‹ Dogme et rituel de la haute magie (volume 3)Chapitre 43 sur 104 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'abbé Trithème, qui fut en magie le maître de Cornélius Agrippa, explique daus sa Stéganographie le secret des conjurations et des évocations d'une manière très philosophique et très naturelle, mais peut-être, pour cela même, trop simple et trop facile.

Évoquer un esprit, dit-il, c'est entrer dans la pensée dominante de cet esprit, et, si nous nous élevons moralement plus haut dans la même ligne, nous entraînerons cet esprit avec nous et il nous servira; autrement il nous entraînera dans son cercle et nous le servirons.

Conjurer, c'est opposer à un esprit isolé la résistance d'un courant et d'une chaîne: cum jurare, jurer ensemble, c'est-à-dire faire acte d'une foi commune. Plus cette foi a d'enthousiasme et de puissance, plus la conjuration est efficace. C'est pour cela que le christianisme naissant faisait taire les oracles : lui seul alors possédait l'inspira-

tion et la force. Plus tard, lorsque saiot Pierre eut vieilli, c'est-à-dire lorsque le monde crut avoir des reproches légitimes à faire à la papauté, l'esprit de prophétie vint remplacer les oracles; et les Savonarole, les Joachim de Flore, les Jean Hus et tant d'autres, agitèrent tour à tour les esprits et traduisirent en lamentations et en menaces les inquiétudes et les révoltes secrètes de tous les cœurs.

On peut donc ôtre seul pour évoquer un esprit, mais pour le conjurer il faut parler au nom d'un cercle ou d'une association; et c'est ce que représente le cercleïneroglyphique tracé autour du mage pendant l'opération, et dont il ne doit pas sortir s'il ne veut perdre à l'instant même toute sa puissance.

Abordons nettement ici la question principale, la question importante : l'évocation réelle et la conjuration d'un esprit sont-elles possibles, et celte possibilité peut-elle être scientifiquement démontrée ?

À la première partie de la question on peut d'abord répondre que toute chose dont l'impossibilité n'est pas évidente peut et doit être admise provisoirement comme possible. A la seconde partie

nous disons qu'en vertu du grand dogme magique de la hiérarchie et de l'analogie universelle, on peut démontrer cabalistiquemen't la possibilité des évocations réelles ; quant à la réalité phénoménale du résultat des opérations magiques consciencieusement accomplies, c'estunequestiond'expérience ; et, comme nous l'avons déjà dit, nous avons constaté par nous-même cette réalité, et nous mettrons par ce Rituel nos lecteurs à même de renouveler et de confirmer nos expériences.

Rien ne périt dans la nature, et tout ce qui a vécu continue à vivre toujours sous des formes nouvelles ; mais les formes mêmes antérieures ne sont pas détruites, puisque nous les retrouvons dans notre souvenir. Ne voyons-nous pas en imagination l'enfant que nous avons connu et qui maintenant est un vieillard? Les traces mêmes que nous croyons effacées dans notre souvenir ne le sont pas réellement, puisqu'une circonstance fortuite les évoque et nous les rappelle. Mais comment les voyons-nous? Nous avons déjà dit que c'est dans / la lumière astrale qui les transmet à notre cerveau i par le mécanisme de l'appareil nerveux. }

D'une autre part, toutes les formes sont proportionnelles et analogiques à l'idée qui les a détermi-

nées; elles sont le caractère naturel, la signature de cette idée , comme disent les magistes, et dès qu'on évoque activement l'idée, la forme se réalise et se produit.

Schrœpffer, le fameux illuminé deLeipsik, avait jeté par ses évocations la terreur dans toute Y Allemagne, et son audace dans les opérations magiques avait été si grande, que sa réputation lui devint un insupportable fardeau; puis il se laissa entraîner par l'immense courant d'hallucinations qu'il avait laissé se former ; les visions de l'autre monde le dégoûtèrent dç celle-ci, et il se tua. Cette histoire doit rendre circonspects les curieux de magie cérémonielle. On ne violente pas impunément la nature, et l'on ne joue pas sans danger avec des forces inconnues et incalculables.

C'est "par cette considération que nous nous sommes refusé, et que nous nous refuserons toujours, à la vaine curiosité de ceux qui demandent à voir pour croire ; et nous leur répondons ce que nous disions à un personnage éminent d'Angleterre qui nous menaçait de son incrédulité :

« Vous avez parfaitement le [droit de ne pas croire ; nous n'en serons pour notre part ni plus découragé, ni moins convaincu. »

A ceux qui viendraient nous dire qu'ils ont scrupuleusement et courageusement accompli tous les. rites et que rien ne s'est produit, nous dirons qu'ils feront bien de s'en tenir là, et que c'est peut-être un avertissement de la nature qui se refuse pour eux à ces œuvres excentriques, mais que, s'ils persistent dans leur curiosité, ils n'ont qu'à recommencer, f

Le ternaire, étant la base du dogme magique, doit nécessairement être observé clans les évocations ; aussi est-il le nombre symbolique de la réalisation et de l'effet. La lettre v est ordinairement tracée sur les pan tacles cabalistiques qui ont pour objet l'accomplissement d'un désir. Cette lettre est aussi la marque du bouc émissaire dans la cabale mystique, et Saint-Martin observe que. cette lettre, intercalée dans l'incommunicable tétragramme, en a fait le nom clu Rédempteur des hommes miorr. C'est ce que représentaient les mystagogues du moyen âge, lorsque, dans leurs assemblées nocturnes, ils exhibaient un bouc symbolique portant sur la tête entre les deux cornes un flambeau allumé. Cet animal monstrueux, dont nous décrirons au quinzième chapitre de ce Rituel les formes allégoriques et le culte bizarre, représentait la

LE TRIANGLE DES PANTaCLES. 65

nature vouée à l'anathème, mais rachetée par le signe de la lumière. Les agapes gnostiques et les /; . / priapées païennes qui se succédaient en son honneur révélaient assez la conséquence morale que les adeptes voulaient tirer de cette exhibition . Tout ceci sera expliqué avec les rites, décriés et regardés maintenant comme fabuleux ? du grand sabbat de la magie noire.

Dans le grand cercle des évocations on trace ordinairement un triangle, et il faut bien observer de quel côté on doit en tourner le sommet. Si l'esprit est supposé venir du ciel, l'opérateur doit se tenir

au sommet et placer l'autel des fumigations à la base; s'il doit monter de l'abîme, l'opérateur sera à la base et le réchaud placé au sommet. Il faut

en outre avoir sur le front, sur la poitrine et sur la main droite le symbole sacré des deux triangles réunis, formant l'étoile à six rayons dont nous avons déjà reproduit la figure, et qui est connue en magie sous le nom de pantacle ou de sceau de Salomon .

Indépendamment de ces signes, les anciens faisaient usage dans leurs évocations des combinaisons mystiques des noms divins que nous avons donnés dans le dogme d'après les cabalistes hébreux. Le triangle magique des théosophes païens est le célèbre ABRACADABRA, auquel ils attribuaient des vertus extraordinaires, et qu'ils figuraient ainsi :

ABRÀCADABRA ABRACADABR ABRÀCADÀB ABRACADA ABRAGAD ABRAGA ABRAC ABRA ABR ÀB A

Cette combinaison de lettres est une clef du

pentagramme. L'A principiant y est répété cinq fois et reproduit trente fois, ce qui donne les éléments et les nombres de ces deux figures.

L'A isolé représente l'unité du premier principe ou de L'agent intellectuel ou actif. L'A uni au B représente la fécondation du binaire par l'unité. L'R est le signe du ternaire, parce qu'il représente hiéroglyphiquement l'effusion qui résulte de l'union des deux principes. Le nombre 11 des lettres du mot ajoute l'unité de l'initié au dénaire de Pythagore ; et le nombre 66, total de toutes les lettres additionnées, forme cabalistiquementle nombre 12, qui est le carré du ternaire et par conséquent la quadrature mystique du cercle. Remarquons en passant que l'auteur de X Apocalypse, cette clavicule de la cabale chrétien ne, a composé le nombre delà

bête, c'est-à-dire de l'idolâtrie, en ajoutant un 6 au double senaire de l'ABRÀCADABRA : ce qui donne cabalistiquement 18, nombre assigné dans le Tarot au signe hiéroglyphique de la nuit et des profanes, la lune avec les tours, le chien, le lonp et Fécrevisse ; nombre mystérieux et obscur, dont la clef cabalistique est 9, le nombre de l'initiation.

Le cabaliste sacré dit expressément à ce sujet : Que celui qui a l'intelligence (c'est-à-dire la clef des nombres cabalistiques) calcule le nombre de la bête, car c'est le nombre de l'homme, et ce nombre est 666. C'est en effet la décade dePythagore multipliée par elle-même et ajoutée à la somme du Pantacle triangulaire d'Abracadabra; c'est donc le résumé de toute la magie de l'ancien monde, le programme entier du génie humain, que le génie divin de l'Évangile voulait absorber ou supplanter.

Ces combinaisons hiéroglyphiques de lettres et de nombres appartiennent à la partie pratique de la cabale, qui, sous ce point de vue, se subdivise en gématrie et en témurah. — Ces calculs, qui nous paraissent maintenant arbitraires ou sans intérêt, appartenaient alors au symbolisme philosophique de l'Orient, et avaient la plus grande importance dans l'enseignement des choses saintes

émanées des sciences occultes. L'alphabet cabalistique absolu, qui rattachait les idées premières aux allégories, les allégories aux lettres et les lettres aux nombres, était ce qu'on appelait alors les clefs de Salomon, Nous avons déjà vu que ces clefs, conservées jusqu'à nos jours, mais complètement méconnues, ne sont autre chose que le jeu du Tarot, dont les allégories antiques ont été remarquées etappréciées pour la première fois, de nos jours, par /le

savant archéologue Court de Gébelin. y\ Le double triangle de Salomon est expliqué par saint Jean, d'une manière remarquable. Il y a, dit-il, trois témoins dans le ciel : le Père, le Logos et le Saint-Esprit, et trois témoins sur la terre : le souffle, l'eau et le sang. Saint Jean est ainsi d'accord avec les maîtres de philosophie hermétique, qui donnent à leur soufre le nom d'éther, à leur mercure le nom d'eau philosophique, à leur sel la qualification de sang du dragon ou de menstrue de la terre : le sang ou le sel correspond par opposition avec le Père, l'eau azotique ou mercurielle avec le Verbe ou Logos, et le souffle avec le Saint-Esprit. Mais les choses de haut symbolisme ne peuvent être bien entendues que par les vrais enfants de la science.

Aux combinaisons triangulaires oo unissait dans les cérémonies magiques, les répétitions des noms par trois fois, et avec des intonations différentes. La baguette magique était souvent surmontée d'une petite fourche aimantée, que Paracelse remplaçait par un trident dont nous donnons ici la figure :

Le trident de Paracelse est un pantacle exprimant le résumé du ternaire dans l'unité, qui complète ainsi le quaternaire sacré. Il attribuait à cette figure toutes les vertus que les cabalistiques hébreux attribuent au nom de Jéhova, et les propriétés thaumaturgiques de FAbracadabra des hiérophantes d'Alexandrie. Reconnaissons ici que c'est un pantacle, et par conséquent un signe concret et absolu de toute une doctrine qui a été celle d'un cercle magnétique immense, tant pour

les philosophes anciens*que pour les adeptes du moyen âge. En lui rendant, de nos jours, sa valeur primitive par l'intelligence de ses mystères, ne pourrait-on pas lui rendre toute sa vertu miraculeuse et toute sa puissance contre les maladies humaines?

Les anciennes sorcières, lorsqu'elles passaient la nuit dans un carrefour de trois chemins, hurlaient trois fois en l'honneur de la triple Hécate.

Toutes ces figures, tous ces actes analogues aux j figures, toutes ces dispositions de nombres et de \ caractères, ne sont, comme nous l'avons déjà dit, que des instruments d'éducation pour la volonté, dont ils fixent et déterminent les habitudes. Ils servent en outre à rattacher ensemble, dans l'action, toutes les puissances de l'âme humaine, et à augmenter la force créatrice de l'imagination. \ C'est la gymnastique de la peujsée qui s'exerce à la réalisation : aussi l'effet de ces pratiques est— ii infaillible comme la nature lorsqu'elles sont faite? avec une confiance absolue et une persévérance inébranlable.

Avec la foi, disait le grand Maître, on transplanterait des arbres dans la mer et l'on déplacerait des montagnes. Une pratique, même superstitieuse,

même insensée, est efficace, parce que c'est une réalisation de la volonté. C'est pour cela qu'une prière est plus puissante si on va la faire à l'église que si on la fait chez soi, et qu'elle obtiendra des miracles si, pour la faire dans un sanctuaire accrédité, c'est-à-dire magnétisé à grand courant par Tfiffluence des visiteurs, on fait cent lieues ou deux cents lieues en demandant l'aumône ei] les pieds nus.

On rit de la bonne femme qui se prive d'un sou de lait le matin, et qui va porter aux triangles magiques des chapelles un petit cierge d'un sou qu'elle laisse brûler. Ce sont les ignorants qui rient, et la bonne femme ne paye pas trop cher ce qu'elle achète ainsi de résignation et de courage. Les grands esprits sont bien fiers de passer en haussant les épaules, ils s'insurgent contre les superstitions avec un bruit qui fait trembler le monde : qu'en résulte-t-il? Les maisons des grands esprits s'écroulent, et les débris en sont revendus aux fournisseurs et aux acheteurs de petits cierges, qui laissent crier volontiers partout que leur règne est à jamais fini, pourvu qu'ils gouvernent

Les grandes religions n'ont jamais eu à craindre

qu'une rivale sérieuse, et cette rivale, c'est la magie.

La magie a produit les associations occultes, qui ont amené la révolution nommée renaissance ; mais il est arrivé à l'esprit humain , aveuglé par les folles amours, de réaliser en tout point l'histoire allégorique de l'Hercule hébreu : en ébranlant les colonnes du temple il s'est enseveli lui-même sous les ruines.

Les sociétés maçonniques ne savent pas plus maintenant la haute raison de leurs symboles que les rabbins ne comprennent le Sepher Jesirah et le Sohar sur l'échelle ascendante des trois degrés, avec la progression transversale de droite à gauche et de gauche à droite du septénaire cabalistique.

Le compas du G. -.A,-, et l'équerre de Salomon sont devenus le niveau grossier et matériel du jacobinisme inintelligent réalisé par un triangle d'acier : voilà pour le ciel et pour la terre.

Les adeptes profanateurs auxquels l'illuminé Cazotte avait prédit une mort sanglante ont surpassé de nos jours le [péché d'Adam : après avoir cueilli témérairement les fruits de l'arbre de la science, dont ils n'ont pas su se nourrir, ils les ont jetés aux animaux et aux reptiles de la terre. Aussi

1k RITUEL DE LA HAUTE MAGIE.

le règne de la superstition a-t-il commencé et doitil durer jusqu'au temps où la vraie religion se reconstituera sur les bases éternelles de la hiérarchie à trois degrés et du triple pouvoir que le ternaire exerce fatalement ou providentiellement dans les trois mondes.

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