‹ Dogme et rituel de la haute magie (volume 2)Chapitre 29 sur 40 · CANES · texte numérisé non relu

CANES

Nous attaquons maintenant i’abus le plus criminel qui puisse être fait des sciences magiques : c’est la magie,- ou plutôt la sorcellerie empoisonneuse. Ici l’on doit comprendre que nous écrivons, non pour enseigner, mais pour prévenir.

Si la justice humaine, en sévissant contre les adeptes, n’eût jamais atteint que les nigromanciens et les sorciers empoisonneurs, il est certain, comme nous l’avons déjà fait remarquer, que ses rigueurs eussent été justes et que les plus sévères intimidations ne pouvaient jamais être excessives contre de pareils scélérats.

Cependant il ne faut pas croire que le pouvoir de vie et de mort qui appartient secrètement au mage ait été toujours exercé pour satisfaire quelque lâche vengeance ou une cupidité] plus lâche

encore; au moyen âge comme clans le monde antique, les associations magiques ont souvent foudroyé ou fait lentement périr les révélateurs ou les profanateurs des mystères, et, quand le glaive magique devait s’abstenir de frapper, quand l’effusion du sang était à craindre, l’aqua Toffana, les bouquets aromatisés, les chemises de Nessus, et d’autres instruments de mort plus inconnus et plus étranges, servaient à exécuter tôt ou tard la terrible sentence des francs -juges.

Nous avons dit qu’il existe en magie un grand et indicible arcane, qu’on ne se communique jamais entre adeptes, et qu’il faut empêcher surtout les profanes de deviner ; cjuiconque autrefois révélait ou taisait trouver aux autres par d’imprudentes révélations la clef de cet arcane suprême était immédiatement condamné à mort et forcé souvent lui-même d’être l’exécuteur de la sentence.

Le fameux dîner prophétique de Cazotte, écrit par Laharpe, n’a pas encore été compris; et Laharpe, en le racontant, a cédé au désir assez naturel demerveiller ses lecteurs en amplifiant les détails. Tous les hommes présents à ce dîner, à l’exception de Laharpe, étaient des initiés et des

révélateurs , ou du moins des profanateurs des mystères. Cazotte, plus élevé qu’eux tous sur l’échelle de l’initiation, leur prononça leur arrêt de mort au nom de l’illuminisme, et cet arrêt fut diversement, mais rigoureusement, exécuté, comme d’autres arrêts semblables l’avaient été plusieurs années et plusieurs siècles auparavant contre * l’abbé de Yillars, Urbain Grandier et tant d’autres, et les philosophes révolutionnaires périrent comme devaient périr aussi Cagliostro, abandonné dans les prisons de l’inquisition, la bande mystique de Catherine Théos, l’imprudent Sçroepfer, forcé de se tuer au milieu de ses triomphes magiques et de l’engoûment universel, le déserteur Kotzebüe, poignardé par Cari Sand, et tant d’autres dont les cadavres sont retrouvés sans qu’oq sache la cause de leur mort subite et sanglante.

On se souvient de l’étrange allocution qu’adressa à Cazotte lui-même, en le condamnant à mort, le président du tribunal révolutionnaire, son confrère et son co-initié. Le nœud terrible du drame de 93 est encore caché dans le sanctuaire le plus obscur des sociétés secrètes ; aux adeptes de bonne foi qui voulaient émanciper les peuples, d’autres adeptes, d’une secte opposée, et qui se rattachaient à des

traditions plus anciennes, firent une opposition terrible par des moyens analogues à ceux de leurs adversaires : ils rendirent la pratique du grand arcane impossible en démasquant la théorie. La foule ne comprit rien, mais elle se défia de tous, et 'retomba, par découragement, plus bas qu’on n’avait voulu l’élever. Le grand arcane resta plus inconnu que jamais ; seulement les adeptes, neutralisés les uns par les autres, n’en purent exercer la puissance ni pour dominer les autres, ni pour se délivrer eux-mêmes; ils se condamnèrent donc mutuellement comme des traîtres et se vouèrent les uns les autres à l’exil, au suicide, au poignard et à l’échafaud.

On me demandera peut-être si des dangers aussi terribles menacent encore de nos jours, soit les intrus du sanctuaire occulte, soit les révélateurs de l’arcane. Pourquoi répondrais-je à l’incrédulité des curieux ? Si je m’expose à une mort violente pour les instruire, ils ne me sauveront certainement pas ; s’ils ont peur pour eux-mêmes, qu’ils s’abstiennent de toute recherche imprudente: voilà tout ce que je puis leur dire.

Revenons à la magie empoisonneuse.

Alexandre Dumas, dans son roman de Monte-

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Cristo, a révélé (luelques-unes des prali(}ues de cette science funeste. Nous ne répéterons pas après lui les tristes théories du crime, comment on empoisonne les plantes, comment les animaux nourris de plantes empoisonnées prennent une chair malsaine, et peuvent, lorsqu’ils servent à leur tour d’aliment aux hommes, leur causer la mort sans que le poison laisse de trace; nous ne dirons pas comment par des onctions venimeuses on empoisonne les murailles des maisons, et l’air respirable par des fumigations qui nécessitent pour l’opérateur le masque de verre de Sainte-Croix ; nous laisserons à l’antique Canidie ses abominables mystères, et nous ne chercherons pas jusqu’à quel point les rites infernaux de Sagane ont perfectionné l’art de Locuste. Qu’il nous suffise de dire que ces malfaiteurs de la pire espèce distillaient ensemble les virus des maladies contagieuses, le venin des l’eptiles et le suc malfaisant des plantes; qu’ils empruntaient au fungus son humeur vireuse et narcotique, au datura stramonium ses principes asphyxiants, au pêcher et au laurieramande ce poison dont une seule goutte sur la langue ou dans l'oreille renverse comme un coup de foudre et tue l’être vivant le mieux constitué et le

plus fort. Ils faisaient cuire avec le suc blanc de la tithymale le lait où ils avaient noyé des vipères et des aspics ; ils recueillaient avec soin et rapportaient de leurs voyages, ou faisaient venir à grands frais, la sève du inancenilier ou les fruits mortels de Java, le suc du manioc et d’autres poisons ; ils pulvérisaient le silex, mêlaient à des cendres impures la bave desséchée des reptiles ; ils composaient des philtres hideux avec le virus des juments échauffées ou les sécrétions des chiennes en chaleur. Le sang humain se mêlait à des drogues infâmes, et l’on en composait une huile qui tuait par sa seule puanteur : cela rappelle la tarte bourbonnaise de Panurge. On écrivait même des recettes d’empoisonnement en les déguisant sous les termes techniques de l’alchimie, et, dans plus d’un vieux livre prétendu hermétique, le secret de la poudre de projection n’est autre que celui de la poudre de succession. Dans le grand Grimoire on trouve encore une de ces recettes, moins déguisée que les autres, mais intitulée seulement Moyen de faire de Vor: c’est une horrible décoction de vertde-gris, de vitriol, d’arsenic et de sciure de bois, qui doit , pour être bonne , consumer immédiatement un rameau qu’on y trempe et ronger rapi-

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clcment im clou. Jcan-Baptise Porta, dans sa Magie naturelle, donne une recette du poison des Borgia; mais, comme on le pense Lien, il se mocpie de son public et ne divulgue pas la vérité, trop dangereuse en pareille matière. Nous pouvons donc donner ici la recette de Porta, seulement pour satisfaire la curiosité de nos lecteurs.

Le crapaud par lui-même n’est pas venimeux, mais c’est une éponge à poisons: c’est le champignon du genre animal. Prenez donc un gros crapaud, dit Porta, et en fermez -le dans un bocal avec des vipères et des aspics ; donnez-leur pour toute nourriture pendant plusieurs jours des champignons vénéneux, de la digitale et de la ciguë, puis irritez-les en les battant, en les brûlant et en les tourmentant de toutes les manières, j usqu’à ce qu’ils meurent de colère et de faim; vous les saupoudrerez alors d’écume de cristal pulvérisé et d’euphorbe, puis vous les mettrez dans une retorte bien bouchée, et vous en absorberez lentement toute l’humidité par le feu ; vous laisserez ensuite refroidir, et vous séparerez la cendre des cadavres de la poussière incombustible qui sera restée au fond de la retorte : vous aurez alors deux poisons , un liquide et un autre en poudre. Le liquide sera aussi efficace

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que la terrible aqua TolFana; celui en poudre fera dessécher ou Yieillir en quelques jours, puis mourir au milieu d’horribles souffrances, ou dans une atonie universelle, celui qui en aura pris une pincée mêlée avec son breuvage. Il faut convenir que cette recette a une physionomie- magique des plus laides et des plus noires, et qu’elle rappelle, à soulever le cœur, les abominables cuisines de Canidie et de Médée.

C’étaient de semblables poudres que les sorciers du moyen âge prétendaient recevoir au sabbat, et qu’ils vendaient à grand prix à l’ignorance et à la haine : c’est par la tradition de semblables mystères qu’ils répandaient l’épouvante dans les campagnes et parvenaient à jeter des sorts. Une fois l’imagination frappée, une fois le système nerveux attaqué, la victime dépérissait rapidement, et la terreur même de ses parents et de ses amis achevait sa perte. Le sorcier ou la sorcière était presque toujours une espèce de crapaud humain, tout gonflé de vieilles rancunes, ils étaient pauvres, repoussés de tous, et par conséquent haineux. La crainte qu’ils inspiraient était leur consolation et leur vengeance ; empoisonnés eux-mêmes par une société doFit ils n’avaient connu que les rebuts et

<1110 les vices, ils empoisonnaient à leur tour ceux ({ui étaient assez faibles pour les redouter, et SC vengaient sur la beauté et sur la jeunesse de leur vieillesse maudite et de leur impardonnable laideur.

L’opération seule de ces mauvaises œuvres et l’accomplissement de ces hideux mystères constituaient et confirmaient ce qu’on appelait alors le pacte avec le mauvais esprit. Il est certain que l’opérateur devait appartenir au mal corps et âme, et qu’il méritait à juste titre la réprobation universelle et irrévocable exprimée par l’allégorie de l’enfer. Que des âmes humaines soient descendues à ce degré de méchanceté et de démence, cela doit nous étonner et nous affliger sans doute ; mais ne faut-il pas une profondeur pour base à la hauteur des plus sublimes vertus, et l’abîme des enfers ne démontre-t-il pas par antithèse l’élévation et la grandeur infinie du ciel?

Dans le Nord, où les instincts sont plus comprimés et plus vivaces, en Italie, où les passions sont plus expansives et plus ardentes, on redoute encore les sorts et le mauvais œil ; à Naples, on ne brave pas impunément la jettatura, et l’on reconnaît même à certains signes extérieurs les êtres

LES PHILTRES El' LES SORTS. -S31

malheureusement doués de cette puissance. Pour s’en garantir, il faut porter sur soi des cornes, disent les experts, et le peuple, qui prend tout à la lettre, s’empresse de se décorer de petites cornes, sans songer davantage au sens de cette allégorie.

Les cornes, attributs de Jupiter Ammon, de Bac-

chus et de Moïse, sont le symbole de la puissance morale ou de l’enthousiasme ; et les magiciens veulent dire que, pour braver la jettatura, il faut dominer par une grande audace, par un grand enthousiasme ou par une grande pensée le courairt fatal des instincts. C’est ainsi que presque- toutes les superstitions populaires sont les interprétations profanes de quelque grand axiome ou de quelque merveilleux arcane de la sagesse occulte. Pythagore, en écrivant ses admirables symboles, n’a-t-il^ pas légué aux sages une philosophie parfaite, et au vulgaire une nouvelle série de vaines observances et de pratiques ridicules? Ainsi, quand il disait : Ne ramasse pas ce qui tombe de la table, ne coupe

pas les arbres du grand chemin, ne tue pas le serpeut qui est tombé dans ton enclos , ne donnait-il pas sous des allégories transparentes les préceptes de la charité, soit sociale, soit particulière? Et quand il disait : Ne te regarde pas au miroir à la

DÜGMIÎ Dli LA llAUTli MAGIL.

lumière du flanil)eau, nV‘taii-co pas une manière ingénieuse d’enseigner la vraie connaissance de soi-mème, qui ne saurait exister avec les lumières factices et les préjugés des systèmes? Il en est do môme de tous les autres préceptes de Pythagore, qui, comme on le sait, ont été suivis à la lettre par une foule de disciples imbéciles, au point que, parmi les observances superstitieuses de nos provinces, il en est un assez grand nombre qui remontent évidemment à l’inintelligence primitive des symboles de Pythagore.

Superstition vient d’un mot latin qui signifie survivre. C’est le signe qui survit à la pensée ; c’est le cadavre d’une pratique religieuse. La superstition est à l’initiation ce que l’idée du diable est à celle de Dieu. C’est en ce sens que le culte des images est défendu et que le dogme le plus saint dans sa conception première peut devenir superstitieux et impie lorsqu’on en a perdu l’inspiration et l’esprit. C’est alors que la religion, toujours une comme la raison suprême, change de vêtements et abandonne les anciens rites à la cupidité et à la fourberie des prêtres déchus, métamorphosés, par leur méchanceté et leur ignorance, en charlatans et en jongleurs.

On peut comparer aux superstitions les emblèmes et les caractères magiques dont le sens n’est plus compris, et qu’on grave au hasard sur les amulettes et les talismans. Les images magiques des anciens étaient des pantacles, c’est-à-dire des synthèses cabalistiques. La roue de Pythagore est un pantacle analogue à celui des roues d’Ézéchiel, et ces deux figures sont les mômes secrets et la même philosophie : c’est la clef de tous les pantacles. et nous en avons déjà parlé. Les quatre animaux, ou plutôt les sphinx à quatre têtes du même prophète, sont identiques avec un admirable symbole indien dont nous donnons ici la figure, et qui se rapporte à la science du grand arcane. Saint Jean, dans son apocalypse, a copié et amplifié Ézéchiel, et toutes les figures monstrueuses de ce livre merveilleux sont autant de pantacles magiques dont les cabalistes trouvent facilement la clef. Mais les chrétiens, ayant rejeté la science dans le désir d'amplifier la foi, voulurent cacher plus tard les origines de leur dogme, et condamnèrent au feu tous les livres de cabale et de magie. Anéantir les originaux, c’est donner une sorte d’originalité aux copies, et saint Paul le savait sans doute

bien lorsque, dans les iiitCMlioiis les plus louables sans doute, il accomplissait son auto-da-te scientifique d’Éphèse. C’est ainsi (jue, six siècles plus tard, le croyant Omar devait sacrifier à l’originalité du Coran la bibliothèque d’Alexandrie, et qui sait si, dans l’avenir, un futur apôtre ne voudra pas incendier nos musées littéraires et confisquer l’imprimerie au profit de quelque engoûment religieux et de quelque légende nouvellement accréditée ?

L’étude des talismans et des pantacles est une des plus curieuses branches de la magie, et .se rattache à la numismatique historique.

Il existe des talismans indiens, égyptiens et grecs, des médailles cabalistiques venant des Hébreux anciens et modernes, des abraxas gnostiques, des amulettes byzantines, des monnaies occultes en usage parmi les membres des sociétés secrètes et nommées quelquefois jetons du sabbat, puis des médailles des Templiers et des bijoux de francsmaçons. Coglénius, dans son Traité des merveilles de la nature, décrit les talismans de Salomon et

ceux du rabbin Chaël. La figure d’un plus grand

nombre d’autres et des plus anciens a été gravée

dans les calendriers magiques de Tycho-Brahô et de Duchenteaii, et doivent être reproduits en totalité ou en partie dans les fastes initiatiques de M. Ragon, vaste et savant travail auquel nous renvoyons nos lecteurs.

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