‹ Dom Garcie de Navarre, ou, le Prince jalouxChapitre 2 sur 60 · IMAGINAIRE 72O · texte numérisé non relu

IMAGINAIRE 72O

fa Mardi i5, idem 400

7e Jeudi 7, avec une petite comédie non dénommée 70

Total 2,884 Hvres.

Au taux de 1 2 pour cent pour une pièce en cinq actes, Molière, de nos jours, eût touché 346 francs. Ses compagnons lui payèrent 55o livres pour Dom Garcie.

Là ne s'arrêtèrent pas définitivement les destinées de sa tragi-comédie. Le roi la fît jouer devant lui au Palais-Royal, le 29 septembre 1662. L'année suivante, à pareille date (29 septembre i663),/a troupe, mandée à Chantilly par Monsieur le prince, y représenta Dom Garcie au moins une fois, parmi d'autres pièces de son répertoire ; le vendredi 1 1 octobre suivant, un ordre du roi V appelait à Versailles, où elle joua deux fois Dom Garcie; enfin, elle le donna encore deux fois au Palais-Royal , avec l'Impromptu de Versailles, le 4 novembre, devant

NOTICE

une recette de 1,090 livres, qui tomba à 660 livres le surlendemain 6. Ce fut tout.

Ces six représentations, ajoutées aux sept de la nouveauté, bornent à treize le nombre total des représentations de Dom Garcie, qui ne fut jamais repris dans le cours des deux siècles suivants, jusqu'au jour où notre ami M. Edouard Thierry en fit revivre un fragment dans un spectacle extraordinaire du 5 mars 1871 , à la veille de la Commune. M. Laroche jouait Dom Garcie, M. Charpentier Dom Lope, Mlle Croizette Donc Elvire, et Mlle Keichemberg la confidente Elise.

Qu.ant à la distribution originaire, elle est difficile à établir en dehors de quatre rôles certains, marqués d'un * astérisque; la voici telle que je la restitue approximativement :

* Done Elvire .

* Dom Alphonse

* Élise. .

Done Ignés, Dom Alvar, Dom Lope Dom Pèdre Un page,

Molière.

Mlle Du Parc.

La Grange.

Madeleine Béjard.

M11^ De Brie.

Béjard.

De Brie.

Du Croisy.

L'Épy ou un gagiste.

On trouve dans l'inventaire de Molière un habit d'Espagnol, qui fut probablement celui de Dom Garcie, ainsi décrit : « Chausses, manteau de drap

1V NOTICE

et le pourpoint de satin, le tout garni de broderies de soie, prisé xv livres. »

Il est présumable que le jeu de Molière, comme acteur nuisit a Dom Garce; ,7 ne réussissait guère dans le genre noble; témoin le portrait que Montfleury flh traça de lui, sous les traits de César dan, LA M°RT DE PoMPEE *> grand Corneille (Impromptu

DE L HOTEL DE CoNDÉ .

t . , ••• I! vient le nez au vent

Les p.eds en parenthèse et l'épaule en avant'

?LÏTquï T" suit le côté ^"il ava"-, '

Plus pleme de aurier qu'un jambon de Mayence U. main, sur les côtes, d'un air peu négligé

La tête sur le dos comme un mulet chargé, Les yeux fort égarés, puis, débitant ses rôles, D un hoquet éternel sépare ses paroles.

Les traits principaux de cette caricature, dessinée par Montfleury fils, complétée par cette remarque que Molière fait H

Rire dans le comique et dans le sérieux, reparaissent dans le portrait que fit de lui, auelaues années plus tard, Le Boulanger de Chalussay, auteur de la faneuse satire au il intitule ÉlomIRE hvpocondre [acte IV, se. i .

r- . . Crois-moi, cher Mascarille

F«»s toujours le docteur ou fais toujours le drille Car enfin il est temps de te désabuser • ru ne naquis jamais que pour faquinise.. Ma,s, s, «u te voyois, quand tu veux contrefaire

NOTICE v

Un amant dédaigné qui s'efforce de plaire,

Si tu voyois tes yeux hagards et de travers,

Ta bouche grande ouverte en prononçant un vers,

Et ton co! renversé sur tes larges épaules,

Qui pourroient à bon droit être l'appui de gaules...

Mais ou donc Cailhava a-Uil appris que, « des la seconde représentation, les huées contraignirent Molière à céder le rôle de Dom Garcic » ? C'est une pure fable, démentie par les documents que nous avons relevés sur le registre de La Grange. Le peu d'accueil du parterre ne ruina pas si complètement qu'on pourrait le supposer la réputation de la pièce, puisque le roi la fit jouer jusqu'à trois fois devant lui en 1662 et en 166 3. Cependant, après sa dernière représentation au Palais-Royal, le 4 novembre de cette même année, elle ne reparut jamais sur la scène française; on comprendra tout à l'heure la raison de cette éclipse totale. Cet abandon ne porte aucune atteinte à l'estime que Louis XIV et le prince de Condé accordaient à Dom Gargie, estime justifiée par des beautés de premier ordre.

L'idée générale en est empruntée à une pièce italienne, LE GELOSIE FORTUNATE DEL PRINCIPE RODRIGO, du poète florentin Giacinto Andréa Cicognini, qui lui-même avait travaillé d'après un original espagnol, Dom Garcia de Navarra, dont Molière a repris le titre. Disons-le bien vite ci sa louange, le roman compliqué de la princesse Elvire, les ambitions de son

vi NOTICE

frère Dom Louis de Casiille, les compétitions de Dom Sylve avec V usurpateur Maurégat, comme aussi les mésaventures et les déguisements de la comtesse Ignés, en un mot tout ce qui parait obscur ou insipide dans Dom Garcie provient de l'imitation italienne ou espagnole; au contraire, ce qui appartient en propre à Molière est de la plus grande beauté. De même que sur le canevas grossier de l'Intéresse il broda les fleurs du Dépit amoureux, que n'avait même pas soupçonnées Nicolo Secchi, de même de la trame romanesque ourdie par Cigognini il a fait jaillir la peinture de la jalousie et créé d'un même coup deux chefs-d'œuvre : Dom Garcie et le Misantrope ■ . L'étude de cette transformation est curieuse à rechercher, et met en saillie le trait principal de Molière, chez qui l'auteur dramatique, « l'homme de théâtre » qu'il savait et voulait être, domine toujours le penseur, le philosophe et l'écrivain. Il avait montré chez Dom Garcie le tourment du soupçon jaloux, poison qui dévore le cœur de l'homme profondément épris, trouble sa vue, égare ses sens et sa raison au point de lui faire commettre mille insupportables offenses

i. L'édition originale écrit Misantrope sans h et les affiches de la Comédie-Française ont gardé cette orthographe jusqu'à la Révolution, La Grange l'a suivie avec le plus grand soin dans son Registre; il faut donc la conserver ici, et c'est par suite d'une erreur que Misanthrope se trouve imprimé avec un h dans les notes qui terminent le présent volume.

NOTICE vu

envers la divinité qu'il adore. Dom Garde s'y reprend jusqu'à six fois pour accuser à tort une princesse vertueuse, implorer son pardon et se rendre coupable envers elle d'une faute nouvelle, à l'instant même qu'il vient de lui jurer de n'y point retomber. La jalousie chez une âme passionnée, dans un cœur héroïque, ne saurait garder son sérieux qu'à la condition d'aboutir à quelque action tragique. Qu'Othello étouffe Desdémone , qu'Orosmane poignarde Zaïre, et se tuent, repentants, sur le corps de leurs déplorables victimes, il n'en faut pas moins pour racheter leur crime et l'absoudre par les larmes de la tendresse et de la pitié. Mais qu'un insensé tel que Dom Garcie, qu'un « agité», pour me servir d'une expression moderne, ait à peine calmé sa princesse, à bon droit blessée dans son honneur et dans sa fierté de femme, qu'il recommence une nouvelle scène plus scandaleuse et plus injurieuse que la précédente, voilà ce que le parterre n'a sans doute pas supporté avec autant de patiente magnanimité que Done Elvire; à partir du troisième accès, il a dû commencer à rire au nez de ce farouche amant et le reconnaître pour ce qu'il est au fond, sous ses allures et ses panaches chevaleresques, un vrai personnage de comédie. Tel est l'inévitable effet qui sans doute déconcerta Molière et le fit réfléchir. Mais un poète de sa valeur, et qui connaît le prix du temps, ne se résigne pas à perdre sans retour ni une idée juste,

vm NOTICE

ni cinq actes de vers où e'tincellent d'incontestables beautés. Le public avait ri de Dom Garcie : rionsen donc avec lui; qu'il reste amoureux, mais qu'il devienne franchement • un ridicule »; Dom Garcie s'incarnera dans Alceste ; que sa vertueuse princesse, par une évolution correspondante, fasse place à unt coquette fieffée, qu'en un mot DoneElvire cède la place à Célimène, et vous aurez Vautre face de Dom Garcie : elle s'appellera le Misantrope. Une centaine devers, découpés dans la tragi-comédie de 1661, et que j'ai dénombrés avec soin dans les notes de la présente édition, se retrouveront, les uns textuellement, les autres resserrés et condensés, d'autres enfin modifiés par quelques variantes, dans la comédie de 1666. Moins de cent vers sur plus de deux mille, il semble que ce soit peu de chose ; mais le nouveau plan conçu par Molière les a rassemblés dans une scène unique, la scène m du quatrième acte du Misantrope, qui n'en compte que cent soixante, et qui est précisément la scène capitale de l'ouvrage, puisqu'elle met aux prise*, dans un duel profondément humain et passionné, les colères jalouses d' Alceste et les cruelles fourberies de Célimène :

Que toutes les horreurs dont une âme est capable A vos déloyautés n'ont rien de comparable; Que le sort, les démons et le Ciel en courroux N'ont jamais rien produit de si méchant que vous.

Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement?

NOTICE ix

Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue, Et que j'ai cru trouver quelque sincérité Dans les traîtres appas dont je fus enchanté.

— De quelle trahison pouvez-vous donc vous plaindre?

— Ah ! que ce cœur est double et sait bien l'art de feindre ! Mais tous moyens de fuir lui vont être soustraits.

Sans avoir vu le reste, il m'est assez facile

De découvrir pour qui vous employez ce style.

— Voilà donc le sujet qui vous trouble l'esprit?

— Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit? Ce billet démenti pour n'avoir pas de seing...

— Pourquoi le démentir, puisqu'il est de ma main ?

— Juste Ciel! jamais rien peut-il être inventé!... Ah! que vous savez bien, ici contre moi-même, Ingrate, vous servir de ma foiblesse extrême

Et ménager pour vous l'effort prodigieux De ce fatal amour né de vos traîtres yeux...

— Oui, tout mon coeur voudroit montrer aux yeux de tous Qu'il ne regarde en vous autre chose que vous;

Et cent fois, si je puis le dire sans offense,

Ses vœux se sont armés contre votre naissance ;

Leur chaleur indiscrète a d'un destin pius bas

Souhaité le partage à vos divins appas,

Afin que de ce cœur le noble sacrifice

Pût du Ciel envers vous réparer l'injustice,

Et votre sort tenir des mains de mon amour

Tout ce qu'il doit au sang dont vous tenez le jour.

Toutes ces tirades célèbres sont réputées à juste titre pour des chefs-d'œuvre de diction et de sentiment, et elles sortent tout armées de ce Dom Garcie, trop dédaigné. Mais il est clair que leur éclatant succès dans le Misantrope, où une action de haute comédie, amère et profonde, les mit en pleine lumière, rendait impossible le maintien de Dom Garcie

x NOTICE

sur la scène française; il se réduit ainsi à la valeur d'une ébauche puissante, mais incomplète, ne conservant plus d'intérêt que pour les connaisseurs et les curieux d'art littéraire, qui aiment à rechercher cl a retrouver les linéaments premiers de la pensée d'un grand homme. Pour ce genre d'études, Dom G.\KC\Eest un document de premier ordre, nonmoins important à la biographie de Molière qu'à la critique raisonnée de ses procédés et de son œuvre. Que de fables na-t-on pas imaginées pour développer en lui le type même de Sganarelle ! Combien d'honnêtes gens ne sont-ils pas persuadés, sur la foi de prétendus biographes qui travaillaient d'imagination, que la scène d'Alceste et de Célimène reflète sur le théâtre la situation intime de Molière et de sa femme? C'est surtout de nos jours que ces inventions, passées ci l'état de légende, ont usurpé dans l'histoire littéraire la place qui n'est due qu'à la vérité. Eh bien, il suffit, pour en faire justice, de constater que les transports jaloux d'Alceste ont passé d'abord par la bouche de Dom Garcie, et qu'à l'époque ou Molière lui-même les déclama sur le théâtre du Palais-Royal, il était encore célibataire. Il a donc dépeint le jaloux comme il dépeindra plus tard l'hypocrite et l'avare, en simples sujets de comédies, sans qu'on puisse le taxer pour cela de jalousie, d'hypocrisie ou d'avarice. Quant à la jalousie en particulier, il s'en explique en termes assez nets pour qu'on ne le soupçonne pas

NOTICE xi

d'en être personnellement tourmenté comme d'une maladie morale. Ecoutez ces beaux vers que débite Done Elvire à la première scène de Dom Garcie :

Non, non, de cette sombre et lâche jalousie

Rien ne peut excuser l'étrange frénésie,

Et par mes actions je l'ai trop informé

Qu'il peut bien se flatter du bonheur d'être aimé;

Sans employer la langue, il est des interprètes

Qui parlent clairement des atteintes secrètes :

Un soupir, un regard, une simple rougeur,

Un silence, est assez pour expliquer un cœur;

Tout parle dans l'amour...

Partout la jalousie est un monstre odieux:

Rien n'en peut adoucir les traits injurieux...

Tel était le sentiment de Molière, parvenu aux confins de l'âge mûr, et cependant libre encore des liens du mariage. Dom Garcie et Done Elvire ont démenti par avance les applications injurieuses qu'on a voulu deviner dans les querelles d'Alceste et de Célimène. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce sujet à propos de l'Ecole des femmes, en 1662, et des Plaisirs de l'île enchantée, en 1664.

Auguste Vitu.

ou

Page 1