‹ Doit-on pleurer sa fammeChapitre 1 sur 3 · Doit-on pleurer sa famme · texte numérisé non relu

Doit-on pleurer sa famme

Comme toutes les complaintes, je pourrais ainsi commencer mon récit : J'avais une femme jeune et belle encore, douée d'une sensibilité exquise.

Au dire des poètes, le souffle parfumé des zéphirs fait résonner les harpes éoliennes. Ma femme était plus impressionnable que ces instruments divins : un regard, oui, un seul regard mal interprété, suffisait pour mettre en émoi tout son système nerveux.

Et Dieu me Fa ravie ! Hélas ! ! !

Que sa volonté soit faite ; cet ange est allé, comme toutes les âmes aux aspirations trop ardentes :

Voir, sans doute, dans l'autre monde, Ce qu'il faut croire en celui-ei...

Oui, c'était un ange !

À l'âge de vingt ans, — c'est-à-dire avant notre mariage, — elle était un

assemblage de toutes les perfections physiques et morales.

Qu'on en juge.

Elle avait la taille svelte et gracieuse, de beaux cheveux noirs, un front d'albâtre, un regard limpide et profond, des dents blanches et bien rangées, une bouche si mignonne, qu'un papillon l'eut prise pour une rose à peine entr'ouvertc !

Quand son regard s'arrêtait sur moi, un frisson magnétique parcourait tout mon être. Auprès d'elle, j'étais ému, enivré, transporté ! Vingt rivaux me la disputaient, mais mon âme passait dans mes regards et le langage de mes yeux suppléait à tout autre éloquence.

Un soir, j'osai lui glisser un petit billet...

J'avais passé quinze longues nuits d'hiver à relire la Nouvelle Héloïse de J.-J. Rousseau; j'avais résumé, en quelques lignes, les expressions passionnées que ce beau livre renferme; jamais épître plus incendiaire ne tomba dans la corbeille à ouvrage d'une jeune fille.

Mes intentions étaient pures ; cepeiv

dant, ce ne fut pas sans crainte que je me représentai chez elle le lendemain...

On avait lu mon billet ! on m'adressa un sourire engageant et plein de charmes ! J'avais trouvé une âme sœur de la mienne ! et toutes deux , empruntant les ailes des amours, pouvaient prendre leur vol vers les sphères éthérées que l'idéalité imprègne de ses parfums !

Pour comprendre toute la suavité des premières émotions d'un amour partagé, il faut les avoir ressenties.

Lancé dans le monde des affaires, ma position sociale me permettait d'aspirer à la main de cette jeune fille adorée. L'époque de notre union fut fixée à trois mois de là.

Pendant ces trois mois , il me fut permis d'apprécier tous les trésors d'amour, de tendresse, d'amabilité, que possédait la femme de mon choix.

Dans les soirées où je la rencontrais, je lui adressais publiquement mes hom-

mages. S'il m'arrivait de danser ou même de causer avec une autre femme, un nuage d'inquiétude voilait son beau front; ces marques d'attachement, d'affection passionnée, me souriaient comme des espérances ! J'étais heureux d'entendre les reproches qu'elle m'adressait.

— Si j'écoute les propos galants des danseurs, me disait-elle, c'est par politesse; tout en les écoutant, je ne pense

qu a vous

J'aurais pu lui dire qu'il en était de même de mon côté, que je n'aimais, que je ne voyais qu'elle seule, mais j'éprouvais une volupté égoïste à lui causer ces tendres alarmes.

La jalousie d'une fiancée nous cause

une satisfaction qu'on savoure à petites gorgées, comme l'ambroisie !

Antonine... — j'hésitais à vous dire son nom; mais, puisqu'il m'échappe, je ne me sens pas le courage de l'effacer : — Antonine avait de l'esprit, beaucoup d'esprit pour une jeune fille, — car je suis de ceux qui croient que la candeur virginale des jeunes demoiselles nuit au développe-

ment de cette faculté précieuse et enviée. — D'un mot, elle caractérisait un travers, un ridicule.

Que de fois, en parcourant un salon, son joli bras sous le mien, nos deux têtes légèrement inclinées, nous avons fait ensemble l'analyse critique des personnes et des choses! son esprit étincelait comme un diamant à mille facettes! je prenais plaisir à l'écouter, à défendre ses victimes pour stimuler sa verve caustique.

Chez son père, les jours de réception , elle aidait sa mère à faire les honneurs de la maison; elle veillait, avec une grâce charmante, à l'exécution minutieuse des ordres donnés aux domestiques. La prudente circonspection d'une bonne mère de famille perçait déjà à travers le prestige

ingénu de la fiancée. Tous mes rivaux enviaient mon sort !

Elle possédait surtout cet art merveilleux qui consiste, pour les femmes du monde, à faire choix des ajustements qui s'harmonisent avec leur teint et font ressortir leurs grâces naturelles; un ruban, un bout de dentelle, une simple fleur dans ses cheveux, et mon Antonine était belle entre toutes les belles !

Toutes les jeunes filles la jalousaient — non parce que son esprit la faisait briller au premier rang, — mais parce que tous les jeunes gens s'empressaient, se groupaient autour d'elle, comme un essaim d'abeilles autour de leur reine.

S'il lui arrivait parfois de manquer de bienveillance à l'égard des petites poupées de salon, qui sont d'une timidité ridicule, elle faisait preuve de grande indulgence envers les pauvres petits papillons qui venaient brûler leurs ailes aux rayons de ses beaux yeux.

— Ils aiment sans espérance ; ils souffrent, et je les plains... me disait-elle avec un adorable sourire !

L'avouerai -je? et pourquoi non? Ce sont

des souvenirs que j'évoque, c'est une sorte de confidence que je fais au lecteur, et je ne dois pas hésiter à confesser une faiblesse : donc, j'attendais avec une fiévreuse ardeur l'époque fixée pour notre mariage. Je comptais les jours, je comptais les heures !

La nuit, je ne dormais plus...

Enfin, le jour tant désiré arriva! ce fut une splendide journée d'automne; un soleil radieux fut mon flambeau d'hyménée!

Le jour de mon mariage, — que j'appellerai le plus beau jour de ma vie, pour me conformer aux lois du langage poétique, — je fus réellement le plus heureux des hommes !

La femme possède si bien le secret de faire vibrer en nous toutes les cordes de la

tendresse passionnée ! elle fait luire à nos yeux les mille nuances du sentiment avec un art si naturel, si parfait, que l'avenir, à travers ce prisme, nous apparaît éblouissant comme un rayon de soleil !

Et puis, les Heurs qui tombent de la couronne des vierges ont un parfum si délicat et si suave ! . .

L'homme, bien épris, se livre tout entier à ses impressions; sa volonté n'a plus qu'une énergie relative ; il plume son bonheur... — l'imprudent! — sans réfléchir que l'oiseau privé de son plumage devient terre à terre, va par soubresauts, comme la grenouille.. . et les femmes, qui sont les fleurs animées du paradis terrestre, ont une préférence marquée pour les papillons et les colibris...

II en résulte que... la vie de l'homme devrait s'éteindre avec la dernière étoile de sa nuit nuptiale !

L'instinct de la conservation fait qu'il déjeune le lendemain avec le prosaïque appétit d'une autruche. . . Puis, ses affaires le réclamant, il rentre dans le courant du positivisme social... Sa femme le voit se livrer à des préoccupations mercantiles et gratter le sol de la spéculation avec la fébrile ardeur du chat qui a la queue prise dans un piège...

Bientôt le prestige de l'amant s'efface. . . il ne reste plus que son squelette : le mari... — car le mariage est le squelette de l'amour !

Mais je n'en suis encore qu'au pre-

mier chapitre de mon bonheur conjugal...

YII

Apparaissez, douces et saintes joies du foyer domestique, soins touchants d'une épouse attentive, et venez effeuiller sur mon front les roses du bonheur conjugal !

Oui, toutes ces ivresses calmes et sereines, je les ai ressenties; et si la pensée que mes amis m'attendaient au cercle ou au café, pour faire ensemble la partie de

whist, n'avait voile d'un léger regret le ciel de mon bonheur, j'eusse pu me croire le plus heureux des hommes .

Mais ma femme se faisait ce petit raisonnement : — Au café, on joue, on boit, on dépense son argent ; on rentre tard et ensuite l'on court le risque d'être arrêté au coin d'une rue, dépouillé, assassiné peut-être . . .

Et sa tendresse alarmée ajoutait de nouvelles ombres à ce tableau. . .

Il y a des gens qui prétendent que la femme a les mêmes droits politiques que l'homme et qu'elle devrait participer à la confection des lois.

Rêveries de célibataires !

Si les femmes se mêlaient de créer un nouveau code pénal , les maris n'auraient qu'à se bien tenir... il faudrait deux gendarmes en permanence dans chaque ménage et un éehafaud dressé au coin de chaque rue...

Je passais donc toutes mes soirées auprès d'elle, au coin de mon feu, que je tisonnais en manière de distraction ; parfois, je lisais les discours de certains députés pour m'étourdir. . . modérément; Bébé, le favori de ma femme, — un petit king'sCharles, hargneux et très-mal élevé, — me montrait ses petits crocs avec une gentillesse toute canine; mais, quand sa maîtresse n'était pas là, je lui marchais sur la queue ; les bâillements, précurseurs du bienfaisant sommeil , arrivaient par degré; à dix heures, je posais ma tête

sur l'oreiller conjugal avec la régularité d'une machine de précision...

Depuis que je suis veuf, je bâille moins souvent... mais , en revanche, je me couche plus tard .

Il m'est arrivé de faire la rencontre d'un ami d'enfance, d'un ancien condisciple ou d'un parent.

— Nous dînerons ensemble !

Telle est l'exclamation qui vous échappe après l'étreinte de l'amitié.

Mais une réflexion vous traverse aussitôt l'esprit : les femmes, généralement, n'aiment pas que le mari dîne au restaurant, parce que la dépense est double et qu'elles sont privées du bonheur de l'avoir auprès d'elles.

En pareil cas , j'étais fort embarrassé.

— Si je dîne en ville, je mécontente ma femme; si j'invite mon ami ou mon parent à venir partager le pot-au-feu conjugal, ma femme, qui n'est pas prévenue, me fera des reproches. . .

Des deux maux, je choisissais le moindre, et j'invitais à dîner chez moi.

La femme possède un petit grain de

vanité, une coquetterie de ménage — si je puis m'exprimer ainsi, — qui vient en aide au mari dans ces situations : elle sourit, elle fait aimable accueil à l'invité; mais, dans les regards qu'elle vous lance à la dérobée, il y a des éclairs avant-coureurs d'un orage...

Si , pendant le repas, on ne réussit pas à faire boire deux doigts de vin pur à sa moitié, c'est mauvais signe... c'est que l'orage couve dans les profondeurs du ressentiment.

Que de fois j'eusse voulu griser quelque peu ma chère défunte î

Mais elle se tenait dans les limites d'une scrupuleuse réserve; elle épanchait toute la bienveillance de son caractère sur

le convive, et j'en étais pour mes frais d'amabilité.

Le soir, quand je me retrouvais seul avec elle, la bombe éclatait...

Ces jours-là, la dixième heure était bien lente à venir ! je caressais Bébé au risque d'attrapper un coup de dents ! J'avais des réminiscences de galanterie tout à fait régence ! Efforts superflus. . . je recevais toute l'averse et sortais de cette situation humilié jusqu'aux os...

Il est des maris qui ne réussissent jamais à se concilier l'affection de leur femme.

Je les plains !

De ce côté, mon sort eût fait envie à un mari du Malabar.

Ma femme avait pour moi une affection très- vive ; j'étais , à ses yeux , le nec plus ultra de la plus laide moitié du genre humain ; le mariage, loin d'affaiblir ce sentiment, l'avait développé ; pour un motif des plus futiles, elle me faisait une scène... elle pleurait, je prostestais, nous nous embrassions avec un redoublement de tendresse, et tout était dit.

Doué d'un caractère pacifique et conciliant, je n'ai jamais reculé devant un sacrifice quand il s'agissait de rétablir l'harmonie conjugale et de sceller la paix du ménage. Je n'en mettrais pas la main au feu, mais je crois que ma femme m'a cherché plus d'une querelle d'Allemand en vue d'une tendre réconciliation. . .

Si, dans le monde, le ridicule ne fla-

gellait impitoyablement les mamours entreépoux, on ferait sans doute la cour à sa femme tout aussi bien qu'aux autres; mais il faut qu'un mari aimé, dans un salon, entouré de femmes charmantes, prenne un air maussade qui glace les regards et les sourires qu'on pourrait lui adresser. Sa femme, qui l'idolâtre, tomberait dans les spasmes nerveux de la jalousie si elle le voyait causer gracieusement avec une autre... Au risque d'être impoli, il faut qu'il réponde à d'aimables prévenances par une froideur mal jouée, qui le rend souvent ridicule...

En pareille occurence, je parcourais le salon en donnant le bras à ma femme, et nous passions la revue de nos connaissances pour fournir un aliment à sa causticité.

Soit que la jalousie eût aigri son caractère, soit qu'elle fût dans de mauvaises

dispositions ces jours-là, je remarquais que ses saillies avaient plus de mordant, et que son esprit n'était pas exempt de méchanceté...

Je me gardais bien de réfuter ses appréciations peu charitables, car elle eût supposé que je voulais défendre la femme attaquée , — ce qui eût soulevé une querelle entre nous; — mais cette injustice à l'égard de femmes aimables, jolies, spirituelles , me déplaisait. . . S'il se fût agi d'un de ces jeunes fats pour qui elle réservait toute son indulgence, ses boutades vinaigrées m'eussent semblé plus innocentes.

Je n'étais pas un Othello ; elle dansait ou causait avec un jeune homme sans que je fronçasse les sourcils. Cependant, elle

avait un jeu de physionomie trop expressif quand elle s'appuyait sur le bras de quelque jeune jouvenceau imberbe, qu'elle étourdissait par ses saillies. J'aurais préféré qu'elle ménageât sa verve pour les longues soirées que nous passions ensemble, au coin du feu. . .

Nul soupçon d'infidélité ne plane dans ma mémoire; mais, quand je réfléchis à tout cela, je me dis. . .

— Je me dis que, pour sonder certains mystères du cœur humain, il faudrait avoir l'œil de Dieu et la malice du diable...

J'ai dit que le mariage est le squelette de l'amour...

Pourquoi n'en est-il pas, des femmes acariâtres et revêches, cemme de ces enfants disgraciés de la nature et que les mères affectionnent plus tendrement ?

Pourquoi Dieu n'a-t-il pas mis, dans le

cœur des maris, cette indulgente tendresse qu'il a mise dans le cœur des mères?

Je me demande aujourd'hui si l'institution du mariage est un progrès social, — en considérant le progrès comme une tendance au bien-être moral et matériel du genre humain ?

La religion catholique nous dit :

— En vous mariant, vous faites bien ;

en vivant dans le célibat, vous faites

mieux encore !

Mahomet, le grand législateur, ne permet-il pas aux maris de prendre plusieurs femmes, afin que les qualités des unes soient une compensation aux défauts des

autres?

Le Grand-Turc, qui en possède trois cents ! trouverait, sans nul doute, — s'il voulait s'en donner la peine, — de quoi faire un ange, en réunissant toutes les perfections enfouies dans cet enfer qu'on appelle un sérail !

Si saint Antoine a résisté à toutes les séductions de l'aimée aux regards de feu que l'esprit malin lui avait envoyée, c'est que probablement le saint homme était veuf, — quoique le martyrologe romain n'en dise rien, — et que le souvenir de sa première femme était encore présent à sa pensée.

L'amour, en se matérialisant par le mariage, n'est plus cette chaîne de fleurs que les bergers et les bergères de Virgile se passaient gracieusement autour du cou : c'est une chaîne d'airain, forgée par les conventions sociales et dont la pesanteur augmente graduellement, comme celle des avalanches...

N'est-ce pas l'institution du mariage qui a suggéré à quelque artilleur la première idée de créer les boulets rames?

Enfin, — ■ puisque j'en suis à m'adresserdes questions, — -pourquoi trouve-t-on si peu d'hommes mariés parmi les bienheureux que l'Église a canonisés? Serait-ce que la femme induit l'homme en erreur et en tentation?...

C'est une question, que je soumets à l'appréciation des Pères actuels de l'Église.

Autre observation : si la religion catholique se faisait — comme le prétendent certains réformateurs, — le complaisant auxiliaire de tous les despotismes, n'enverrait-elle pas directement en paradis les

maris qui ont eu deux et trois femmes? Est-il une transition plus douce pour arriver à la tyrannie que l'aimable joug d'une épouse adorée ?

Si j'étais souverain, je proscrirais le célibat...

L'habitude, — cette araignée du genre humain, — tresse autour du mari sa toile diaphane. Chacun de ses fils ajoute un motif de plus à sa résignation.

Pendant les derniers mois de son existence., ma chère Antonine me causa bien

des chagrins... involontairement! car ces chagrins étaient le résultat des inquiétudes que son état de maladie inspirait à ma tendresse.

Elle repoussait les soins de tous ceux qui l'entouraient ; elle ne voulait recevoir que de mes mains les potions ordonnées ; je passais les nuits au chevet de son lit, et, pendant le jour, s'il m'arrivait d'aller prendre une heure de repos, elle ne me laissait pas le temps de m'endormir. . . elle voulait me voir, me parler, me dire ses souffrances...

Pauvre cher ange !

Quand la mort vint briser la chaîne qui m'attachait à elle, il me sembla que la vie s'éteignait en moi et que nos deux

âmes allaient partir ensemble pour les sphères éthérées.

Avant de rendre le dernier soupir, elle me fit promettre que je ne me remarierais jamais... Oh! non! cher ange! tu peux dormir en paix ! aucune autre femme ne reprendra l'empire que tu avais sur moi !

Mon Antonine chérie ! repose en paix !

Ce coup fatal m'avait terrassé , je l'avoue.

D'officieux amis, — avec ce cynisme de l'insensibilité qui caractérise les égoïstes, — me conseillaient de noyer mon désespoir dans les meilleurs crus de la Bour-

gogne ou de l'étouffer entre deux tranches de pâté...

Il est, de par le monde, des gens dont l'estomac digère toutes les douleurs !

C'est le jour que je la perdis que j'appréciai toute l'étendue de mon malheur î Un poëte l'a dit :

Prodige, ô mort ! pnr ce coup qui nous frappe, En qualités se changent nos défauts.

Toute la semaine, je la pleurai! Mes larmes tombaient silencieuses, comme ces gouttes de pluie que le vent d'automne arrache aux bourgeons dégarnis...

Bébé, son petit chien, ne pouvant plus chercher près d'elle un abri contre mes brusqueries, se cachait sous les meubles et

poussait des hurlements lamentables qui ravivaient ma douleur. ..

Si quelque grand artiste , comme Wiertz, Delacroix ou Courbet, avait pu me voir dans l'état d'hébétement où j'étais plongé, nul doute qu'il eût tiré parti de l'expression de ma physionomie.

Elle n'est plus !

Mais voudrais-je , comme Roméo, la voir ressusciter?...

Non ! mon amour pour elle n'est pas entaché de cet égoïsme, qui portait le dernier des Capulet à arracher sa Juliette

aux splendeurs de la vie éternelle pour la replonger dans l'océan des douleurs terrestres...

Dieu Ta rappelée à lui ! il avait besoin d'un ange de plus au ciel ! — Que sa volonté soit faite . — Ma chère défunte m'a appris à me résigner pendant qu'elle a vécu, et je me résigne... C'est une vertu chrétienne et politique, que la philosophie ne peut condamner en pareil cas.

Il faut croire qu'on s'habitue à tout, car je m'habituai à mon veuvage !

0 faiblesse humaine !

Et c'est pourtant là ce qui m'explique que j'ai pu résister à dix-huit années de bonheur conjugal !

xvm

Je suis indulgent pour les défauts d'autrui ; j'ai mentionné les petits incidents de ma vie de ménage, parce que ces petits riens font, de l'existence conjugale, le paysage le plus pittoresque et le plus accidenté de cette vallée de larmes...

Mais, pesant dans la balance du veu-

vage toutes les considérations que je viens d'émettre, une pensée horrible m'a traversé l'esprit et se dessine encore devant mes yeux, comme un immense point d'interrogation..,

— Doit-on pleurer sa femme?

Lecteur, qu'en pensez- vous ?

Page 1