voies
(1) M. d'Arvoy, ancien consul de France à Maurice, avait commencé à Bavatbubé une exploitation de combustible minéral. Mais la reine Ranavolo lui fit défendre de continuer. Comme le territoire sur lequel il opérait avait été cédé à la France en 1840, M. d'Arvoy crut qu'il serait protégé par notre station navale. Mais bientôt un corps de deux mille Hovas parut et attaqua l'étal^lissemenl. M. d'Arvoy fut tué, et son exploitation détruite.
NOTICE HISTOftlQLJET 29
de cornmunicatien pour rexploitalion et rexportation des produits du pays.
L'envoi d'une mission d'exploration, chargée de résoudre ces questions, semblait à M. de Richemont un préliminaire indispensable avant de faire un large appel aux capitaux. Cette mesure de prudence lui paraissait d'autant mieux justifiée qu'il s'agissait d'une affaire prise officiellement sous le patronage du Gouvernement.
Ces considérations fureat goûtées de l'Empereur; ridée de la mission fut acceptée. Mais, pour la mettre à exécution, il fallait réunir au moins les fonds nécessaires pour subvenir aux frais qu'elle entraînerait.
Les vues de l'Empereur, exposées à un groupe d'hommes haul placés dans les finances et dans l'administration, furent comprises. Ces personnes consentirent à former le noyau d'une Compagnie, et à fournir les fonds nécessaires pour l'envoi de la mission, à la condition toutefois que le Gouvernement prendrait l'entrepriso sous sa protection immédiate.
Mais sur ce point même les arrangements étaient difficiles à combiner. Car, pendant que, d'une part, on ne pouvait former qu'une sodété provisoire, puisqu'elle devait être subordonnée aux éventualités de l'exploration, d'autre part il fallait que la protection du Gouvernement fût assurée pendant la période d'exploration.
On résolut la difficulté en constituant immédiatement la société avec un caractère définitif, et en réservant à ses fondateurs la faculté de la dissoudre dans le cas oii les résultats de la mission ne justifieraient pas un large appel aux capitaux. A une Compagnie organisée ainsi définitivement le Gouvernement pouvait donner sou appui officiel ; ce fut ce qui eut lieu.
Mais une affaire entreprise hors du territoire national ne comportant pas une garantie financière de la part de TÉtat, le Gouvernement pensa que la manière la plus simple et la plus explicite de manifester sa protection était de placer à la tête de la Compagnie, comme pour Ja Banque de France et le Crédit foncier, un gouverneur nommé par décret impérial.
A côté de cette garantie morale la Compagnie en trouvait une autre très-sérieuse dans Tobligation naturelle qu'avait le Gouvernement de veiller à la loyale exécution par les Malgaches du traité signé avec la France.
En conséquence les capitaux destinés aux frais de la mission furent réunis, et les capitalistes qui s'étaient associés à la pensée impériale formèrent le conseil d'administration, qui fut composé de : MM. Fould (Adolphe), député, et Armand Heine, représentants de la maison Fould; Frémy, conseiller d'État et gouverneur du Crédit foncier de France; duc de Galliera, administrateur du Crédit mobilier ; Lacroix, député, et Revenaz, administrateurs de la compagnie des Messageries maritimes; Baptistin Pastré, administrateur de la même compagnie, et président de la chambre de commerce de Marseille ; Baron Seillière, Raymond Seillière et Demachy, représentants de la maison Seillière; et le vicomte de Vougy, directeur général des lignes télégraphiques.
M. Armand Béhic, directeur de la Compagnie des Messageries maritimes, et qui, depuis, a été ministre des travaux publics, voulut bien consentir à être le conseil de la Compagnie.
Le conseil d'administration ainsi composé prépara les statuts (1) qui lurent ensuite approuvés par le conseil d'État. Enfin un décret
Voir les Statuts parmi les document;, p. 112.
da 2 mai 1863 donna une existence légale et authentique h la Compagnie de Madagascar.
Un autre décret du même jour nomma M. Paul Panoih Desbas- SAYNS, baron de Richemont, gouverneur de la Compagnie.
Le rôle et les attributions dévolus au gouverneur, d'après les statuts, étaient fort importants. L'initiative en toutes choses, et Fexécution des résolutions du conseil d'administration lui appartenaient exclusivement, et nulle délibération du conseil ne pouvait être exécutée si elle n'était pas approuvée par le gouverneur et revêtue de sa signature (art. 32).
Conséquent avec Topinion qu'il avait exprimée à TEmpereur sur la nécessité et le but de la mission d'exploration, M. de Richemont ne voulut provisoirement accepter aucun traitement à raison de ses fonctions de gouverneur. Une note du Moniteur, annexée au décret de nomination, était ainsi conçue : « M. le baron de Richement, en acceptant les fonctions de gouverneur de la Compagnie de Madagascar, a exprimé le désir de ne recevoir aucun traitement à raison de ses fonctions,' Jusqu'à ce que la mission chargée de l'exploration des mines, forêts et terrains, auxquels s'applique la concession du roi de Madagascar, ait accompli son œuvre, et que la Compagnie soit entrée dans la phase d'exploitation de son entreprise. C'est par ce motif que le décret de nomination de M. le baron de Richement comme gouverneur ne lui alloue, quant à présent, aucun traitement. »
En donnant son concours si décisif à la formation de la société, l'Empereur se montra plus prévoyant pour Radama que ce prince ne l'avait été pour lui-même en supprimant les droits de douanes qui formaient le plus clair de son revenu. Il voulut qu'une certaine somme, prélevée sur les premiers fonds appelés, fut remise avant tout au roi. Il ne voulut pas non plus que les sacrifices faits jus-
9i NOTICE HISTORIQUE
qu'alors par M. Lambert demeurassent sans compensation. Gon^ formément à ce désir, une allocation égale à celle que recevait le roi fut attribuée à M. Lambert qui, dans ses voyages si nombreux et si coûteux, avait épuisé toutes les ressources qu'il avait eues à sa disposition. Ces libéralités furent stipulées dans Tacte même de transmission de la charte à la Compagnie de Madagascar.
Avant d'exposer les premiers travaux du conseil d'administration, il convient de faire connaître les privilèges concédés par la Charte et transmis à la Compagnie, ainsi que les bases financières de la Société. On appréciera ainsi toute la portée commerciale de l'entreprise et la puissance des moyens d'action mis à sa disposition.
La Charte, accordée par le roi à M. Lambert, renfermait les concessions suivantes (!) :
1® L'autorisation déformer une Compagnie ayant pour but l'exploitation des mines, des forêts et des terrains situés sur la côte et dans l'intérieur de Madagascar ;
S® Le privilège exclusif de l'exploitation des mines déjà connues, ou de celles qui seraient découvertes ultérieurement ;
3^» Le privilège, soit pour la Compagnie, soit pour ceux qu'elle admettrait à participer à ce droit, de choisir sur toutes les côtes, et dans l'intérieur du pays, des terrains inoccupés pour les mettre en culture, et de devenir propriétaires des terrains choisis dès que la prise de possession aurait été notifiée au gouvernement de Madagascar;
1) Voir aux documents la Charte de concession, p. 101.
4® L'exemption de toutes redevances sur les minéraux exploités, et sur les produits de toute nature que pourrait réaliser h Compagnie ;
S® Le privilège de libre exportation des produits des mines et des diverses exploitations de la Compagnie, sans supporter aucuns droits de sortie ;
6° L'exemption de tous impôts sur les propriétés de la Compagnie, et de toute taxe sur les objets qui entreraient pour son service ;
V Le droit de créer des routes, des canaux, des chantiers tle construction.
La Charte contenait encore pour le concessionnaire le droit de kutre monnaie, et celui de fonder des établissements d'utilité publique. Mais l'Empereur, considérant que ces droits sont partout un apanage du pouvoir souverain, et voulant affirmer le caractère exclusivement commercial de l'entreprise, ne permit pas qu'ils fussent compris parmi les privilèges transmis à la Compagnie.
Le roi s'était engagé, en outre, par un article séparé, à favoriser la Compagnie de tout son pouvoir, et spécialement à l'aider à se procurer des travailleurs.
En retour, la Compagnie avait souscrit à différentes chaînes (1) dont les unes étaient stipulées dans la Charte elle-même, ei dont elle avait accepté les autres pour se conformer aux iutentions de l'Empereur.
C'était d'abord le payement au roi de 10 O/o des revenus nets de la Compagnie, conformément à un article additionnel de la Charte. Cet article additionnel avait été inspiré par le désir de
(1) Voir aux documents, p. 104, VAcle de transmission de la Charte à la Compagnie,
reconstituer un. budget des recettes à Radaiia on remplacement des impôts abolis et des droits de douanes supprimés. Mais, comme, d'un autre côté, il était à prévoir qu'un certain temps s'écoulerait avant que ce dixième du revenu net ne produisit des subsides suffisants, l'Empereur avait désiré, ainsi qu'il a été dit plus haut, qu'un prélèvement d'un dixième sur le capital versé fut effectué en faveur du roi. Il voulut que des avantages égaux fussent constitués en faveur de M. Lambert, comme compensation de la cession de la Charte. Toutefois l'ensemble de ces sommes à prélever ne devait pas dépasser deux millions.
En outre, la Compagnie devait remettre annuellement à M. Lambert 20 O/o sur les bénéfices, après déduction : 1® des iO o attribués au roi; 2" de la somme nécessaire pour constituer un fond de réserve ; et 3° d'une distribution aux actionnaires de 9 0/0 du capital versé.
Une somme annuelle de 50,000 francs , à valoir sur les 20 0/(| susmentionnés, devait* être payée à M. Lambert à titre de résident général de la Compagnie près le roi de Madagascar, titre dont il était investi par l'acte même de transmission de la Charte.
Enfin, la Compagnie avait à supporter les frais relatifs aux prises de possession qui auraient été opérées à Madagascar par les ordres de M. Lambert, préalablement à l'organisation de la
Société.
Ne forent pas compris dans la cession faite à la Compagnie, la propriété du château de Soanierana, situé à Tananarive, ni celle des usines de Soatsimanampiovana, restes des anciens bâtiments industriels construits par M. Laborde pour la reine Ranavalo et concédés à M. Lambert par la Charte.
Tel était l'ensemble des droits et charges transmis par
3t> ÏIOTICË HISTORIQUE
M. Lambert à la Compagnie. Voici maintenant les principales dispositions des statuts (1).
La Compagnie était constituée pour une durée de 30 ans ; le siège et le domicile en étaient fixés à Paris.
Le fonds social, porté à cinquante millions, était divisé en 100,000 actions de 500 francs chacune.
Mais l'avenir de la Société étant subordonné, comme il a déjà été dit, aux résultats de la mission, les statuts contenaient à cet égard plusieurs dispositions transitoires. Ainsi, au lieu de créer immédiatement les 100,000 actions, il n'en était émis d'abord que S, 000, sur lesquelles il ne fut appelé que la moitié du capital, soit 1,250,000 francs.
Cette somme avait paru sufQsante pour subvenir aux frais de la mission, et au payement du prélèvement attribué au roi et au cessionnaire de la Charte.
Pour maintenir à la Compagnie la faculté de renoncer à l'entreprise dans le cas oii les résultats de la mission ne seraient pas satisfaisants, elle était autorisée par l'article 63 des statuts à se dissoudre à toute époque de son existence.
Les actiennaires-fondateurs, en s'associant avec le plus honorable empressement à la pensée de l'Empereur, ne s'étaient pas dissimulé les risques qu'ils couraient de perdre ce premier capital destiné à faire les frais delà mission dans lecasoîiles résultats de l'exploration n'auraient par été satisfaisants. En compensation de cette éventualité, le seul droit qu'ils avaient demandé était d'être préférés pour la souscription au pair du tiers des nouvelles actions qui seraient émises ultérieurement. La modération de cette demande prouvait bien que la pensée qui les avait réunis était d'un ordre plus élevé que le seul désir de réaliser
(i) Voir aux documents, p, 112, les Statuts de la Compagnie.
des bénéflces. Elle donna lieu cependant à des appréciations trèsdifférentes et à des débats assez vifs au conseil d'État , lors de Texamen des statuts, dans lesquels toutefois elle prit place.
Les personnes qui s'étaient montrées le plus opposées à cette demande si simple des actionnaires-fondateurs, n'avaient certainement pas prévu que la Compagnie se trouverait arrêtée dès son début par le refus d'exécution du traité qui lui avait servi de base, et dont le respect aurait dû lui être garanti par le Gouvernement français. Les événements se chargèrent de démontrer toute rétendue des risques qu'il y avait à courir et la modération dd la demande des actionnaires-fondateurs.
Loin de vouloir réserver à la France exclusivement les avantages que promettait la création de la Compagnie de- Madagascar, l'Empereur avait eu d'abord Tidée de donner à cette entreprise le caractère d'une œuvre internationale, et d'intéresser à son succès le commerce européen tout entier, et particulièrement l'Angleterre. Dans la prévision que des étrangers y prendraient part, les statuts avaient réservé au conseil d'administration la faculté de porter à 6,000 le nombre des actions de la première émission. Mais cette pensée libérale ne reçut pas Taccueil qu'elle méritait. Le gouvernement britannique ne s'y montra nullement favorable, et les tentatives faites à cet égard auprès de puissants capitalistes anglais n'aboutirent pas.
La Compagnie étant constituée, il fallait organiser la mission ^que le conseil avait hâte d'expédier. Il importait de la composer d'hommes dont les connaissances spéciales répondissent aux divers objets que la Charte réservait à la Compagnie le privilège d'exploiter.
La première préoccupation du gouverneur et du conseil Était, nous l'avons dit, de se procurer des informations exactes sur le
38 NOTICE HISTOKIQUË
degré de salubrité de ceriaines parties de Madagascar ; sur la possibilité de plier à un travail régulier les indigènes, race paresseuse et sensuelle, ennemie de toute obligation gênante, et cependant apte à certaines industries. Les Malgaches tissent, en effet, des étoffes de soie et de coton très-reraarquables; ils les façonnent de la manière la plus variée; ils font des nattes, des étoffes dites pagnes avec des filaments de plantes; ils savent composer, avec des couleurs naturelles, végétales et minérales, de fort belles teintures, et ils les emploient avec un certain goût. Us montrent aussi de l'adresse dans la fabrication des ustensiles de fer nécessaires à la vie, et une habileté véritable à fondre les métaux. En uïi mot, ils se livrent volontiers à des travaux qui demandent plutôt de l'adresse qu'une grande force physique.
Il y avait également lieu de se renseigner sur la facilité que trouverait la Compagnie à établir des routes mettant Tintérieur du pays en communication avec le littoral. Le but général de la Société, c'est-à-dire Texploitatioa des terres, des forêts et des mines, exigeait Tétude préalable d'un très-grand nombre de questions spéciales, telles que la détermination des cultures les plus appropriées au sol, des essences de bois exploitables, des différentes espèces de minéraux que le sol renfermait. La reconnaissance précise de la nature et de l'importance des gisements de charbons naturels situés sur la côte ouest était naturellement au premier rang des questions h résoudre. En résumé, le but de la mission était de renseigner exactement la Compagnie sur lesproduits et les ressources de toute espèce que pouvait offrir le pays, sur les difficultés qu'elle y rencontrerait et sur les moyens de surmonter lesi)bstacles.
L'examen de toutes ces questions ne pouvait être fait que sur les lieux racmes, par des hommes spéciaux et compétents. Le
;€hoix du personnel qui devait composer là mission était rendu plus difficile eii raison même du peu de temps qui restait pour y procéder. li était indispensable, en effet, que la mission pût arriver à Madagascar et entreprendre ses opérations pendant la bonne saison, qui commence en mai et se termine à la mi-octobre, et pendant laquelle la fièvre ne règne pas sur les côtes de Tile.
Or, on était déjà au commencement de mai, et le voyage seul ne devait guère exiger moins de six semaines. Il n'y avait donc .pas un instant à perdre. Il s'agissait d'organiser une réunion d'hommes capables et zélés> auxquels on put confier en quelque sorte la fortune de Tenlreprise. Il fallait aussi préparer et acquérir le matériel de toute nature, instruments et provisions diverses, indispensable aux agents. Des ordres furent transmis h la Réunion et à Maurice à des négociants pour qu'ils fissent certains préparatifs qui permettraient à la mission de commencer ses opérations aussitôt son arrivée à Madagascar. Des approvisionnements furent faits pour subvenir aux besoins des agents chargés de visiter les parties de File qui sont encore à l'état sauvage, et oii Ton était certain de ne rencontrer ni vivres ni logements d'aucune sorte.
Des ordres furent donnés en même temps à Maurice pour l'achat d un poDion de 800 tonneaux qui devait servir de magasin et de demeure au personnel composant la section envoyée sur la côte nord-ouest, oii se trouvent les gisements houillers. ^ Ces premiers ordres expédiés, un comité de quatre administra- .teurs, MM. Fremy, Heine, Revenaz et Seillière, auxquels le conseil avait délégué une partie de ses pouvoirs, fut désigné pour assister le gouverneur dans toutes les inesures à prendre, et pour procéder au choix des. membres de la mission.
Ce personnel, choisi avec tout le soin que comportait le peu
de temps qui restait jnsqu*au départ du paquebot des Messageries impériales, et composé d'ingénieurs, de sous-ingénieurs, de photographes, de sondeurs, de mineurs, de médecins et d'agents commerciaux, fut divisé en trois sections, dites du nord-est, du nord-ouest, et du centre ou d'Emyrne. Chaque agent spécial choisit, sous sa responsabilité personnelle absolue, les instruments de précision et autres, les appareils, les outils, le matériel de toute nature nécessaire à ses opérations. De leur côté, M. le commandant Dupré et M. Lambert, dont le concours était d'autant plus utile qu'ils avaient l'un et l'autre la connaissance pratique du climat de Madagascar, se prêtèrent avec le plus louable empressement à guider le gouverneur dans le choix des objets à acquérir, et notamment pour tout ce qui concernait le campement et la sécurité des agents à l'intérieur de Tile.
Une des questions les plus importantes était le choix de la personne à qui serait confiée la direction supérieure de la mission. Il fallait aussi assurer le maintien de Tordre et de la subordination parmi les agents. Un règlement concernant l'organisation hiérarchique pourvut à ce besoin. M. de Richement, qui comprenait la nécessité de réunir dans une seule main la conduite générale de Tentreprise, obtint du gouvernement que la direction supérieure de la mission fût confiée au commandant de la station navale, M. le capitaine de vaisseau J. Dupré, qui était chargé de porter à Madagascar la ratification du traité fait avec Radama, et qui, en sa qualité de chef delà station descôtesorientales d'Afrique, aurait à sa disposition tous les navires de TËtat dans ces parages.
Le choix, comme chef de la mission, de l'officier supérieur commandant la station, présentait pour la Compagnie des avantages, mais aussi des inconvénients faciles à prévoir. N'y avait-il pas, en effet, tout lieu de craindre que dans certaines éventualités les in-
téréts de la Compagnie ne pussent être sacriiiés à des intérêts d'un ordre différent que le conotnandant serait chargé par le Gouvernement de faire prévaloir î N'était-il pas possible que les instructions particulières du ministre ne fussent pas entièrement compatibles avec celles du gouverneur ?
D*un autre côté, s'il y avait un avantage évident pour les membres de la mission à être couverts par le pavillon de la France partout ou ils se présenteraient, cette protection officielle n'entraverait-elle pas leur liberté d'action? La nature exclusivement commerciale et amicale des rapports qu'ils auraient à établir avec les indigènes, ne risquait-elle pas, surtout aux yeux d*un peuple ignorant et orgueilleux comme les Hovas, d'emprimterà la présence d'officiers, qui donneraient à cette protection un caractère militaire et pour ainsi dire armé^ quelque apparence d'une intervention imposée par une autorité étrangère, c'est-à-dire un caractère très-opposé au caractère véritable de la Compagnie?
M. de Richemont ne s'était dissimulé aucun de ces inconvénients. Mais les circonstances l'obligeaient de les subir et de passer outre. D'abord, le temps manquait absolument pour acquérir et expédier, par le cap de Bonne-Espérance, à Tlle de la Réunion, un bateau à vapeur destiné à recevoir la mission lorsqu'elle dé • barquerait de YHermione dans cette colonie, puis à la transporter à Madagascar. Aucune espèce de route n'existant à l'intérieur de Madagascar, et la voi6 de mer étant le seul moyen de se rendre sur les différents points de la côte, il fallait avoir un navire pour parcourir le littoral de File. Il y avait donc nécessité d'obtenir du Gouvernement que le transport des membres de la mission se fit sur les bâtiments de l'État appartenant à la station des côtes orientales d'Afrique.
La conséquence de cette nécessité étant de subordonner les
a NOTICE HISTOIUQUË
mouvements des agents de la Compagnie à la volonté du chef de Ja station navale, il paraissait logique de remettre entièrement à cet officier la direction supérieure de la mission.
A part ces considérations, le commandant Dupré devait personnellement inspirer une confiance toute particulière. Dès le débuts il s'était montré très-sympathique à la formation de la Gonq^gnie. Sur plusieurs questions importantes il avait ^dé de ses conseils et de son expérience, comme nous venons de le dire, le gouverneur qui, en retour, s*était empressé de signaler à TEmpereur le concours zélé que cet officier avait apporté à l'organisation d'une entreprise si hautement patronnée par le souverain.
Par tous ces motifs, M. de Richemont demanda donc que le commandant Dupré fût autorisé à accepter la direction de la mission. Le ministre de la marine y consentit, mais à la condition explicite et formelle que l'exécution de ses ordres ou de ses instructions ne pourrait jamais être subordonnée aux intérêts de la Compagnie. Celle-ci dut accepter cette grave réserve dont les inconvénients se révélèrent plus tard.
Quoi qu'il en soit, d'accord avec le chef de la mission, le gouverneur et le comité. déterminèrent les endroits à explorer et les points de débarquement pour les prises de possession.
De Suer, la mission, qui emportait les cadeaux destinés au roi et à la reine, devait se rendre à la Réunion, puis se diriger sur Tamatave, ou l'attendrirent les interprètes* On supposait que ses opérations pourraient commencer dans la seconde quinzaine de juillet. En quittant Tamatave on devait toucher à Tile française de Sainte-Marie, dont le commandant, M. Delagrange, à qui M. Lambert avait délégué le soin de fsare faire les prises de possession des terrains, fournirait les documents relatifs aujt opérations déjà accomplies sur la côte nord-est, et particulièrement dans la province
salubre de Vohémar. De là la mission visiterait N'Gonsy, au-dessus de la baie d*Antongil, point important pour le commerce des ^omnaes, du eaoutchouc et des bois, et où Ton retrouve encore les traces des établissements créés par Beniowsky.
Arrivée à Vohémar, la mission y laisserait les agents de la première section , chargée de l'exploration du nord-est , et elle se rendrait à Diégo-Suarez, Nossibé et Bavatoubé, où elle déposerait tes agents delà seconde section, chargés d'explorer le nord-ouest, et particuUërement les gisements de lignite ou de houille, signalés sur cette côte, notamment sur les bords des baies de Bavatoubé et de Passandava.
Le reste des membres de la mission continuerait son voyage, et visiterait successivement Nouzangaï, Bombetock, Baly, Saint Augustin, Fort-Dauphin> et remonterait à Tamatave après avoir accompli ce voyage de circumnavigation*
M. Dupré, M. Lambert et le personnel de la section de la province d'Emyrne devaient se rendre alors, par le versant est à Tananarive.
On aurait atteint de la sorte la fin d'octobre, époque à laquelle commence la saison des pluies et Thivernage à Madagascar. Les agents auraient alor& quitté les parties deTlle qui deviennent trop insalubres pendant cette saison, et auraient été attendre à Tananarive et à Vohémar, dans les régions les plus saines, le cetour de k belle saison, c'est-à-dire le mois de mai. Un seul ingénieur, celui de la section de Bavatoubé, devait revenir en France au commencement de novembre, pour rendre personnellement compte de ses recherches sur les mines de charbon. M. Dupré, de son côté, partant par la malle de décembre, aurait apporté l'ensemble des documents recueillis dans cette première campagne.
Ainsi trois centres principaux d'exploration étaient désignés à
la mission : 1^ La province de Vohémar, et en général la contrée comprise entre la baie d'Antongil et celle deDiego-Suarez; 2° Bavatoubé et le pays situé entre la montagne d'Ambre et Port-Radama; 3® Tananarive et la province d'Emyrne.
Déjà un agent spécial, choisi par M. Delagrange^ le docteur Guntz, qui se trouvait sur les lieux, s'était livré à des recherches mineralogiques dans l'est et le nord de l'Ile, ou il avait signalé l'existence de nombreux minerais de plomb et de fer. Dans cette partie se trouvent des bois de belles dimensions^ des essences recherchées,, des arbres et des lianes qui produisent en abondance des gommes précieuses de différentes natures, de même que le caoutchouc. Les agents étaient autorisés à prendre avec eux, à la Réunion ou à Madagascar même, des bâcherons et des scieurs de long pour abattre et débiter des bois, afin d*en apprécier la qualité et de juger le parti qu'on en pourrait tirer. On savait que déjà les Arabes et les habitants de Nossibé exploitent sur la côte ouest des bois d'ébène, des bois de rose, une variété de santal, et des bois de teinture précieux. On savait aussi que la province d'Emyrne présenterait un grand intérêt au point de vue minéralogique ; que l'on y récolte, en outre, d'assez grandes quantités de soie, de fort beaux cafés, et que le tabac y croît spontanément et avec une vigueur extraordinaire.
Les travaux de la mission devaient être, on le voit, de la nature la plus variée et la plus intéressante. Le conseil d'administration ne s'était pas dissimulé qu'une seconde campagne, qui commencerait en avril 1864 et finirait en octobre de la même année, serait probablement nécessaire.
Mais il ne sufBsait pas d'avoir choisi le personnel ; il fallait d'une part hiérarchiser entre eux les agents, afin d'écarter les chances de conflits; d'autre part, en leur faisant connaître ce que la Compagnie attendait d'eux, les prémunir contre les difficultés qu'ils
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rencontreraient. Dans ce but, des instnictions minutieuses, simples, précises, devaient pourvoir aux cas difficiles qui se présenteraient, et déterminer les rapports des agents entre eux. M. de Richemont employa le coui*t espace de temps qui allait s'écouler entre la formation de la Compagnie et le départ de ta mission, à rédiger cet ensemble de règlements et d'instructions qui subvenaient à tout et assuraient la régularité des opérations, tout en exigeant peu d'écritures de la part de personnes dont rexistence allait être essentiellement nomade.
D'après le règlement hiérarchique (1), les membres de la mission étaient tons indistinctement placés sous l'autorité du commandant Dupré, investi à cet égard des pouvoirs les plus étendus. En sus de cette subordination générale, les agents de chaque section étaient placés sous les ordres de Tingénieur de cette seclion. C'était à l'ingénieur qu'appartenaient l'initiative et la direction des travaux, ainsi que la surveillance des mesures hygiéniques à prendre dans l'intérêt de tous, mesures qui avaient été l'objet de règlements particuliers. Seuls les agents commerciaux relevaient exclusivement du commandant Dupré.
A ce règlement hiérarchique était joint un règlement. de comptabilité (2] approprié autant que possible à des situations aussi exceptionnelles, et qui avait été ramené à toute la simplicité compatible avec l'ordre et l'économie. M. Dupré chargea l'agent comptable de son bâtiment des fonctions de caissier central de la mission.
Tl importait de faire sentir à tous les agents, en précisant la limite de leur action individuelle, qu'ils avaient chacun leur part de responsabilité dans le résultat. Les instructions du gouverneur y pourvurent.
(1) Voir VOrganisation hiérarchique parmi les documents, p. 23!.
(î2) Voir le Règlement de la comptabilité parmi les documents, p. 234.
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Les unes avalent un carnctère général cl s'adressaient également à tous les membres de la nrission ; les autres étaient appropriées à la spécialité de chaque agent.
L'esprit de ces instructions reflétait la pensée môme de l'entreprise. La Société existant sous la protection de Radama, chaque agent devait déclarer hautement, dans ses rapports avec les indigènes, que la Compagnie était une inspiration du roi, et avait pour principal but l'amélioration du sort des Malgaches. Partout oii les agents s'arrêteraient pour faire leurs explorations, ils planteraient le drapeau du roi, et porteraient à leur coiffure un ruban avec cette inscription en langue malgache : Compagnie de Radama.
Il était de l'intérêt de la Compagnie de bien faire comprendre aux indigènes le but qu'elle se proposait, et d'empêcher qu'ils ne fussent exploités par des intermédiaires. Aussi, pour s'assurer le concours des chefs et les associer pour ainsi dire au succès de l'entreprise, une prime devait leur être allouée en raison du nombre des travailleurs qu'ils procureraient à la Compagnie. Mais en même temps, pour protéger les travailleurs eux-nûêmes contre la rapacité des chefs, les ouvriers indigènes devaient toujours être payés directement par l'agent chargé du service de la caisse.
Il était enjoint aux agents de se montrer patients, sérieux, exacts dans l'exécution des engagements pris; d'établir avec les chefs indigènes des relations aisées , et d'éviter de froisser des amours-propres faciles à irriter.
Enfin, chaque membre de la mission était invité à étendre le cercle de ses études en-dehors de sa spécialité propre, et l\ examiner le pays sous le rapport de la morale, de la politique, de l'organisation sociale, de la climatologie, de l'histoire naturelle, de la topographie, et des relations commerciales. Dansée but, une série
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de questions à résoudre avait été présentée aux agents pour leur servir de spécimen (1).
Chacun d'eux devait tenir également un journal sommaire et quotidien des travaux, des courses, des observatiœis de toute sorte qu*il aurait faits, et préparer ainsi les éléments de son rapport mensuel. L'hivernage aurait été ensuite employé à réunir et à classer lous les documents recueillis dans le cours des explorations.
Un service postal, combiné avec le passage de la malle, devait en outre être installé le plus tôt possible pour desservir les sections de Vohémar et de Bavatôubé.
Aux instructions générales avaient été jointes pour chaque agent une ampliation des règlements sur l'organisation hiérarchique et la comptabilité, et des instructions hygiéniques très précises que le gouverneur avait préparées en s'aidant du concours de personnes ayant habité Madagascar et de médecins de la marine qui avaient fréquenté ces parages. Les ingénieurs, chefs de section, reçurent en outre des instructions particulières trèsdétaillées ; d'autres, plus succinctes mais également appropriées à leur mission, furent données aux agents secondaires. Quant h celles qui avaient été remises aux deux agents commerciaux, elles avaient, par la multiplicité même des questions qu'elles embrassaient, une importance considérable (2) . Elles recommandaient à ces agents d'étudier les besoins, les goûts et même les fantaisies des diverses peuplades de Madagascar, et d'examiner avec soin tous les objets sans exception qui donnent lieu à un trafic ou à des échanges en nature, soit avec les Anglais et les Américains, soit
(1) Voir aux documents, p. 226, les Instructions générales^ g 14.
(â) L'ensemble des instructions émanant du gouverneur renferme tant de détails qu'il faut y recourir directement. Voir ces instructions parmi les documents.
avec la France, la Réunion et Maurice, soit encore avec les comptoirs de la côte orientale d'Afrique.
il importait en effet à la Compagnie d'être bien renseignée sur ces divers points^ qui pouvaient donner lieu immédiatement k des opérations commerciales basées sur les habitudes des populations.
Le commerce des bestiaux, qui fait dès aujourd'hui l'objet de la plus importante des exportations de l'Ile, et auquel est intéressé
un assez grand nombre des chefç Hovas les plus puissants, devait attirer l'attention des agents de la Compagnie d'une manière particulière. 11 en était de même de la production du riz dont le commerce pouvait prendre immédiatement une extension des plus considérables, et amener dans les colonies de l'océan Indien, à Maurice, à la Réunion, aux Seychelles, et même sur les marchés européens d'immenses quantités de riz destinées à remplacer celles qui y sont importées de l'Inde.
Nous devons rappeler ici que le riz de Madagascar est trèssupérieur à celui de la presqu'île indienne, et que sa production est une des occupations auxquelles les indigènes sont le plus habitués. Or, Madagascar n'étant qu'à deux ou trois jours de distance de la Réunion, les frais de transport du riz expédié dans cette colonie, ou à Maurice, auraient été beaucoup moins élevés que ceux du riz venant de l'Inde, où un voyage à la voile, aller et retour, ne comporte pas moins de quatre à cinq mois.
Le commerce des bois précieux, celui de la cire, du miel, de même que le commerce des étoffes indigènes, et celui de la soie pour lequel un sériciculteur spécial avait été compris parmi les agents de la mission, n'avaient point été oubliés (1).
(1) On trouve à Madagascar diverses variétés de vers à soie qui se nourrissent sur des plantes inconnues en Europe, et qui sont très-nistiques de leur nature. Parmi ces vers, les uns comme le ver de la Chine, filenl leur cocon
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La création de la Compagnie avait ouvert de nouveaux horizons aux habitants de la Réunion et de Maurice, et môme à beaucoup d'Européens. Il y avait donc tout lieu de prévoir que des demandes nombreuses de concessions de terrain seraient incessamment adressées à la Compagnie qui déjà en avait reçu une certaine quantité.
Par ce motif une des premières opérations des agents devait être la prise de possession des terrains concédés par la Charte. On présumait que ces prises de possession se feraient de ^ suite sur une grande échelle. En conséquence des instructions ad hoc furent rédigées.
Elles prescrivaient de rechercher de préférence :
1® Les terrains que la proximité des ports naturels appelle à devenir' des centres de population; S» ceux qui sont situés sur les bord^ de cours d*eau navigables ou susceptibles de fournir des forces motrices $ 3** lés terres inoccupées les plus rapprochées des ports hovas et des centres de population actuellement existants ; 4^ les terres fertiles situées dans les localités les plus salubres ; 5*" les points oii se trouvent des forêts dont les essences peuvent être exploitées pour la construction ou pour Tébénisterie; 6* les lieux plantés des arbres qui produisent le caoutchouc et tes gommes précieuses ; 7* lés terrains propres au pâturage ou à la culture du riz ; 8® enfin lés points où la construction géologique du sol ferait présumer l'existence de richesses métallurgiques ou minéralogiques.
Les prisés de possession devaient être entourées d'une certaine so-
sur des branches, les autres le cacheni en terre, dans un trou creusé au pied de la plante qui les a nourris. D'autres enfin, enveloppent d'une poche de soie épaisse les cocons que d'autres vers en assez grand nombre ont filés sur les branches en les serrant les uns contre lés autres.
SO NOTICE BISTORIOUE
lennité, et accomplies avec le concours des chefs hovas, dont la présence k chacune de ces opérations, ainsi que les signatures au bas de chaque acte, était exigée par le roi. Les droits de la Compagnie sur ses propriétés résultaient des engagements pris par Radama dans la Charte et étaient garantis par le traité conclu avec la France ; toutefois le gouverneur, préoccupé de ridée de heurter le n[K>ins possible le préjugé qui fait considérer auK indigènes la terre comme appartenant de droit au roi seul, et conime un domaine inaliénable, avait prescrit des mesures de pru** dence, pour accomplir les prises de possession^ et avait déterminé pour la vente des biens les conditions qui se rapprochaient le plus des habitudes locales.
Ainsi dans toutes les ventes de terrains fiâtes à des tiers par la CompagAie il devait être ^péci^é, conformémeat à l'article 2 de Facte de transmission delà Charte, que le dixième du produit annuel serait remis par Tacquéreurau roi. Mais lapercepticm de ce prélèvement sur le revenu devait exonérer la Compagnie de Tobligation de verser au roi le dixième du prix des terrains vendus. La ^ipulation conslitaant au profit du roi le prâèvement d*un dixième sur le produit annuel des terres vendues, aurait fini par lui constituer un beau revenu. Cette dime, véritable impôt annuel, conforme d'ailleurs aux habitudes du pays, aurait amené le& indi*gènes, si opposés qu'ils fussent à Taliénation des terres, à oom* prendre que la Compagnie, loin de vouloir spolier le roi, savait, au contraire, veiller et pourvoir aux intérêts de son trésor.
Il ne faut pas se le dissimuler, il n'y aura jamais de sécurité pour les établissements des Européens à Madagascar tant que leurs droits à la propriété de la terre ne seront pas reconnus par le gouvernement indigène et placés sous la protection du consul de leur nation. Sans la reconnaissance formelle de ce droit, les
blancs seroi* toujours exposés par l'cspril versatile des Hovas à être bannis de Tile comme étant établis indûment sur des terres ^appartenant au roi.
Aussi la Compagnie avait-elle désiré que la régularisation déRnitive des actes constatant ses titres de propriété se fit par la signature du roi lui-même apposée finalement sur chaque acte de prise de possession.
L'état des propriétés de la Compagnie devait être dressé avec exactitude et en double expédition, enregistré au consulat de France, et soumis au visa du consul anglais pour la certification de la signature du roi. Une de ces expéditions devait être déposée au consulat de France, et Tautre adressée au gouverneur.
Pour compléter ce travail, et faciliter dans Tavenir la transmission des propriétés, les agents devaient établir un état cadastral des terres appartenant à la Compagnie. Cet état aurait été dressé d'après un modèle permettant de constater toutes les modifications qui se seraient produites dans l'étendue ou la nature des biens, de manière à rendre faciles les recherches et h déterminer, avec sûreté et promptitude, Torigine de chiique propriété à travers les transmissions successives qui se produiraient.
Cette mesure aurait eu d'autant plus d'importance que Tintention des fondateurs de la société étaii d'£q)peler sur ses domaines le plus d'étrangers possible^ et de leur faciliter les moyens de s y établir. Loin de songer à tout faire par elle-même, la Compagnie désirait des coopérateurs. Elle se serait efforcée de détourner sur Madagascar le courant de rémigration européenne en offrant aux colons, outre les mêmes avantages que présente la propriété en Amérique, les ressources exceptionnelles d'un sol extrêmement riche. Cette introduction décelons étrangers, opérée sur une large
échelle, aurait certainement fait pénétrer rapidement la civilisation dans ces parages.
Des instructions spéciales indiquaient le mode à suivre pour les transmissions de la propriété. Le système des concessions gratuites était écarté ; toutes les terres disponibles devaient être vendues, même à très-bas prix. L'exemple de TAlgérie a démontré les graves inconvénients que présentent les concessions gratuites. En Amérique, oii toutes les terres se vendent, la colonisation placée, il est vrai, sous Tinfluence de circonstances climatériques et gouvernementales qu'on ne rencontre pas en Algérie, fait de constants et rapides progrès qui .appellent incessamment de nouveaux émigrants. L'acquisition d'un terrain bien délimité, dont la possession antérieure n*est sujette à aucune contestation, et dont la jouissance, le prix une fois payé, n'est soumise à aucune restriction ni condition, investit le propriétaire des droits les plus étendus, et, par cela même, l'attache à un bien dont il peut disposer en toute liberté. La Compapie de Madagascar comprenait parfaitement que le système des ventes pouvait seul stimuler l'activité et l'énergie individuelles sans lesquelles aucun établissement colonial n'est possible, et elle l'aurait mis en pratique partout où cela eût été en son pouvoir.
Toutes les instructions, les règlements et les mesures d'ordre qni viennent d'être relatés, furent soumis par M. de Richemont à la sous-commission et au conseil d'administration, qui reconnurent que l'activité du gouverneur avait pourvu à toutes les éventualitéF.
Le commandant Dupré, investi œmme chef de la mission de tous les pouvoirs du conseil et du gouverneur, était, comme il a déjà été dit, chargé de diriger et de surveiller les opérations et l'exécution du budget de la mission, en un mot de prendre toutes les mesures que nécessiteraient les circonstances; et une lettre, que
Uii avait adressée le gouverneur, avait expliqué les intentions de la Compagnie dans les plus grands détails. C'était par conséquent de M. Dupré que dépendaient en grande partie la direction h imprimer aux agents et les facilités à leur donner pour remplir le programme arrêté par le conseil d*administration. Disposant de tous les bâtiments de la station, le commandant pouvait envoyer les agents sur les différents points de la côte, où ils auraient pu recueillir en toute sécurité, et en y consacrant le temps nécessaire, les renseignements qui étaient l'objet même de la mission.
Tel était l'espoir du conseil d'administration et du gouverneur.
M. Lambert, nommé résident général de la Compagnie auprès du roi, devait assister autant que possible aux prises de possession des terrains, et veiller à ce que ces actes fussent bien compris des chefs hovas. M. Laborde/ consul de France à Tananarive depuis l'avènement au trône de Radàma II, avait été invité par le gouverneur à vouloir bien expliquer aux membres du
gouveniement le rôle purement commercial et civilisateur de la
* Compagnie. Il devait aussi s'efforcer, par ses conseils, à déterminer le roi d'autoriser l'ouverture d une route entre Tananarive et un point de la côte, route qui serait encore aujourd'hui d'une importance de premier ordre .
Après avoir pris toutes ces précautions^ et voulant ménager à la mission la protection toute spédale du roi, le gouverneur et le conseil adressèrent une lettre à Radama pour lui annoncer l'organisation définitive de la Compagnie. Dans cette lettre ils lui disaient que, consacrée exclusivement à la poursuite d'intérêts commerciaux, la Société trouverait le premier élément de son succès dans la bienveillance du roi, et dans l'empressement qu'elle mettrait à seconder ses projets en faveur de son peuple. Us lui demandaient, poiir attester extérieurement aux yeux des Hovas et des
Malgaches , sa h^ute protection , et comme uAe preuve des vues pacifiques de la Compagnie, Tautorisation d'art)ol*er ses couleurs et de planter son drapeau dans tous les endroits oh leurs agents s'établiraient.
Au point de vue du bien-être matériel et de la sécurité du personnel, aucune précaution n'avait été omise. Les agents étaient munis des instruments nécessaires pour se guider dans ce pays oii il n'existe aucune route , et pour se frayer un passage au travers d'inextricables forêts. Ils emportaient donc avec eux des sextants , des baromètres, des boussoles, des haches, des scies, etc. Destinés à séjourner loin de tout centre de population, sans abri ni ressources d*aucune sorte, ils étaient pourvus d'objets de campement choisis, comme tout ce qui concernait l'hygiène, avec les soins les plus scrupuleux, et d'après une étude attentive du climat. C'est ainsi que la toile, avec laquelle étaient faites les tentes, avait une doublure non adhérente, afin d'envelopper la tente comme dans une couche d'air rafraîchi. Cette doublure avait également l'avantage de parer aux inconvénietits de l'humidité dans un pays renommé par la persistance despluies pendant l'hivernage. Chaque tente était en outre munie d'un lit, d'UnpUatit, d'une petite table, d'une lanterne, de caissons, d'un petit matériel de cuisine, et d'un tapis imperméable pour empêcher les émanations délétères du sol. Tous ces objets étaient solidement établis, quoique côn*fectionnés assez légèrement pour que le transport en fût facile.
Afin de ne négliger aucune précaution, un médecin était attaché à chacune des trois sections, et chaque médecin emportait une pharmacie de campagne, un sac de médicaments, des instruments de chirurgie, et jusqu'à un petit appareil à faire de la glace, fort utile pour certains cas de maladie qui se présentent sous ce climat torride.
Afin que les agents pussent se défendre au besoin. Chacun
NOTICE HISTOtllÛUÊ 55
d'eux portail arec loi on fttsii à deux coups, un revolver et un eoifteaii de chasse.
Ilaiis une pen^e bieuvâllaute, et en considération de9 risques h courir dans une semblable expédition, le conseil avait fait remettre à diaque agem de la mission la somme nécessaire pour faire assurer sa vie.
Enfin, des cadeaux furent achetés pour le roi, pour la reine, ^t pour les principaux diefs de leur entourage.
Le matériel fut assuré contre les risques de mer.
Tout ayant été ainsi ordonné et arrangé avec la plus grande rapidité, puisque le décret qui autorisait la Compagnie ne datait que du 3 mai courant, et la saison s^avançant à grands pas, le commandant Dupré se hâta de quitter Paris le 16 mai pour retourner à Madagascar. Il emmenait avec lui la plus grande partie des membres de la mission qui étaient prêts. Les autres le suivirent peu de jours après avec M. Lambert.
Pour veiller jusqu'au dernier moment à ce que ses ordres fussent ponctuellement exécutés, et pénétrer davantage les agents de l'esprit des instructions qui leur avaient été données, le gouverneur accompagna jusqu^à Marseille ceux qui partirent les premiers, et ne les quitta qu'au moment même de rembarquement qui eut lieu le 19 mai. Tous se montraient remplis d'espoir dans le résultat de l'entreprise qui s'annonçait sous les meilleurs auspices.
Le rendez-vous général de la mission était à Suez oîi le commandant Dupré devait prendre, à bord de la frégate VHermione qui l'attendait dans ce port, tous les agents, y compris ceux qui partaient avec M. Lambert. Les ingénieurs et les géomètres, attachés à la mission, avaient reçu du gouverneur Tordre d'utiliser le temps de la traversée en reportant sur une plus grande échelle la
carte de Madagascar publiée par Robiquet. Sur cette nouvelle carle^ faite par eux à grands points, les ingénieurs devaient tracer chaque jour, pendant leurs excursions dans Tile, le trajet qu'ils auraient fait, conune chaque jour, à bord, les marins font le point en traçant sur la carte la marche du bâtiment pendant la journée précédente.
La mission arriva heureusement. à Alexandrie. Elle , traversa risthme, prit passage sur YHermmie, fit escale à.Aden, et se dirigea ensuite ;sur Maurice et la Réunion.
Pendant que la mission voguait^ remplie d*espoir, dans Tocéan Indien, la situation à Tananarive devenait de jour en jour plus troublée et plus. menaçante pour le roi. Ses généreuses intentions n'étaient pas comprises de ses sujets Hovas, qui étaient les uns d'une ignorance profonde, les autres entièrement pervertis par le régime abrutissant, auquel il avaient été soumis sous le règne de Ranavala.
Le parti des vieux Hovas, ennemi de la civilisation, s'était vu éloigner du pouvoir à Tavénement de Radama. Son chef, Rambottsalam, cousin du roi, après une tentative infructueuse pour s'emparer du trône h la mort de Ranavolo, avait été d'abord exilé ; mais, peu de temps après, Radama avait accordé une amnistie à tous les complices de son compétiteur.
Cette amnistie prématurée avait été une faute. Les ressentiments des vieux Hovas n'avaient point désarmé devant le pardon, et les chefs de ce parti conservaient une implacable rancune contre l'esprit novateur qui. inspirait les actes de Radama, et qui tendait chaque jour davantage à détruire leur pouvoir tyrannique. Les efforts du jeune roi pour introduire dans son gouvernement les principes d'équité qui régissent les nations civilisées avaient, il est vrai, produit de bons effets sur une partie du peuple. Les
S8 ISOTICE HISTORIQUE
Malgaches proprements dits, dont le caractère est doux et bienveillant, s'applaudissaient du régime nouveau. Il n*en était pas de même des Hovas, race fourbe, cruelle et cupide, qui regrettait les anciennes traditions du gouvernement indigène entièrement favorable à ses intérêts.
La confiance trop facile de Badama enhardit la rancune des chefs dépossédés de leur odieux despotisme. Certains d^entre eux s'entendirent en secret, s'appliquèrent dans leurs conversations avec les hommes du peuple à dénaturer les intentions du roi» et s'occupèrent de tendre des pièges à son inexpéri^ce et à son imprudente bonté.
Ces màncauvres , en raison du caractère apathique de la popola^ tion, n'auraient peut-être pas produit inunédiatement beaucoup de mal, si les Hovas avaient été abandonnés à eux-mêmes. Mais les Méthodistes anglais, étaUis k Tananarive, voyaient avec une profonde irritation l'inauguration d*un régime favorable à l*in* fiuence et aux idiées de la Fntnee et à la propagati^ de la religion catholique. Paratû eus se Irouvait alors un perscmnage que toutes les eorrespondaaees de cette époque, de Madagascar, de la Réunion et de Maurice, représentent unanimemetit comme unissant aux passions du seetaîve le sentimefit d'une jalousie haineuse contre la France.
Or, voici d'auprès le récit de témoins oculaires, ce qui s'était passé pendant les quelques jours qui avaient précédé l'assassinat du roi.
On avait commencé pzv acquérir à prix d'or^ et en flattant leurs passions, la confiance et le omcours des chefs, et surtout celuidupramierministre. Bienldt les csdomnies les plus odieuses circulèrent contre Radama : tantôt elles le représentaient comme conduisant le pays à sa ruine par le bouleversement des lois et
des mœurs ; tantôt elles lai reprochaient d*avoir vendu aux Français la terre de Madagascar.
Les ^oemis du roi connaissaient la ratification du traité par l'Empereur, ainsi que la prochaine arrivée du commandant Dupré et de M. Lambert , accompagnés de la mission d*exploration. Ils avaient hâte d'agir. La même oligarchie, qui avait déjà régné autrefois sous le nom de Ranavolo, rêvait de nouveau la domination avec une femme. Rassurée par les Méthodistes sur. la crainte d*une intervention armée jle la France, cette oligarchie ourdit une véritable conspiration au profit de la reine Rabodo, qui était déjà unie à Radama par des liens de parenté avant de Tépouser, mais qui, plus âgée que lui^ l'avait toujours considéré plutôt comme un parent que comme un époux.
De son côté, le roi attendait avec impatience les ingénieurs et les autres agents de la Compagnie. Il parlait chaque jour avec
exaltation de tout le bien qui allait sefah*e. Sachant que la disette de cotonarrêtait les manufactures européennes, il avait ordonné de consacrer à la culture de cette plante une grande étendue de terrain. Son désir était que la Compagnie trouvât, à son début, une rich e moisson toute préparée. Il voulait par ces mesures^ témoigner de son empressement à entrer dans les vues de l'Empereur, dont il connaissait la sympathie pour son pieuple et pour lui-même.
La plupart des chefs hovas ne comprenaient pas que la Compagnie, en faisant appel à leur concours et en leur payant le prix du travail qu'ils feraient exécuter, allait leur rendre par ce moyen plus qu'ils n'avaient perdu par la suppression des corvées ; et ils voyaient avec une sourde colère tous les changements opérés ou projetés, lis crurent facilement, dans leur ignorance, que la Compagnie achèverait de les ruiner, et conspirèrent la chute du roi.
Les conjurés s'attaquèrent d'abord aux amis particuliers de Ru-
dama qu'on appelait les mena-maso^ sortes d'aides de camp dont le courage et le dévouement avaient été maintes fois éprouvés. On s'efforça de les perdre dans l'opinion du peuple par toute espèce de calomnies, auxquelles malheureusement donnait prise le relâchement de mœurs de ces jeunes hommes.
Les Méthodistes choisirent ce moment pour tendre un piège au roi en lui demandant l'autorisation de faire des prédications dans le village où avait été enterrée la reine Ranavolo. Si le roi refusait, il paraîtrait donner un démenti au principe de la liberté de propagation du christianisme qu'il avait lui-même proclamé. S'il cédait, il blesserait vivement les idées supertitieuses des habitants de la localité , adonnés plus que les autres indigènes aux pratiques du fétichisme, et qui auraient regardé comme une souillure pour la sépuUure royale la prédication, dans ce lieu, d'une religion qui tendait à renverser leurs croyances traditionnelles.
Ne soupçonnant pas la perfidie de cette demande, et naturellement porté à s'exagérer toutes choses, Radama se persuada, sans doute, qu'en refusant il manquerait aux engagements pris envers les Méthodistes et au principe de la liberté religieuse : il donna donc l'autorisation que ceux-ci lui demandaient.
 cette nouvelle, la population du village se souleva et s'opposa à ce qu'elle considérait comme une profanation. Radama crut sa dignité intéressée au maintien de l'autorisation accordée, et les
Hovas, secrètement excités, se mirent en insurrection ouverte.
C'était le moment qu'attendaient les conspirateurs. Tout à coup une prétendue maladie nerveuse s'empare de certains individus. Ils pai^courent les rues, simulant la folie, frappant tout le monde, pénétrant indiscrètement partout. La foule se rassemble, des attroupements se forment et suivent ces prétendus fous ; cette
hallncination se répand comme une contagion. On obtient de la bonté et de la faiblesse do roi que les hallucinés seront respectés dans leur démence; un décret même les rend inviolables. Tout devient confusion dans la capitale, ville assez étendue, et qui ne renferme pas moins de soixante-dix mille âmes.
C'est à ce moment que, d'après les correspondances, l'agent anglais aurait quitté précipitamment Tananarive. Cet individu était-il an courant de ce qui allait se passer, et voulait-il, par cette fuite soudaine, mettre son caractère officiel à Tabri d'un soupçon de complicité? ou bien craignait-il tout simplement pour sa sûreté personnelle au milieu des troubles qui se préparaient ? Les lettres de Madagascar fournissent à cet égard des appréciations et des détails que nous ne croyons pas devoir reproduire.
Sur ces entrefaites arrivent de la côte, le même jour, par suite d'un concert évident, environ quatre ,^mille Hovas, guidés par ceux que l'abolition des douanes avait ruinés. Les chefs du mouvement se trouvent alors en force. Us demandent audacieusement au roi le retrait des décrets récents et l'annulation des concessions faites aux étrangers, c'est-à-dire l'abolition de la Charte-Lambert, et enfin la mort des mena-maso.
' Radama s'y refuse énergiquement. Il se réfugie dans sa maison de campagne avec ses fidèles mena-maso. Les conjurés l'y poursuivent; et là des scènes violentes ont lieu. Radama revient dans la capitale. Les conjurés massacrent plusieurs de ses amis et demandent qu'on leur livre les autres. Pendant quatre jours les assassins luttent contre la résistance du roi qui brave héroïquement leurs menaces afin de sauver les jours de ses serviteurs.
Pour en finir il consent à bien des changements ; mais il s'indigne à l'idée de manquer à ses engagements envers la France.
Ce serait à ses yeux le déshonneur, une abdication morale. Il se reAise surtout à consentir au meurtre de ses mena-aïaso. Exalté par le désespoir il va jusqu'à dire aux assassins dans le langage du pays : « Je lécherai vos pieds; mais laisser la vie à mes amis; j*aime a mieux mourir que de les abandonner. » Alors les meurtriers se précipitent sur lui^ et, par un respect hypomte de la loi qui défend de verser le sang des rois, ils l'étranglent dans son palais.
Telle fut la mort de ce prince bon, courageux, libéral par instinct plus que par réflexion, qui refusa ce qu'il considérait comme une lâcheté, comme un acte de déloyauté envers la France et une humiliation pour son pouvoir souverain.
La haine de ses pieurtriers te poursuivit jusque dans la mort. Ils le déclarèrent roi vaincu, comme s*il avait succombé devant l'ennemi, et ils annulèrent son règne, comme si un décret pouvait anéaiiitir l'histoire.
La nouvelle de cette horrible tragédie, accomplie le 12 mai i863, parvint en Europe pendant que la mission était en route. Celle-ci en reçut les premières informations le 30 juin, à squ arrivée à Maurice. Le conunandant Dupré, appréciant la gravité des événements, se rendit jsur-]e<^cbamp à la Réunion.
La mort de Kadama donnait tout lieu de craindre que les Hovas ne Hiéconnussent leurs engagements envers la France. Dans ce cas, que deviendrait la Compagnie dont Texistenee reposait entièrement sur le respect du traité d'amitié et de commerce conclu avec le gouvemem^t impérial le 12 septembre précédent? Et comment, dès lors, la mission pourrait-elle accomplir sa tâche?
Les inquiétudes que cette situation inspirait à tous les passagers de YHermione ne fur.ent que trop justifiées par le courrier de Tananarive qui venait d'arriver à l'île de la Réunion, lorsque YHermione y mouilla le 4" juillet. Les lettres de M. Laborde annon-
çaient en efTet Pintention, oh étail le gouvernanent hova, de substituer au traité du 12 septembre, ub nouveau traité dans lequel ne serait pas compris le droit pour les Français de posséder des terres à Madagascar, d*y jouir de Tinviolabilité du domicile, et d'êti'e protégés par la juridiction consulaire. On apprenait, au même moment, que le gouvemanent hova re^ mettait en vigueur les lois de Ranavolo qui punissaient de mort rexploitation, ou même la simple révélation de l'existence des mines dor et d'argent.
En réalité, sous le prétexte de modificatio&s à apporter au traité conclu avec la France, la nouvelle proportion des Hovas aboutissait à le supprimer dans toutes ses clauses essentielles. Et comme ce traité était la seule garantie sérieuse de la fidèle exé^Hion des concessions inscrites dans la Charte, Tétablissûnent de la Compagnie devenait impossible.
Cependant, à la nouvelle du retour dans l'océan Indien du conunandant de la division navale, rapportant la ratification donnée par TEmpereur au traité signé avec Radama, l'inquiétude s'était répandue à la cour de Tananarive. Mais les Méthodistes exactement informés de tout ce qui se passait à Paris, rassurèrent le gouvernement hova qui craignait les suites du ressentiment de la France, et le déterminèrent à persister dans le refus d'exécuter le traité.
M. Laborde avait vu de suite que la fortune de la Compagnie était étroitement liée au succès de la politique française à Madagascar, et il écrivait : « La Charte dépend, h mon avis, de l'accepta- « tation du traité. Si le traité n'est pas maintenu, la Charte Je crois, « ne le sera pas davantage. »
En présence de ces événements, M. Dupré laissa à la Réunion, avec la plus grande pnrtie des agents, le matériel, les instru-
nieols et les provisions qu'il avait apportés d'Europe, ainsi que les approvisionnements qui avaient été pr^arés dans la colonie. Il n*emmena avec lui à Madagascar que quatre membres de la mission et M. Lambert.
Le commandant, avant de quitter la Réunion, avait écrit à Tananarive pour demander l'exécution du traité conclu avec Radama. VHermione mouilla à Tamatave, le l*'août; et bientôt après arriva la réponse du gouvernement hova qui se bornait à inviter M. Dupré à monter à la capitale pour faire un nouveau traité. On savait, d'ailleurs, qu'à l'exception du premier ministre, que les correspondances représentaient comme vendu aux Méthodistes, tous- les autres ministres de la reine, et là reine elle-même, étaient d'avis d'exécuter les engagements contractés envers la France. M. Dupré rejeta l'idée de faire un nouveau traité, déclarant que la signature de VEmpereur n'était pas un vain mot avec lequel on pût jouer. Il ajouta qu'il ne se rendrait à Tananarive que si deux membres du gouvernement venaient lui jurer que tous les engagements pris avec la France seraient
maintenus.
En même temps, et dans le cas où les Hovas rejeteraient ses propositions, il invita notre consul, qui résidait dans la capitale, à amener son pavillon et à descendre à Tamatave.
On sut bientôt qu'à l'arrivée delà réponse du représentant de la France à Tananarive, la reine et son conseil avaient été de nouveau, et à l'unanimité, d'avis d'exécuter le traité ; mais que le premier ministre, quoique empêché par la maladie d'assister au conseil, s'étaM opposé à cette, résolution de sa souveraine et des autres membres du conseil. On recevait, de différents côtés, l'avis que quelques coups de canon pourraient seuls dompter l'orgueil du gouvernement hova, l'arracher à la pression des infatigables
PIOTICE HISTORIQUE 6o
ennemis de la France, lui inspirer une terreur salutaire , et le ramener au respect des engagements contractés (1).
Le 4 septembre M. Laborde arriva h Tamatave avec le ministre hova Rabarla. Celui-ci , le même jour, se rendit à bord de la frégate YHermione. Il était hibillé à la mode française et en grand costume. On lui rendit les honneurs attribués au rang d*ambas^ sadeur.
Raharla annonça que son gouvernement ne voulait point exécuter le traité signé par Radama, et qu'il était chargé de proposer un contre-projet ainsi conçu :
Art. 1"'. Il est défendu pour toujours d'exporter des esclaves. Les navires qui en porteront pour être vendus ne seront pas reçus à Madagascar.
Art. 2. Le tanghin est prohibé pour toujours à Madagascar.
Art. 3. On n'empêchera pas le peuple de prier comme il voudra. On ne forcera non plus personne pour cela. Chacun sera libre de prier comme il l'entendra.
Art. 4. Le consul français pourra rester à Madagascar pour preuve de l'amitié, parce qu'elle est bonne.
Art. 5. On fera du commerce, parce que la bonne intelligence existe. Les navires français ne pourront aborder dans les endroits oii il n*y aura pas de poste militaire.
Art. 6. On prendra les droits de douane, parce que cela se fait chez toutes les nations.
Art. 7. Le souverain de Madagascar pourra étabUr les lois qu'il voudra dans son pays de Madagascar.
Aux précautions prises, aux restricltons calculées, on sent que l'influence britannique a conseillé ce que le gouvernement hova appelait pompeusement un contre-projet. Quant à la forme préten-
{i) Voir les deux notes du Rapport du 3 août 1864, p. 170 et 175.
tieusetnent nalvè de ces sept articles, les véritables auteurs de ce factum avaient cru sans doute, en l'adoptant, donner à leur œuvre une couleur locale.
Le commandant Dupré repoussa av€c dédain ce projet qu*il qualifia justement de dérisoire. Rifaarla le supj^ia alors de monter à Tanauarive, répétant que son gouvernement jf entendrait certainement avec lui. Le commandant s*y refusa : il consentit toutefois à attaidre jusqu'au 20 septembre la réponse aux lettres que renvoyé bova s'engageait à écrire immédiatement pour demander avec instance au premier ministre de reconnaître le traité signé avec la France.
Le lendemain, 5 septemlM*e, la frégate YHermioney suivie de 1 ^aviso le CurieuXy relevait de son mouillage au large, et s'approchait à 300 ou 400 mètres de la plage et du fort hova. Le mouvement de ces deux bâtiments jeta l'effroi parmi la population malgache; elle se croyait au moment d'être bombardée.
Raharla, qui connaissait de longue date le commandant Dupré, éiait convaincu qu'un nouveau refus de son gouvernement amènerait la destruction, à coups de canon, du mauvais fort de Tamatav«; il attendait donc avec anxiété la répcmse qui serait faite à ses dépêches.
L'épouvante se répandit de nouveau parmi les Malgaches lorsque les équipages des cinq bâtiments de guerre français, qui se trouvaient devant Tamatave, s'exercèrent en faisant le simulacre d'une descente à terre.
Le 18 septembre arriva la réponse définitive de Tananarive. Elle contenait le refus péremptoire d'accepter le traité, et le renouvellement pur et simple de l'offre des sept articles déjà rejetés. Le premier ministre donnait en même temps l'ordre à Raharla et aux personnes qui 'avaient accompagné de remonter à la capitale.
Le 19, dans la matinée, les canons du fort de Tajonatavc annoncèrent le rétablissement des droits de douane tels qu'ils avaient existé avant le règne de Radama.
C'était l'annulation du traité conclu avec la France par Tentremise du commandant Dupré que Ton saluait ainsi sous ses yeux ; cet officier fut obligé , par suite des ordres qu'il avait reçus du ministère, de demeurer témoin impassible de cette insolence des Hovas.
Dans raprès-midi, le ministre Raharla vint notifier officiellement au représentant de la France la réponse de son gouvernement. Après avoir reçu cette notification, M. Dupré donna l'ordre à l'agent consulaire français d'amener son pavillon.
De son côté le gouverneur de Tamatave appela le peuple au fort, et fit faire de bruyantes promenades militaires dans les rues. La population malgache était dans l'attente ; son anxiété était extrême ; bien des gens fuyaient la ville emportant leurs effets les plus précieux. Cependant les chefs vendus aux Méthodistes affectaient une grande sécurité; les missionnaires les avaient rassurés en leur disant qu'ils venaient d'apprendre d'Europe que nos vaisseaux n'étaient pas autorisés à tirer le canon, et que les Français se borneraient à des menaces. La terreur du peuple se dissipa bientôt devant cette assurance confirmée par le silence de nos bâtiments.
- Le 2Ç septembre, M. Laborde retournait à Tananarive; et le 1*"^ octobre le dernier de nos bâtiments quittait la rade de Tamatave.
Le commandant Dupré avait donc échoué dans ses efforts pour ramener les Hovas à la loyauté et à la raison par la seule puissance de la persuasion ou de l'intimidation. Certes, ce brave officier n'ignorait pas que l'unique moyen de mater l'orgueil de l'oligarchie hova, qui lie respecte que la force, était d lui infliger
une corroction. Un acte de vigueur aurait été d'autant plus opportun dans ce moment, qu*il aurait prouvé péremptoirement à ces demi-sauvages que la France n'a besoin de la permission de personne pour faire respecter son droit. Malheureusement on n*avait pas cru à Paris à la possibilité d'une pareille situation. Aussi, le commandant avait-il les mains liées; et il dut se résigner, mais avec d'autant plus de douleur que ses négociations, sa longanimité, ses menaces même, n'avaient abouti qu'à augmenter la force et Tarrogance du parti hostile à la France, à la tête duquel, parmi les Hovas, se trouvait le premier ministre. Ce chef éhonté, souverain de fait du pays, non content d'avoir supplanté Radama dans M)n pouvoir, avait, au grand scandale du peuple, revêtu les insignes de la royauté et s'était imposé à la veuve de ce prince en prenant auprès d'elle la place de l'époux qu'il avait fait étrangler. Li politiqno de M. Ellis triomphait de toutes parts. Les rapports de laFrarrr avec Madagascar étaient rompus ; aucune des garanties sur h foi desquelles la Compagnie avait été fondée n'existait plus ; le pays, que le traité devait lui ouvrir, lui demeurait fermé, et tout établissement y était impossible. La Charte-Lambert n'était plus qu'une lettre morte- Ce déplorable état de choses n'avait pu entrer dans les prévi-. sions de la Compagnie, et se rattachait exclusivement à la politique. La question restait en entier aux mains du gouvernement impérial; et voici en quels termes l'appréciait son représentant, le commandant Dupré : « Si l'Empereur, » disait-il dans une lettre du 29 septembre 1863 (1), « juge devoir punir l'offense qui lui est « faite et revendiquer un droit indiscutable, la Compagnie, géné- « ralement désirée et appelée par tout ce qu'il y a de plus consi-
(1) Voir, aux Documents, le Raifort du 3 août 1864, p. 165.
NOTICE HISTORIQUE 6î)
« dérable à Tananarive, s'établira de prime abord dans des condi- « lions de sécurité et de prospérité dont elle n'aurait jamais joui « qu'après bien des années dans Tétat agité où se trouve le pays.
c Si des considérations d'un ordre supérieur empêchent, au « contraire, que la force soit mise au service de notre bon droit, il « n'y a plus ni compagnie, ni entreprise individuelle, quelle qu'elle « soit, possible pour aucun Français à Madagascar avant bien « longtemps... Une révolution, déterminée par les intrigues « d'hommes étrangers au pays, est venue remetti*e en question « des résultats qui paraissaient définitivement acquis ; et tous « mes efforts sont venus se briser contre un obstacle factice, que c la première manifestation de la puissance de la France fera < tomber en pot^ssière. ^
Quelle que soit la réserve de langage du commandant Dupré dans l'appréciation des événements qui se produisirent alors, il n'en ressort pas moins que la reine Rasoahérina était animée de sentiments loyaux ; qu'elle voulait tenir les engagements pris par Radama, et qu'elle en fut empêchée par le parti hostile à la France, qu'excitaient et encourageaient des hommes étrangers au pays. Il en ressort également qu'une démonstration, de la part de notre gouvernement, aurait secondé et fait triompher la bonne volonté de h reine^ et anéanti en même temps cette opposition dont nos hésitations ont toujours fait la force depuis cinquante ans.
Dès ce moment la question de Madagascar redevenait purement politique, et la solution appartenait tout entière au gouvernement français. L'avenir et l'existence de la Compagnie demeuraient entièrement subordonûés à la décision qui serait prise à Paris. Les Hovas étaient d'ailleurs de plus en plus persuadés que la France n'obtiendrait jamais de l'Angleterre la permission de tirer un coup de canon à Madagascar, et leur orgueil dépassait toute mesure.
Pendant le cours des négociations et dans la crainte d'en compromettre le succès, le commandant 0upi*é avait interdit aux membres de la mission, et à M. Lambert lui-même, de s'éloigner du rivage et môme de descendre à terre, malgré les prières instaiites des agents qui demandaient qu^on les laissât parconrit le pays à leurs risques et périls. Les instructions du gouverneur de ha Compagnie se trouvaient, dans c^tte circonstance décisive, entièrement subordonnées aux exigences de la position officielle de M. Dupré.
Il aurait cependant été par trop pénible pour la Compagnie d'avoir fait en pure perte les dépenses considérables nécessitées par l'envoi de la mission. M. Dupré le comprit, et consentit à permettre aux agents, qui déploraient l'inaction à laquelle ils étaient condanmés, l'exploration de la partie salubre de l'île située au nord-est, et celle des gisements bouillers situés à là côte nord-ouest. En conséquence, après avoir donné l'ordre de rentrer en France à ceux des agents dont le concours ne lui était pas indispensable, il autorisa un des ingénieurs â faire une excursion dans la partie nord-est de l'ile qui s'étend depuis lai baie d'Aritongil jusqu*à N'Gonsy.
C'était dans cette partie de Madagascar que l'intrépide et aventureux Beniowsky avait, à la fin du«iécle dernier, de 1774 à 178^, jeté les bases d'un établissement qui aurait probablement prospéré sans les incroyables jalousies des gouverneurs de Bourbon et de l'ile de France.
L'ingénieur de la Compagnie parvint à accomplir la mission dont il était chargé, et à explorer cette partie du pays pendant trois semaines, mais en dissimulant sa qualité. Il constata (1) une pmssance de végétation presque sans exemple, l'existence de forêts
(l) Voir; aux documents, le Rapport de AI. Coignet.
riches en liades et en arbres produisant le caoutchouc ou la gomme copale, et en bois d'essences diverses propres à la construction et à l*ébénisterie. Il reconnut Tadmirable appropriation de la terre aux cultures tes plu» yariées, telles que le café, la canne à sucre qui atteint jusqu'à dix centimètres de diamètre , le tabac, te coton» les graines oléagineuses et les matières tinctoriales, et particulièrement à la production du riz, qui, à lui seul , pourrait en peu de mois donner lieu aux opérations commerciales les plus importantes et les plus fructueuses (1). L'agent explorateur fut également frappé de la richesse et de l'étendue des pâturages qui nourrissaient de nombreux troupeaux de bœufs magnifiques.
M. Dupré, de son côté, partit avec un autre ingénieur de la mission accompagné de quelques agents, et alla visiter plusieurs points de la c6te nord-ouest. Dans une exploration qui ne dura que seize jours, l'ingénieur parcourut les terrains oU les charbons naturels avaient été signalés, et releva sur les côtes les limites d'un bassin houiller d'une immense étendue (2). Les essais faits plus tard, à TÉcole des mines, sur des échantillons rapportés de cette exploration, donnèrent des résultats satisfaisants (3).^ Cette
\1) Les terres sitaées sur le bord de la mer, et an peu marécageases, sont particulièrement propres à la production du rît. Rien de plus simple que la manière doût les Malgaches fe ctiUiTene. Ils font passer les bœuls sur le terrain qu ils veulent ensemencer; les herbes sont écrasées, et le terrain est défoncé par le pas pesant dés animaitix. Alors ou sème le riz â la volée. Dé nouveau on fait passer les boeUfs i^ut enfoncer la semenee en terre, et la mettre à Tabri des oiseaux. On ne s'occupe plus ensuite que de recueillir les épis quand le grain est mûr.
Dans les parties élevées de TUe, on cultive une autre variété de riz dont la culture est raoïms facile et la production moins abondante, mais dont la qualité est supérieure.
(S) Yoir^ aux documents, le Rapport rétumé de Jf . GtUHemin,
(3) Voira la suite du rapport de M. Guiilemin, la A^o(e iur Vanahjse des charbons de Bavatoubé, faite à V Ecole des mines de Paris.
constatation, d un haut intérêt pour l*avenir de la Compagnie, donnait raison aux prévisicms de i*Empereur.
Les renseignements recueillis par les deux ingénieurs dont nous venons de parier venaient s'ajouter à ceux qu*avaient obtenus, pendant leur séjour sur la rade de Tatnatavë, les agents que M. Dupré y avait emmenés avec lui, et qui avaient reçu de quelques habitants, résidant depuis longtemps dans le pays, dés échantillons minéralogiques attestant l'existence de mines de fër, de cuivre et de plomb d'une grande richesse.
Enfin, deux Français qui habitaient depuis quelque temps Madagascar, offrirent à M. Dupré d!utiliser le séjour qu'ils comp^ (aient faire dans le nord pour entreprendre des explorations pendant rhivemage suivant^ particulièrement dans les provinces de Vohémar et de Diego-Suarez, remarquables par leur salubrité. Les observations de ces divers explorateurs sont consignées dans des rapports ci-après annexés, et donnent sur la configuration du pays, sur la direction et les parties navigables des rivières, des détails véritablement nouveaux (1). Il résultait de ces recherches, que les circonstances ne permirent pas de compléter, que tes^ don* nées sur lesquelles avait été conçue la Compagnie étaient exactes, et que le pays renfermait des richesses de la nature la plus variée. Il n'est pas sans intérêt de constater que pendant le séjour des membres de la mission sur la rade de Tamatave et sur les points de k\ côte qu'ils visitèrent, aucun d'eux ne fut malade ni en butte aux fièvres si redoutées de Madagascar (â).
(!) Voir, aux documents, les HapporU de MM, Cachin, Guinet el Guntz,
(2) Les renseignements récents, apportés de Madagascar par des personnes
qui ont longtemps résidé dans cette île, apprennent que depuis l'arrivée
des sœurs et l'application intelligente du sulfate de quinine, l'action de ces
lièvres est devenue bien moins dangereuse pour les Européens.
NOTICE HiSTORlOUE 73
De retour a lu Réunion, au, commencement de novembre, M. Dupré reavoya en France les membres de la mission qui avaient fait les explorations de la côte est et de la côte nordouest.
Quant au matériel appartenant à la Compagnie, il resta placé en dépôt à la Réunion, et toutes les mesures furent prises pour sa conservation.
Les membres de la mission, au fur et à mesure de leur rentrée en France, furent alors tous successivement congédiés. Rien que leu^ traitement eût été fixé laidement en raison du peu de durée probable des explorations, le conseil d'administration voulut cependant qiie^ chacun d*eux reçut une gratification.
Les résultats de la mission se bornèrent donc à des rapports sommaires.
Les difficultés en présence desquelles nos agents s'étaient trouvés faisaient pressentir celles que la Compagnie aurait rencontrées si elle avait persisté. Il était démontré désormais qu*aucun établissement sérieux n'était possible à Madagascar, aussi longtemps que la France ne serait pas résolue à imposer aux Hovas un traité renfermant les mêmes garanties que le traité signé par Radama.
Ainsi s'ouvrait pour la Compagnie le droit de demander au Gouvernement français de l'indemniser, ou de la faire indemniser par les Hovas, des dépenses qui avaient été faites et qu'avait rendues stériles l'abandon d'un traité qui devait servir de garantie à ses opérations et même à son existence.
Le conseil d'administration et le gouverneur comprirent que Tobtention d'une indemnité risquait fort d'être compromise si la Compagnie entrait immédiatement en liquidation, puisque personne alors ne serait en situation de faire valoir des droits qui
14 NOTtCfi HISTORIÛUE
ii*auraienl ptas de rerp^ésedtanis. Il fut doïie décidé que la Compagnie coftfimieFaH d'exister jusqu'à ce qu'elle €fM touché Tindemnité. Mais, en fflême teinps> pour que cette eiistenoe fût la moins onéreuse possible aux actionnaires, toute dépense fut sup^ primée (février 18»4).
Dans^ ces conjectures, te gouverneur établit dfttfs un Mémoire spécial, approuvé par le conseil d'administration, et adressé amx ministres compétents^ la vraie pofiîtiûii de la société vis-à-vis du gouverftemeni malgache* et vis-à-vis du gotivomemeDl frsmçais. Les considérations exposées dans c^e Note fur^it appréciées, et le gouverneur eut la satisfaction de pouvoir informer bientôt la Compagnie qu'en tout état de cause^ ses droits seraient sauvegardés (1).
(1> Cette Note du gouverneur adresêée au comeil Sadmmistration sur le* droits de la Compagnie était un véritable mémoire spécial. Elle produisit soit effet; mais, ea dehors des eirconiHances ponr lesquelles elle fut rédigée, elle serait aiyourd'hui sans intérêt. Voilà pourquoi elle n'a pas été insérée parmi les documents.
A quelque temps de là, dans (a première quinzaine de mai 1864 (1), le ministre des affaires étrangères informa verbalement M. de Richemont que, dans sa conviction, la Compagnie, en raison des difficultés suscitées par le mauvais vouloir des Hovas, ne pourrait pas atteindre au but pour lequel elle avait été créée. M. Drouyn de Lhuys engageait donc le conseil d'administration à abandonner une œuvre dont l'accomplissement exigerait une expédition lointaine qui ne pouvait entrer dans les vues actuelles du Gouvernement.
Le ministre annonça en même temps que des envoyés de la reine Rasoahérina, qui se trouvaient alors à Londres, lui avaient fait deniiander de substituer au traité d'amitié et de commerce, conclu avec lé roi Radama, un nouveau traité. Il ajouta qu'avant d'écouter les propositions des envoyés malgaches, il exigerait d'eux que la situation de la Compagnie vis-à-vis du gouvernement de Tananarive fut réglée.
Le ministre chargea le gouverneur de transmettre au conseil d'administration la communication qu'il venait de lui faire relativement à l'abandon de l'entreprise ; et l'invila à convoquer les actionnaires en assemblée générale pour leur demander le pouvoir
(1)' Voir lé Rapport du 3 août 18(>4, p. ^65 des documents.
dadhéreo moyennant une indemnité^ à la dissolulion de ia Société.
En même temps, M. Drouyn de Lhuys donna connaissance au gouverneur d*un projet de Déclaration à intervenir entre la cour de Tananarive et le gouvernement impérial. Cette pièce était ainsi conçue :
DÉCLARATION
« Par une Charte du 9 novembre 1861, M. J. Lambert a été autorisé a former une Compagnie ayant pour but Texploitation des mines, des forêts et des terrains de Madagascar, et a obtenu h cet effet la concession de divers droits et privilèges. En conséquenca de cet acte, une Compagnie anonyme a été formée à Paris, le 2 mai 1863, sous la dénomination de Compagnie de Madagascar foncière, industrielle et commerciale.
« Le gouvernement, français et le gouvernement malgache, considérant, d'une part, que la Charte précitée, du 9 novembre 1861, rencontre dans son exécution des difficultés qui ne permettent pas à la Compagnie d*atteindre son but ; considérant, d'autre part, qu'une juste indemnité doit être accordée à la Compagnie, sont convenus de proposer à celle-ci la transaction suivante :
c La Compagnie de Madagascar dédare renoncer au bénéfice des c droits et privilèges contenus dans l'acte de concession accordé
« à M. Lambert, le 9 novembre 1861, par le feu roi de Madac gascar, Radama IL
« Le gouvernement de Madagascar, en échange de cette renon- « ciation, s'engage à payer à la Compagnie une somme de neuf c cent mille francs.
« Le présent arrangement ne deviendra définitif qu'après que
?iOTlCE IlISTORtOlIE 77
tt rassemblée générale des actionnaires, régulièrement convoquée, c y aura donné son approbation. »
L'impression pénible que cette communication ministérielle avait causée au gouverneur^ fut également ressentie par le conseil d'administration.
Mais la proposition du ministre était en réalité pour la Gon)pagnie un ordre de liquidation. Du moment, en effet, que le gouvernement français renonçait à (aire respecter le traité conclu avec le gouvernement hova, la Compagnie n'avait plus qu'à se dissoudre.
Le conseil d'administration dut donc obtempérer en principe, et sauf l'approbation des actionnaires, au projet formulé par le mi« nistre dans la Déclaration remise au gouverneur. II insista toutefois pour que l'indemnité réclamée des Hovas fiit soldée immédiatement, ou du moins à très-bref délai, les promesses et les engagements de ce peuple ou de son gouvernement n'ayant désormais aux yeux de la Compagnie aucune valeur; et il déclara que, jusqu'au payement intégral de cette indemnité, la Compagnie maintiendrait tousses droits et ses conditions d'existence. Cette dernière réserve fut admise par le ministre.
Mais l'abandon par la Compagnie de tous ses privilèges aurait été insuffisant si M. Lambert, qui s'était réservé le droit de réclamer de la Coibpagnie la remise de sa Charte dans le cas où la Société se dissoudrait après l'accomplissement de la mission d'exploration, ne renonçait pas de son côté à ce droit. Le projet de transaction proposé par le ministre devant avoir pour conséquence, non-seulement la dissolution de la Compagnie mais l'annulation même de la Charte, il fallait en conséquence obtenir de M. Lambert l'annulation de Tarticle 12 de l'acte de transmission de la Charte à la Compagnie.
Un acte intervint donc entre la Compagnie et M* Lambert par lequel celui-ci se désistait du droit qu'il s'était réservé de reprendre la Charte. Cet arrangement conclu fut transmis au ministre des affaires étrangères, qui en accusa réception par la lettre suivante adressée au gouverneur de la Compagnie :
<c Pans, le 13 juiUet 1864.
« Monsieur 1^ toron, J'^ai m ViMnenr de vous informer, le 5 de (se moiSy que je vous ferais pr^tudoeiiient eonnaltre si le gouvernement malgache adhérait jhx conditions que je vous avais exprimé rintention de stipuler en faveur de la Compagnie de Mada* gascar, etq^i avaient .oi)t$au l'assentiment préalable du Conseil d'administration.
« Le^ envi^és de Ja reine Basoahérina se sont rendus d^uis lors à Paris pour me faire part du désir <[ii'aurait leur gouvernement de reprendre avec la France les relations interrom>pues par la mort du roi Radama; mais, comme ils n'avaient aucun pouvoir pour souscrire au payement de l'indemnité réclamée à leur gouvememeat, en échange de la r^onciation de la Compagnie aux droits et privilèges contenus dans l'acte it cession que M. Lambert avait obtenu sous le règne précédent, j'ai refusé de recevoir leurs ouvertures. Je leur ai déclaré que le gouYeimement de l'Empereur ne consentirait à la révision du traité de commerce, conclu le 12 juin 1863 entre la France et Madagascar, qu*à la condition que les intérêts français nés sous l'empire de ce traité, et placés sous sa sauvegarde, ne souffriraient aucune atteinte ; et j'ai, en conséquence, subordonné l'ouverture de toute négociation à l'assurance que le gouvernement malgache dédommagerait la Compagnie de Madagascar du préjudice qu'il lui a fait éprouver en mettant obstacle aux opérations en vue desquelles elle a été constituée.
« Ainsi qne je les y ai d'ailleurs engagés, les envoyés malgaches retoHraent à Tananarive chercher les pouvoirs complémentaires qui leur sont indispensables pour remplir en France la mission dont ils ont été diargés. II s'écoulera donc quatre mois au moins, Monsieur le Mron, avant que j^ puisse vous annoncer uno solution définitive. Jusque-là, le tra^é du 43 juin subsiste dans toute sa teneur, et les intérêts de la Compagnie, qui se trouve ae* tuellement en possession de la Chsurte octroyée à M, Laaibert^continuent d*ètre placés souç la protfïcUpn 4» ^uvernemectt de Sa Majesté.
« Agréez, Monsieur le baron, l'^ssprance de ma haute considération.
« Signé : Drouyn m tHuvs. »
Cette lettre n'a pas besoin de commentaires. En présence d'une déclaration aussi formelle, la Compagnie pouvait attendre.
Conformément à la volonté du ministre, l'assemblée générale des actionnaires fut convoquée pour le 3 août 186&. C'était la première fois que les actionnaires s'étaient réunis depuis la fondation de la société. Le nombre des actions représentées s'éleva à 3 105, c'est-à-dire à plus des trois cinquièmes des actions émises.
liC gouverneur lut son rapport {i) sur les affaires sociales. Il y exposa la situation nouvelle que faisait à la Compagnie la déclaration de M. Drouyn de Lhuys, et exprima le vif sentiment de regrets éprouvé par le conseil d'administration en apprenant qu'il fallait abandonner une œuvre aussi belle et dont il y avait' lieu d'attendre d'aussi féconds résultats.
(1) Voir, aux documents, le Rapport du 3 août 1864, p. 165.
80 INOTIGE HISTORIQUE
L*annonce officielle de la position faite à la Compagnie impressionna péniblement rassemblée. Néanmwns, en présence des résolutions manifestées par le Gouvernement, Thésitation était impossible ; et les propositions que le conseil avait été chargé de transmettre aux actionnaires, furent adoptées.
Le rapport fut approuvé à Tunanimité, ainsi que les comptes arrêtés au 30 juin 1864, et présentant.
En dépenses, la somme de 609,399 fr. 8S c.
Et RtSLïA l'actif disponiUe à. 6S5,833 73
Formant ensemble la somme de 1,265,223 58
D'oîi il résultait que sur le capital émis de 1,250,000 francs, grossi des intérêts, six cent mille francs avaient été employés à Torganisation , h l'expédition et au rapatriement de la mission.
Alors le gouverneur, au nom du conseil d'administration, donna lecture du projet de Déclaration cité plus haut, et en proposa l'adoption.
Les privilèges cédés à la Compagnie et Tabandon qu'elle en faisait auraient pu sans doute être évalués à une somme considérable. Mais, afin de ne pas augmenter les embarras de la situation par des exigences qui auraient peut-être paru exagérées, quoiqu'elles eussent été fondées, la Compagnie se contenta de demander le payement d'une somme de 900,000 francs, qui, en outre de tous les frais de commission, transport, change, etc., aurait couvert en capital et intérêts les dépenses effectuées.
Le gouverneur demanda que le conseil fut autorisé à suivre les négociations sur les bases de la Déclaration.
En conséquence, l'assemblée décida que le conseil accepterait le terme de payement qui serait convenu entre le gouvernement
français et celui de Madagascar, mais en insistant pour qu'une époque précise et aussi rapprochée que possible fût déterminée. Elle déclara enfin que les renonciations auxquelles elle consentait ne deviendraient définitives qu*à dater du jour où la totalité de l'indemnité aurait été intégralement versée dans la caisse sociale.
Toutes ces propositions furent votées à Tunanimité, et le conseil fut autorisé à prendre les mesures qiie les circonstances pourraient exiger.
Avant de se séparer, rassemblée vola par acclamation des remercîments et des félicitations au conseil d'administration et au gouverneur pour le zèle désintéressé dont ils n'avaient cessé de faire preuve dans la conduite des affaires de la Compagnie.
Dans sa lettre du 13 juillet 18f>4, citée plus haut, le ministre des affaires étrangères n'avait pas dissimulé qu'un certain temps s'écoulerait avant que les négociations au sujet de l'indemnité aboutissent à Madagascar. Mais il avait eu soin de déclarer que, «jusque-là, le traité du 12 juin subsistait dans toute sa teneur, « et que les intérêts de la Compagnie, qui se trouvait en pos- « session de la Charte octroyée à M. Lambert , continuaient « d'être placés sous la protection du gouvernement de Sa Ma- « jesté. ^
Ainsi la situation faite à la Compagnie était très-nette; elle maintenait son organisation et n'abandonnait aucun de ses droits, selon le vœu du gouvernement lui-même. Les inconvénients inévitables de cette situation expcctante étaient d'ailleurs en partie compensés par la déclaration formelle *du gouvernement que les intérêts de la Compagnie demeuraient placés sous la sauvegarde du
gouvernement de l'Empereur.
Pendant celte période d'attente forcée, le gouverneur entretint des correspondances et des rapports suivis avec Madagascar et avec la Réunion et Maurice, de manière à être informé trës-exac* tement de tous les incidents qui ne pouvaient manquer de se produire dans le cours des négociations avec les Hovas« Il était évident , pour tout homme connaissant les mœurs de ce peuple, que sa rapacité, son orgueil et sa fourberie ne négligeraient aucun moyen pour éviter de payer wid indemnité à des Euroj)éens.
De leur côté, les Méthodistes anglais continuaient à battre en brèche h Tananarive ce qui restait du prestige de la France,, et excitaient les Hovas contre la Compagnie.
Ces menées et les tergiversations des Hovas furent cause que rhivemage de 1864 s'écoula dans l'attente d'une solution toujours pronaise par le cour de Tananarive, et toujours éludée. La reine Rasoahérina persistait à se montrer personnellement favorable à une entente avec la France. Mais la plupart des chefs qui l'entouraient, inclinaient à une politique tout opposée. Par un raffinement de ruse» ils faisaient courir le bruit que Radama n'était pas mort, et qu'il avait été sauvé an dernier moment. C'était un piège tendu à la fidélité des partisans du malheureux roi, pour les amener à se faire connaître ; c'était aussi un moyen habile de paralyser l'action de la France qui aurait craint peut-être de compromettre Radama dans le cas oii il aurait été encore vivant. Cette odieuse comédie fut jouée si habilement, et avec tant de persistance , que M. Laborde lui-même avait fini par croire à
l'existence du roi.
Cette tactique était surtout celle du premier ministre dont Ja reine subissait la domination avec répugnance depuis le jour où il avait insulté dans sa personne la femme et la majesté de la sou-
NOTICE lUSTOniQUE 83
veraine. Une révoïufion de palais (juillet 1864) chassa enfin du pouvoir cet homme qui fut Remplacé par un personnage moins hostile aux idées européennes; et RahaAa, Tun des chefs hovas les plus conciliants et les plus éclairés^ fut nommé gouverneur de Tamatave. Un grand kabar ou conseil eut lieu à Tananarive à cette occasion ; on y appela les Hovas que l'ancien premier ministre avait envoyés à Lonldres et à Paris comme émissaires officiels.
Nous rappellerons à ce sujet que ces agents, qui, pendant leur voyage en Etirope, avaient été escortés par m des Méthodistes anglais remplissant auprès d'eux les fonctions délicates d'interprète, n'avaient fait qu'une très-courte apparition à Paris. Ils y étaient venus sous le prétexte d entamer des négociations au sujet d'un nouveau traité à conclure avec la France. Mais le ministre des affaires étrangères leur avait signifié que le gouvernement français exigeait, avant toute reprise des relations diplomatiques avec Madagascar, que la Compagnie fut indemnisée de ses perles. Les émissaires hovas étaient donc repartis sans avoir
rien conclu.
Dans ce grand kabar on délibéra sur la conduite à tenir avec la France. Quelques chefs proposèrent de reprendre le traité signe par Radama ; mais ils ne furent pas écoutés, quoique ïa reine, assure-t-on, fût personnellement favorable à cet avis. Les représentants du parti des vieux Hovas, toujours persuadés que la France est une puissance secondaire, soumise aux volontés de l'Angleterre, proposèrent de rejeter tout traité avec la France et tout arrangement avec la Compagnie. D'autres chefs, plus modérés, furent d'avis qu'il fallait renouer les relations avec la France; ils consentaient même à payer une indemnité à la Compagnie, pourvu que ta somme fût très-faible, et que l'échéance restât
S4 NOTICE HISTOlilQUE
indéterminée. En définitive, et après bien des discussions, le Gon' seil décida que la reine écrirait à TEmpereur pour lui proposer de conclure un nouveau traité de commerce, et demander une réduction dans le chiffre de Tindemnité.
Cependant plusieurs mois s'étant écoulés depuis la communication faite à la Compagnie par le ministre des affiûres étrangères, le gouverneur crut (18 janvier 1863) le moment venu de prier le mnistre de faire connaître à la Compagnie où en était la question de l'indemnité.
M, Drouyn de Lhuys répondit, le 3 février, que la reine, dans une lettre à l'Empereur, avait exprimé en termes généraux, le désir de voir réduire la somme demandée ; il ajouta que les i intérêts de la -n Compagnie continuaient à être Tobjet de toute la sollicitude du « gouvernement impénal, et qu'il comptait profiter de l'occasion « offerte par la dernière communication du gouvernement mal- « gâche pour faire valoir avec une nouvelle insistance le droit de « la Compagnie à une prompte et équitable réparation. »
Le gouverneur apprit en même temps que l'Empereur était intervenu personnellement, et que, dans la réponse qu'il avait adressée à la reine, il avait confirmé la demande d'indemnité faite par son ministre, maintenu le chiffre fixé, et insisté pour que le payen^nt ne s'en fit pas attendre.
La lettre impériale fut reçue à Madagascar avec un cérémonial pompeux. Les Hovas prodiguent volontiers les hommages qui ne les engï^ent à rien et ne doivent rien leur coûter; les démonstrations de respect sont même d'autant plus grandes de leur part, qu'au fond ils sont moins disposés à accorder ce qu'on leur demande. En fait de tenue, d'égards, de dignité, en un mot de tout ce qui lient aux formes extérieures, nos diplomates les plus majestueux n'auraient rien à apprendre à ces demi-sauvages; et l'on a
NOTICE inSTORIOUE 8S
SU qu'à leur retour à Madagascar les émissaires hovas s'étaient montrés fort peu impressionnés par Faccueil qu'on leur avait fait en France et qu'on avait cru de nature à les intimider.
La lettre de l'Empereur devint, au sela du conseil de la reine, l'objet des discussions les plus vives. Mais , malgré tout , les Hovas ne laissèrent pas que d'être fort troublés par la réception de cette lettre dont le consul de France, M. Laborde, leur fit apercevoir toute la portée.
Enfin, après de longs et orageux débats, il fut décidé que Rasoahérina adresserait à l'Empereur une seconde lettre, dans laquelle, feignant d'avoir oublié le chiiïre de l'indemnité, elle demanderait à le connaître. C'était un moyen misérable de gagner du temps. Le consul de France essaya de faire comprendre aux ministres l'inutilité de cette nouvelle lettre, et la gravité des conséquences qu'entraînerait pour eux le refus d'obtempérer à la volonté si formelle de son souverain. Il fit même d'énergiques efforts pour que le payement eût lieu immédiatement entre les mains du chef de la station navale. Cette insistance, si honorable pour M. Laborde, ne fit qu'irriter le parti des vieux Hovas qui essaya de l'intimider par des menaces, tantôt sourdes, tantôt directes. Un instant M. Laborde put croire sa vie en péril; mais ces tristes menées échouèrent devant l'attitude ferme et digne de notre consul.
Cependant la situation se tendait, et les missionnaires anglais eux-mêmes, craignant une rupture définitive , conseillèrent aux Hovas de payer Pindemnité. Ce changement de tactique des Méthodistes s'explique. Si, en effet, la France était obligée, pour faire respecter ses droits, de recourir à des mesures de rigueur, que deviendrait cette grossière calomnie, répétée incessamment par eux, que la France ne peut tirer un coup de canon à Madagascar sans
la permission de rAngleterre? Ceux qui propageaient cette calomnie, n'allaient-iis pas recevoir an démenti éclatant qui les couvrirait de ridicule et compromettrait cer^in^ment leur influence auprès du gouvernement hova?
Du reste les avis ne manquèrent pas aux Ifovas dans cçtte cirr constance, et il n'est pas jusqu'aux journaux semi-officiels de Maurice, dévoués aux Méthodistes, qui ne leur firent des représentations sévères à Toccasion de leur hésitation calculée à remettre aux Français la somme demandée.
Ce revirement dans l'opinion de ses conseillers habituels avait vivement impressionné la cour de Tananarive. Les Hovas comprirent enfin que le moment de s'exécuter était arrivé, et sedécidèrent à réunir les fonds de Tindemnité. La reine en foiirnit pli;s de la moitié, et les chefs le reste. Lorsqu'il s'agit d'expédier l'argent à Tamatave, il y eut une espèce d'émeute, sérieuse ou feinte, dans la capitale ; elle fut aisément apaisée, et Iç convoi qui emportait l'argent put partir sous l'escorte d'unç troupe de quinze cents
hommes.
Cependant M. le capitaine de vaisseau TricauU, qui avsdt remplacé dans le commandement de la station navale M. Dqpré, nommé gouverneur de la Réunion, apprenant dans cette colonie l'envoi dç l'indemnité à Tamatave, appareilla avec la frégatp la Junon pour Sainte-Marie de Madagascar, afin de se trouver à portée lorsque les fonds arriveraient. L'ofïiçier commandant un aviso, qui accompagnait la frégate, fut chaîné d'aller régler par avance avec Raharla, gouverneur de Tamatave, les conditions de Isj remise et dç 1^ véflficatipn des espèces.
Tout étant ainsi préparé et convenu, et les fonds arrivés, M. Tricault se rendit à Tamatave, le â3 septembre, pour toucher rinderanité. La Junon et le fort échangèrent les saluts d'usage.
et, au moment voulu, le commandant se présenta chez le gouverneur. Celui-ci lui déclara alors seulement qtfil ne pouvait verser les fonds aux Français que contre la remise des textes originaux de la Charte ; que tels étaient les ordres de son gouvernement, qui prescrivaient en outre de brûler ces pièces en présence du peuple.
Cette exigence n*avait pas été prévue, et ces originaux étaient naturellement à Paris. Le commandant eut beau expliquer qu'un acte diploaiatique se détruit par un acte subséquent, et que la quittance, qu'il était autorisé à délivrer, annulerait explicitement tous les droits et privilèges énoncés dans la Charte, Raharla persista à dire qu'il avait Tordre formel de ne verser l'argent qu'en échange des documents signés du roi.
Devant l'opiniâtreté des Hovas à réclamer inopinément des textes qu'ils savaient se trouver à Paris, M. Tricault rentra à la Réunion. On était au 8 octobre.
C'est ainsi que les Hovas parvinrent à ajourner encore le payement de rindemnité. Dans leur opinion, gagner du temps, c'était se donner de grandes chances de sauver l'argent ; ils espéraient qu'une complication européenne quelconque pourrait survenir et détourner l'attention du gouvernement français de cette question . D'ailleurs le bruit courait h Tamatave, qu*une fois en possession des textes originaux de la Charte, les Hovas demanderaient la renonciation officielle et écrite de la France à tous ses anciens droits sur Madagascar.
Pendant que la diplomatie hova, par ces manœuvres, usait le temps à Madagascar, le gouverneur et le conseil d'administration attendaient de jour en jour à Paris le règlement de l'indemnité. L'assemblée générale des actionnaires, aux termes des statuts, devait être convoquée avant la fin de novembre; mais les nouvelles reçues de Madagascar dans le courant d'octobre, faisaient
présumer que le payement de l'indemnité était imminent ; et le conseil avait différé la réunion des actionnaires dans la pensée qu*il pourrait leur annoncer un résultat définitif. Ge résultat se faisant attendre, le conseil, par respect pour les statuts, erut devoir convoquer une assemblée générale p0ur le S2 décembre 1863.
Le gouverneur, dans son Rapport (1), rappela aux actionnaires que la Compagnie ne subsistait plus que pour obtenir le payement de rindemnité; et qu'aussi longtemps que cette indemnité ne serait pas payée, les intérêts de la compagnie continuaient, suivant les propres expressions du ministre des affaires étrangères, à être placés sous la protection du gouvernement de l'Empereur.
Il exposa ensuite la situation de la Compagnie dont les intérêts se trouvaient aux prises avec l'orgueil et l'avarice des Hovas, et fit connaître les diverses phases par lesquelles avait passé la ques^ tion de l'indemnité dont, en définitive, la cour de Tananarive avait accepté le principe et le chiffre puisqu'elle avait expédié les fonds à Tamatave. « La répugnance des Hovas à payer l'indemnité, disait le Rapport du gouverneur, ne tient pas seulement à la cupidité ; leur orgueil se sent profondément blessé à l'idée d'être obligés à réparer le préjudice qu'ils ont causé à notre Compagnie; jamais, en effet, jusqu'ici, ils n'ont accordé de dédommagement pour le mal qu'ils ont fait. Loin de là, la reine Ranavolo ayant interdit, il y a quelques années, toutes relations commerciales avec les Européens, et bien que cette prohibition fût encore plus désastreuse pour les Malgaches que* pour les étrangers, ce furent les Anglais qui durent payer une contribution de 75,000 fr. pour obtenir la levée de cette interdiction. » Le Rapport concluait, en s'appuyant sur la protection
(1) Voir parmi les documents, p. 194. le Rapport du 22 décembre 1863.
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formellement promise par le gouvernement français, que de toute façon le payement de Tindemnité ne pouvait plus tarder h être effectué.
L'assemblée donna son approbation unanime au Rapport et aux comptes présentés par le gouverneur au nom du conseil d'administration, et se borna h inviter ses représentants à insister de nouveau auprès du gouvernement de TEmpereur pour qu'il voulût bien exiger que les Hovas payassent l'indemnité dans le plus bref délai possible.
Les prévisions du gouverneur au sujet du payement prochain de l'indemnité ne tardèrent pasà se réaliser. En effet, le 2 janvier 1866, roriginal de la Charte, qui avait été demandé à Paris, fut remis entre les mains de Raharla à Tamatave. Celui-ci paya immédiatement h M. Bigrel commandant de l'aviso le Loiret, en piastres espagnoles et de divers États de l'Amérique, la somme de 900,000 francs, montant de Tindemiiité attribuée à la Compagnie. Dès le 6 février le gouverneur recevait l'avis de ce payement, et, le 48, les fonds, contenus dans 86 barils, et pesant près de cinq tonnes de 1000 kilogrammes, étaient débarqués à Marseille, puis expédiés à Paris et déposés au Trésor.
La vente de ces piastres, dont la réalisation exigea une foule d'opérations délicates et minutieuses dans le but d'en constater le titre et la valeur, produisit 906, 184 fr. 2{ c, dont il fallut défalquer 2 O/o exigés par le ministère des affaires étrangères pour le compte du fonds commun des chancelleries consulaires, et le remboursement des frais d'assurance et de transport; soit une somme de 35,938 fr. 09; ce qui réduisait l'indemnité au chiffre net de 870, 246 fr. 12.
Le gouverneur et le conseil d'administration réunirent alors les actionnaires en assemblée générale, le 26 mars, pour leur rendre
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un compte définitif de la situation financière de la Compagnie, et en prononcer la dissolution et la mise en liquidation.
Dans cette assemblée^aprës le rapport ordinairedugouverneur (1 \ un des administrateurs^ M* À. Revenaz, prit la parole au nom du conseil d'administration, et s'exprima en ces termes : «Messieurs, « votre conseil d'administration a tenu à vous présenter direc- « tement le compte final des recettes et dépenses de la Compagnie,
< et à vous proposer les bases de la répartition de l'actif social. « Nous avions à cœur de saisir cette occasion pour adresser, en « présence de cette assemblée, nos remerclments à M. le gou- «t verneur.
ff Sii pour notre part» nous avons secondé avec le plus cordial « concQursM.lebarondeRichemont, nous reconnaissons hautement « que nous devons surtQut à ses efforts l'heureux résultat obtenu. « Grâce h son dévouennent que rien n'a pu décourager, à ses tra- « vaux» à sa persévérance, tour à tour énergique et prudente,
< nous sommes rentrés dans un capital que beaucoup d'entre nous « ayaiçnt pu croire compromis et qui est remboursé avec des in- « térêts satisfaisants. Un pan^il service, rendu à la Gompapie au « prix de trois années consacrées avçc un désintéressement absolu « à )a défense de nos droits ^t de qos capitaux^ ne pouvait trouver « aucui^ d^ nous indifférent. Nous réalisons donc votre pensée et « la nôtrç m offrant à M. le gouverneur un témoignage de notre a commune reconnaissance. Dans le compte que nous vous présen- <K tons figure^ à cet effet, une s^mme mise à la disposition du çona seil. »
L'assemblée s'associa unanimement, et de la manière la plus sympathique à ces paroles de M. Revenaz.
(t) Voir aux documents, p. 210, le Rapport du 26 mars 1S66.
Un autre admiiûstrateur, M. Demachy^ présenta alors an nom
du conseil les comptes de la'Gompagnie, dont l'actif^ y commis les
intérêts calculés jusqu'au 3 aynl, était, de fr. 1,688,932 78
Représentés :
l^" Par Iq çQmple des dépenses s^él^v^nt à 104,932 78
DécompQsé comme suit :
Compte des ei^erçiçes clos, enregistrement, etc. . . , . , 2,71S 00
Frais rel{itifs à Hudemnité, assurances, etc. ...... . 33«938 09
Honoraires, comn)issiops auK notaire, banquier et négociant, etc 16,229 70
Personnel du secrétariat^ irp-
pressions et loyer . 5,049 99
Indemnité offerte 2|u gouyejTr neur. . 48,000 00
Tot^l ,.,,....,... 104,932 78
^ Par Tçnça^ âUpoaibl§ ipoat^m 1^* . 1»484,000 00
Bonune égale 1,888,932 78
Le conseil proposa d6 prélever sur cette somme celle de 9,000 francs destinée à pour vœr aux fhiis de la liquidation, et à ceux de la publication des doet^ments relatifs à la Compagnie. Cette proposition fut agréée à Tunanimité, et il fut résolu que Fexcédant, soit 1,479,000 francs, serait réparti entre toutes les actions à raison de 298 franco par action, ce qui représentait le capital versé, plus une répartition de 18 O/o formant les intérêts. Le versement de 280 francs ayant étéaffectué au mois de mai 1863, la bonification de 45 francs représentait les intérêts h un peu plus de o/o Tan.
L'assemblée, approuva ces comptes, et donna au conseil et au gouverneur de la Compagnie quittance générale et définitive pour tous les actes de leur gestion administrative et financière, reconnaissant la complète régularité de cette gestion.
Ensuite, sur la proposition du conseil d'administration, et aux termes de Farticle 53 des statuts, elle prononça la dissolution de la Compagnie de Madagascar, autorisa la distribution entre tous les actionnaires du solde de l'actif social, et nomma M. de Richemont et MM. Seillière et Demachy, représentants de la maison F. A. Seillière, liquidateurs delà Compagnie en leur confiant les pouvoirs les plus étendus pour opérer cette liquidation.
Chacune de ces résolutions fut approuvée à l'unanimité.
Enfin un des actionnaires déclara qu'il ne devait pas suffire à l'assemblée de s'être associée par l'unanimité de ses suffrages à toutes les propositions du conseil d'administration et du gouverneur, et proposa un vote explicite de remerclment pour les membres du conseil et pour le gouverneur.
L'assemblée s'associa par acclamation à cette proposition.
Ainsi fut accompli le dernier acte dé l'existence sociale de la Compagnie de Madagascar qui, en pleine possession de tous les moyens de succès, était forcée de se dissoudre en présence d'obstacles dont le caractère était exclusivement politique. « L'œuvre, disait le gou- « verneur dans son dernier Rapport (1), était grande, généreuse, « civilisatrice; elle promettait des résultats considérables. Radama « en avait conçu le premier la pensée. Convaincu qu'après le chris- « tianisme, dont il favorisait la propagation, les éléments tes plus € actifs des sociétés modernes , le commerce, l'agriculture, l'in-
(1) Voir aux documents, p. 210, le Rapport à V Assemblée générale du 26 mars 1866.
« duslrie pourraient seuls transformer son peuple , il considérait « notre Compagnie comme devant être Tinstrument du progrès à « Madagascar; il comptait sur elle pour améliorer le sort de ces (f populations ignorantes, paresseuses, misérables, en les initiant « par Texemple aux bienfaits du travail. L'Empereur, ému des a prières de Radama, touché de l'état de misère du peuple malgache, « de Tabnégation de son roi, s'était donné, en provoquant la forc mation de notre Compagnie, la double et noble mission de régé- « nérer toute une nation, et d'ouvrir au commerce de la France « et du monde Timmense marché d'une contrée qui renferme, « en abondance, les produits les plus précieux.
« De détestables calculs ont fait échouer cette entreprise ; et je « n'apprends rien à personne en disant que dans la lutte horrible « qui eut lieu à Tananarive entre la' barbarie et la civilisation, et « qui se termina par le meurtre de Radama, les passions envieuses <c des civilisés ont armé le bras des barbares. Mais je n'oublierai « pas, à cette heure , la réserve que je me suis imposée en évitant a jusqu'ici de mêler la politique à la défense des intérêts de notre « Compagnie. Qu'il me soit permis, du moins, d'exprimer l'espoir « que nous n'aurons jamais la douleur de voir cette terre de Ma- « dagascar, qui intéresse la France à tant de titres, tomber entre t les mains de la puissance européenne dont la rivalité nous a été « si fatale dans ce pays. »