‹ Dogme et rituel de la haute magie (volume 3)Chapitre 71 sur 104 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Nous avons défini les miracles les effets naturels des causes exceptionnelles.

L'action immédiate de la volonté humaine sur les corps, ou du moins cette action exercée sans moyen visible, constitue un miracle dans Tordre physique*

L'influence exercée sur les volontés ou sur les intelligences soit soudainement, soit dans un temps donné, et capable de captiver les pensées, de changer les résolutions les mieux arrêtées, de paralyser les passions les plus violentes, cette influence constitue un miracle dans l'ordre moral.

L'erreur commune, relativement aux miracles, c'est de les regarder comme des effets sans causes, comme des contradictions de la nature, comme des fictions soudaines de l'imagination divine ; et Ton ne songe pas qu'un seul miracle de cette sorte briserait l'harmonie universelle et replongerait l'univers dans le chaos.

Il y a des miracles impossibles à Dieu même : ce sont les miracles absurdes. Si Dieu pouvait être absurde un seul instant, ni lui ni le monde n'existeraient plus l'instant d'après. Attendre de l'arbitraire divin un effet dont on méconnaît la cause ou dont la cause même n'existe pas, c'est ce qu'on appelle tenter Dieu ; c'est* se précipiter dans le vide.

Dieu agit par ses œuvres : dans le ciel il opère par les anges et sur la terre par les hommes. Donc, dans le cercle d'action des anges, les anges peuvent tout ce qui est possible à Dieu, et dans le cercle d'action des hommes, les hommes disposent également de la toute-puissance divine.

Dans le ciel des conceptions humaines, c'est l'humanité qui crée Dieu, et les hommes pensent que Dieu les a faits à son image parce qu'ils le font à la leur.

Le domaine de l'homme, c'est toute la nature corporelle et visible sur la terre, et, s'il ne régit ni les grands astres ni les étoiles, il peut du moins en calculer le mouvement, en mesurer la distance et identifier sa volonté à leur influence ; il peut modifier l'atmosphère, agir jusqu'à un certain point sur les saisons, guérir et rendre malades ses sem-

blables, conserver la vie et donner la mort, et par la conservation de la vie nous entendons même, comme nous l'avons dit, la résurrection en certains cas.

L'absolu en raison et en volonté est la plus grande puissance qu'il soit donné à l'homme d'atteindre, et c'est au moyen de cette puissance qu'il opère ce que la multitude admire sous le nom de miracles.

La plus parfaite pureté d'intention est indispensable au thaumaturge, puis il lui faut un courant favorable et une confiance illimitée.

L'homme qui est parvenu à ne rien convoiter et à ne rien craindre est le maître de tout. C'est ce qui est exprimé par cette belle allégorie de l'Évangile où l'on voit le Fils de Dieu, trois fois victorieux de l'esprit impur, être servi clans le désert par les anges.

Rien ne résiste sur la terre à une volonté raisonnable et libre. Quand le sage dit : Je veux, c'est Dieu môme qui veut, et tout ce qu'il ordonne s'accomplit.

C'est la science et la confiance du médecin qui font la vertu des remèdes , et il n'existe pas d'autre médecine efficace et réelle que la thaumaturgie.

Aussi, la thérapeutique occulte est-elle exclusive de toute médicamentation vulgaire. Elle emploie surtout les paroles, les insufflations, et communique par la volonté une vertu variée aux substances les plus simples : Peau, l'huile, le vin, le camphre, le sel. L'eau des homœopathes est véritablement une eau magnétisée et enchantée qui opère par la foi. Les substances énergiques qu'on y ajoute en quantités pour ainsi dire infinitésimales sont des

consécrations et comme des signes de la volonté du médecin.

Ce qu'on appelle vulgairement le charlatanisme est un grand moyen de succès réel en médecine, si ce charlatanisme est assez habile pour inspirer une grande confiance et former un cercle de foi. En médecine surtout , c'est la foi qui sauve.

Il n'y a guère de village qui n'ait son faiseur ou sa faiseuse de médecine occulte, et ces gens-là ont presque partout et toujours un succès incomparablement plus grand que celui des médecins approuvés par la Faculté. Les remèdes qu'ils prescrivent sont souvent ridicules ou bizarres, et n'en réussissent que mieux, parce qu'ils exigent et réalisent plus de foi de la part des sujets et des opérateurs.

T. Il

Un ancien négociant de nos amis, homme d'un caractère bizarre et d'un sentiment religieux très exalté, après s'être retiré du commerce, s'est mis à exercer gratuitemet et par charité chrétienne la médecine occulte dans un département de la France. Il n'emploie pour tous spécifiques que l'huile, les insufflations et les prières. Un procès qui lui a été intenté pour exercice illégal de la médecine a mis le public à même de constater que dans l'espace d'environ cinq ans on lui attribuait dix mille guérisons, et que le nombre des croyants augmentait sans cesse dans des proportions capables d'alarmer sérieusement tous les médecins du pays.

Nous avons vu au Mans une pauvre religieuse qu'on disait un peu folle, et qui guérissait tous les malades des campagnes voisines avec un élixir et un sparadrap de son invention. L'élixir était pour l'intérieur, le sparadrap pour l'extérieur, et de cette manière rien n'échappait à cette panacée universelle. L'emplâtre ne s'attachait jamais à la peau qu'aux endroits où son application était nécessaire ; partout ailleurs il se roulait sur lui-même et tombait ; du moins c'est ce que prétendait la bonne sœur et ce qu'assuraient ses malades. Cette thaumaturge

eut aussi des procès de concurrence, car elle appauvrissait la clientèle de tous les médecins du pays. Elle fut étroitement cloîtrée, mais bientôt il fallut la rendre au moins une fois par semaine à l'empressement et à la foi des populations. Nous avons vu, le jour des consultations de la sœur Jeanne- Françoise, des gens de la campagne, arrivés de la veille, attendre leur tour couchés à la porte du couvent; ils y avaient dormi sur la dure, et n'attendaient pour s'en retourner que Félixir et l'emplâtre de la bonne sœur.

Le remède étant le même pour toutes les maladies, il semblerait que la bonne sœur n'avait pas besoin de connaître les souffrances de ses malades. Elle les écoutait toutefois avec une grande attention, et ne leur confiait son spécifique qu'avec connaissance de cause. Là était le secret magique. La direction d'intention donnait au remède sa vertu spéciale. Ce remède était insignifiant par lui-même. L'élixir était de Feau-cle-vie aromatisée et mêlée à des sucs d'herbes amères; l'emplâtre était fait d'un mélange assez analogue à la thériaque pour la couleur et pour l'odeur: c'était peut-être de la poix de Bourgogne opiacée. Quoi qu'il en soit, le spécifique faisait merveille, et Ton se fût attiré des

affaires parmi les gens de la campagne si Ton avait révoqué en doute les miracles de la bonne sœur.

Nous avons connu près de Paris un vieux jardinier thaumaturge qui faisait aussi des cures merveilleuses et qui mettait dans ses fioles le suc de toutes les herbes de la Saint-Jean. Ce jardinier avait un frère esprit fort qui se moquait du sorcier. Le pauvre jardinier, ébranlé par les sarcasmes de ce mécréant, se mit alors à douter de lui-môme : les miracles cessèrent ; les malades perdirent leur confiance, et le thaumaturge, déchu et désespéré, mourut fou.

L'abbé Thiers, curé de Vibraie, dans son curieux Traité des superstitions, rapporte qu'une femme, atteinte d'une ophthalmie désespérée en apparence, ayant été soudainement et mystérieusement guérie, vint se confesser à un prêtre d'avoir eu recours à la magie. Elle avait longtemps importuné un clerc qu'elle supposait magicien pour qu'il lui donnât un caractère à porter sur elle, et le clerc lui avait remis un parchemin roulé, en lui recommandant de se laver trois fois par jour avec de l'eau fraîche. Le prêtre se fit remettre le parchemin, et y trouva ces paroles : Eruat diabolus oculos tuos et repleat ster-

coribus loca vacanlia. Il traduisit ces paroles à la bonne femme, qui resta stupéfaite; mais elle n'en était pas moins guérie.

L'insufflation est une des plus importantes pratiques de la médecine occulte, parce que c'est un signe parfait de la transmission de la vie. Inspirer en effet veut dire souffler sur quelqu'un ou sur quelque chose, et nous savons déjà, par le dogme unique d'Hermès, que la vertu des choses a créé les mots et qu'il existe une proportion exacte entre les idées et les paroles, qui sont les formes premières et Jes réalisations verbales des idées.

Suivant que le souffle est chaud ou froid, il est attractif ou répulsif. Le souffle chaud correspond à l'électricité positive, et le souffle froid à l'électricité négative. Aussi les animaux électriques et nerveux craignent-ils le souffle froid, comme on peut en faire l'expérience en soufflant sur un chat dont les familiarités sont importunes. En regardant fixement un lion ou un tigre et en leur soufflant à la face, on les stupéfierait au point de les forcer à se retirer et à reculer devant nous.

L'insufflation chaudeet prolongée rétablit la circulation du sang, guérit les douleurs rhumatismales et goutteuses, rétablit l'équilibre dans les humeurs

et dissipe la lassitude. De la part d'une personne sympathique et bonne, c'est un calmant universel. L'insufflation froide apaise les douleurs qui ont pour principes les congestions et les accumulations fluidiques. 11 faut donc alterner ces deux souffles, en observant la polarité de l'organisme humain, et en agissant d'une manière opposée sur les pôles, qu'on soumettra, l'un après l'autre, à un magnétisme contraire. Ainsi, pour guérir un œil malade par inflammation, il faudra insuffler chaudement et doucement l'œil sain, puis pratiquer sur l'œil échauffé des insufflations froides à distance et en proportions exactes avec les souffles chauds. Les passes magnétiques elles-mêmes agissent comme le souffle, et sont un souffle réel par transpiration et rayonnement d'air intérieur, tout phosphorescent de lumière vitale ; les passes lentes sont un souffle chaud qui rassemble et exalte les esprits ; les passes rapides sont un souffle froid qui disperse les forces et neutralise les tendances à la congestion. Le souffle chaud doit se faire transversalement ou de bas en haut; le souffle froid a plus de force s'il est dirigé de haut en bas. vS-~ ~

Nous ne respirons pas seulement par les narines et par la bouche : la porosité universelle de notre

corps est un véritable appareil respiratoire, insuffisant, sans doute, mais très utile à la vie et à la santé. Les extrémités des doigts, auxquelles aboutissent tous les nerfs, font rayonner la lumière astrale ou l'aspirent suivant notre volonté. Les passes magnétiques sans contact sont un simple et léger souffle; le contact ajoute au souffle l'impression sympathique équilibrante. Le contact est bon et même nécessaire pour prévenir les hallucinations dans le commencement du somnambulisme. C'est une communion de réalité physique qui avertit le cerveau et rappelle l'imagination qui s'égare ; mais il ne doit pas être trop prolongé lorsqu'on veut magnétiser seulement. Si le contact absolu et prolongé est utile dans certain cas, l'action qu'on doit exercer alors sur le sujet se rapporterait plutôt à l'incubation ou au massage qu'au magnétisme proprement dit.

Nous avons rapporté des exemples d'incubation tirés du livre le plus respecté parmi les chrétiens ; ces exemples se rapportent tous à la guérison des léthargies réputées incurables, puisque nous sommes convenu d'appeler ainsi les résurrections. Quant au massage, il est encore en grand usage chez les Orientaux, qui le pratiquent dans les bains publics

et s'eu trouvent fort bien. C'est tout un système de frictions, de tractions, de pressions, exercées longuement et lentement sur tous les membres et sur tous les muscles, et dont le résultat est un équilibre nouveau dans les forces, un sentiment complet de repos et de bien-être avec un renouvellement très sensible d'agilité et de vigueur.

Toute la puissance du médecin occulte est dans la conscience de sa volonté, et tout son art consiste à produire la foi dans son malade. Si vous pouvez croire, disait le Maître , tout est possible à celui qui croit. Il faut dominer son sujet par la physionomie, par le ton, par le geste, lui inspirer de la confiance par quelques manières paternelles, le dérider par quelque bon et joyeux discours. Rabelais, qui était plus magicien qu'il en avait l'air, avait pris pour panacée spéciale le pantagruélisme. Il faisait rire ses malades, et tous les remèdes qu'ils faisaient ensuite leur réussissaient mieux; il établissait entre eux et lui une sympathie magnétique au moyen de laquelle il leur communiquait sa confiance et sa bonne humeur; il les flattait dans ses préfaces, en les appelant ses malades très illustres et très précieux, et leur dédiait ses ouvrages. Aussi sommesnous convaincu que le Gargantua et le Pantagruel

ont guéri plus d'humeurs noires, plus de dispositions à la folie, plus de manies atrabilaires, à cette époque de haines religieuses et de guerres civiles, que la Faculté de médecine tout entière n'eût pu alors en constater et en étudier.

La médecine occulte est essentiellement sympathique. Il faut qu'une affection réciproque ou tout au moins un bon vouloir réel s'établisse entre le médecin et le malade. Les sirops et les juleps n'ont guère de vertu par eux-mêmes ; ils sont ce que les fait l'opinion commune à l'agent et au patient : aussi la médecine homœopathique les suprimet-ellesans de graves inconvénients. L'huile et le vin combinés, soit avec le sel, soit avec le camphre, pourraient suffire au pansement de toutes les plaies et à toutes les frictions extérieures ou applications calmantes. L'huile et le vin sont les médicaments par excellence de la tradition évangélique. C'est le baume du Samaritain, et dans Y ApocalypseM prophète, en décrivant de grandes exterminations, prie les puissances vengeresses d'épargner l'huile et le vin, c'est-à-dire de laisser une espérance et un remède pour tant de blessures. Ce qu'on appelle parmi nous Pextrême-onction était, chez les premiers chrétiens et dans l'intention de l'apôtrç

saint Jacques, qui a consigné le précepte dans son Ëpître aux fidèles du monde entier, la pratique pure et simple de la médecine traditionnelle du Maître. Si quelqu'un est malade parmi vous, écrit-il, qu'il fasse venir les anciens de l'Église, qui prieront sur lui et lui feront des onctions d'huile en invoquant le nom du Maître. Cette thérapeutique divine s'est progressivement perdue, et l'on a pris l'habitude de regarder l'extrême-onction comme une formalité religieuse nécessaire avant de mourir. Cependant la vertu thaumaturgique de l'huile sainte ne saurait être mise complètement en oubli par le dogme traditionnel, et l'on en fait mémoire dans le passage du catéchisme qui se rapporte à l'extrême-onction .

Ce qui guérissait surtout parmi les premiers chrétiens, c'était la foi et la charité. La plupart des maladies prennent leur source dans des désordres moraux : il faut commencer par guérir l'âme et le corps ensuite sera facilement guéri.

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