ACTE V, SCENE III
Et voudrois bien pouvoir racheter les moments Où le sort contre vous n'armoit que mes serments. Mais enfin vous savez comme nos destinées Aux intérêts publics sont toujours enchaînées, Et que l'ordre des Cieux, pour disposer de moi, Dans mon frère qui vient me va montrer mon roi. Cédez comme moi, Prince, à cette violence Où la grandeur soumet celles de ma naissance; Et, si de votre amour les déplaisirs sont grands, Qu'il se fasse un secours de la part que j'y prends, Et ne se serve point contre un coup qui l'étonné Du pouvoir qu'en ces lieux votre valeur vous donne : Ce vous seroit sans doute un indigne transport De vouloir dans vos maux lutter contre le sort, Et, lorsque c'est en vain qu'on s'oppose à sa rage, La soumission prompte est grandeur de courage. Ne résistez donc point à ses coups éclatants, Ouvrez les murs d'Astorgue au frère que j'attends, Laissez-moi rendre aux droits qu'il peut sur moi prétendre Ce que mon triste cœur a résolu de rendre; Et ce fatal hommage où mes vœux sont forcés Peut-être n'ira pas si loin que vous pensez.
C'est faire voir, Madame, une bonté trop rare Que vouloir adoucir le coup qu'on me prépare; Sur moi sans de tels soins vous pouvez laisser choir Le foudre rigoureux de tout votre devoir. En l'état où je suis je n'ai rien à vous dire ; J'ai mérité du sort tout ce qu'il a de pire,
Et je sais, quelques maux qu'il me faille endurer,
Que je me suis ôté le droit d'en murmurer.
Par où pourrois-je, hélas! dans ma vaste disgrâce,
Vers vous de quelque plainte autoriser l'audace?
Mon amour s'est rendu mille fois odieux;
Il n'a fait qu'outrager vos attraits glorieux ;
Et lorsque, par un juste et fameux sacrifice,
Mon bras à votre sang cherche à rendre un service.
Mon astre m'abandonne au déplaisir fatal
De me voir prévenu par le bras d'un rival.
Madame, après cela, je n'ai rien à prétendre :
Je suis digne du coup que l'on me fait attendre,
Et je le vois venir sans oser contre lui
Tenter de votre cœur le favorable appui.
Ce qui peut me rester, dans mon malheur extrême,
C'est de chercher alors mon remède en moi-même,
Et faire que ma mort, propice à mes désirs,
Affranchisse mon cœur de tous ses déplaisirs.
Oui, bientôt dans ces lieux Dom Alphonse doit être,
Et déjà mon rival commence de paraître.
De Léon vers ces murs il semble avoir volé
Pour recevoir le prix du tyran immolé.
Ne craignez point du tout qu'aucune résistance
Fasse valoir ici ce que j'ai de puissance.
Il n'est effort humain que, pour vous conserver,
Si vous y consentiez, je ne pusse braver ;
Mais ce n'est pas à moi, dont on hait la mémoire,
A pouvoir espérer cet aveu plein de gloire,
Et je ne voudrois pas, par des efforts trop vains.