SCÈNE VI
Ah! sois un peu sensible à ma disgrâce extrême, Élise, et prends pitié d'un cœur infortuné Qu'aux plus vives douleurs tu vois abandonné.
C'est avec d'autres yeux que ne fait la princesse, Seigneur, que je verrois le tourment qui vous presse ; Mais nous avons du Ciel, ou du tempérament, Que nous jugeons de tout chacun diversement; Et, puisqu'elle vous blâme, et que sa fantaisie
Lui fait un monstre affreux de votre jalousie,
Je serois complaisant, et voudrois m'efforcer
De cacher à ses yeux ce qui peut les blesser.
Un amant suit sans doute une utile méthode
S'il fait qu'à notre humeur la sienne s'accommode,
Et cent devoirs sont moins que ces ajustements
Qui font croire en deux cœurs les mêmes sentiments.
L'art de ces deux rapports fortement les assemble,
Et nous n'aimons rien tant que ce qui nous ressemble.
Je le sais; mais, hélas ! les destins inhumains S'opposent à l'effet de ces justes desseins, Et, malgré tous mes soins, viennent toujours me tendre Un piège dont mon cœur ne sauroit se défendre. Ce n'est pas que l'ingrate, aux yeux de mon rival, N'ait fait contre mes feux un aveu trop fatal, Et témoigné pour lui des excès de tendresse Dont le cruel objet me reviendra sans cesse; Mais, comme trop d'ardeur enfin m'avoit séduit Quand j'ai cru qu'en ces lieux elle l'ait introduit. D'un trop cuisant ennui je sentirois l'atteinte A lui laisser sur moi quelque sujet de plainte. Oui, je veux faire au moins, si je m'en vois quitté. Que ce soit de son cœur pure infidélité, Et, venant m'excuser d'un trait de promptitude. Dérober tout prétexte à son ingratitude.
Laissez un peu de temps à son ressentiment, Et ne la voyez point, Seigneur, si promptement.