Dom Parisot ne produira pas le Manuscrit taensa
Je reçois votre lettre du 20 juillet, qui m’annonce un envoi de deux brochures, sur une question délicate, dans laquelle vous me priez d’intervenir.
Le courrier ne m’apporte qu’une seule de ces brochures : Le Taensa a-t-il été forgé de toutes pièces ? Cette brochure suffit-elle seule pour faire connaître la question en litige ? ou a-t-elle besoin d’être complétée par la seconde que je n’ai pas ?
Quoiqu’il en soit, je me suis empressé d’en prendre
connaissance.
Le travail paraît divisé en deux parties bien distinctes. La seconde seule touche à la question ; la première est un réquisitoire peu courtois contre votre « collaborateur. Je ne le discute pas, je le constate. Vous montrez ce jeune homme à qui vous devez votre livre, comme un écrivain médiocre, un maladroit, un naïf. C’était déjà très fort ; mais vous allez plus loin, tvous ne craignez pas de mettre en doute sa bonne foi.
L’injure est grave dans la bouche d’un homme bien élevé. Chez vous, Monsieur, elle a le malheur de détruire votre thèse.
Vous voulez établir que le Taensa n'a pas été forgé de toutes pièces ; c’est l’objet de votre brochure. Mais si le collaborateur qui vous a fait connaître le Taensa, qui vous en a fourni tous les matériaux, peut à vos yeux être suspect de mensonge, comment pouvez-vous invoquer son témoignage ? Ne voyez-vous pas que vous donnez des armes contre vous ? C’était ici une affaire de confiance et de bonne foi ; et vous vous enlevez tout droit à l’invoquer ! Evidemment votre défense a été mal engagée.
Pour moi, Monsieur, vous comprendrez que je ne puis intervenir, en aucune manière, dans une cause où vous blessez gratuitement un jeune homme que j’estime et une famille que tout le pays des Vosges honore.
Agréez, Monsieur, l’expression des sentiments respectueux de votre très humble serviteur.
*J* F. Charles Couturier,
Abbé de Solesmes.
Dom Couturier croyait sans doute m’avoir asséné un coup de la crosse abbatiale assez violent pour que je ne sois plus tenté d’aller frapper à la porte du monastère. Mais, faute d’avoir eu la patience d’attendre l’envoi de ma seconde brochure, le chef de la milice bénédictine
avait frappé dans le 'vide. Je lui répondis donc allègrement, en ces termes :
Monsieur l’Abbé,
La brochure que je croyais jointe à la première consiste simplement en une lettre de M. Fried. Müller, dont j’extrais ces deux paragraphes : « Je suis, quant à « moi, convaincu que M. Parisot a intérêt à ne pas « produire le manuscrit original, et qu’il sait exacte- « ment ce que celui-ci est devenu. Il se sera permis,
« dans le travail personnel auquel il s’est livré, bien
« des fantaisies qui seraient rendues manifestes par la « comparaison de sa publication avec l’original.
« Je crois que, prise dans son ensemble, la Grammaire « taensa est de bon aloi, que l’on peut utiliser ses « matériaux pour porter des jugements sur la structure « grammaticale de la langue, mais qu’aussi longtemps « que le manuscrit original n’aura pas été produit, il
« sera prudent de ne faire de ces matériaux aucun
« autre emploi. »
De son côté, M. Michel Bréal a bien voulu m’écrire ce qui suit : « L’attitude de M. Parisot est assez étrange. «Je suppose qu’il faut l’expliquer par des changements, « peut-être des additions, qu’il aura faits au manuscrit. « Il se pourrait aussi qu’il soit embarrassé d’avoir « attribué une part de collaboration à M. Haumonté. « Quoiqu’il en soit, je suis convaincu qu’il était inca- « pable d’inventer le tout. »
Ma défense n’a donc point été mal engagée, puisque j’ai, ainsi que vous le voyez, atteint le but auquel je tendais : démontrer que la langue taensa n’a pas été forgée de toutes pièces. Quant à l’attitude que j’ai prise vis-à-vis de M. J. Parisot, elle m’a été imposée par les nécessités de la situation dans laquelle ses pitoyables réponses me plaçaient au regard de M. Brinton.
Quoiqu’il en soit, Monsieur, dès lors que vous vous refusez à intervenir, il ne me reste plus qu’à inviter
M. J. Parisot à soumettre notre différend à un jury d’honneur. Je vais donc m’adresser à lui directement. S’il refuse, tout sera dit. Mais, permettez-moi d’ajouter en terminant, ne vaudrait-il pas mieux qu’il cherchât sérieusement et produisît enfin le manuscrit incriminé ?
Je vous prie d’agréer, Monsieur l’Abbé, l’expression de mes sentiments respectueux.
Lucien Adam.
J’espérais que le jugement identique porté sur l'attitude étrange de M. Parisot par deux savants dont l’autorité est si grande, modifierait les dispositions de Dom Couturier qui, dans le second paragraphe de sa lettre, semblait avoir voulu laisser une porte ouverte.
Ne voyant rien venir, j’écrivis à M. J. Parisot:
Monsieur,
Sommé par M. Daniel Brinton de soumettre, à l’examen d’hommes compétents, les manuscrits sur lesquels vous avez composé la Grammaire et le vocabulaire de la langue taensa avec textes traduits, je vous ai prié instamment de me confier ces documents, et vous avez, à plusieurs reprises, déclaré qu’il ne vous était pas possible de remettre la main dessus.
Mes amis estiment que cette réponse ne dégage point suffisamment ma responsabilité, et que je dois vous inviter à saisir de la question un jury d’honneur. Je viens donc vous demander de faire choix d’un arbitre résidant à Paris ; de mon côté, j’en choisirai un dans cette même ville, et si vous le voulez bien, nous conviendrons dès aujourd’hui qu’au cas où les deux arbitres ne se mettraient point d’accord, ils seraient départagés par telle personne que le bureau de la Société de Linguistique serait prié de vouloir bien désigner.
Dans l’espoir d’une réponse qui me donne la satisfaction à laquelle j’ai droit, je suis, Monsieur, votre humble et obéissant serviteur,
Lucien Adam.
Dom Couturier m’a fait faire par Dom J. Parisot, la érponse que voici :
Solesmes, 14 août 1885.
Monsieur,
Je m'empresse de donner réponse à votre lettre que j’ai reçue avant-hier.
Vous m’y proposez la consxitution d’un jury d’honneur auquel serait déférée la question de la grammaire taensa.
Vous l’avouerai-je ? La proposition m’a causé quelque surprise. Je me suis demandé comment la décision de ce jury d’honneur, quelle qu’elle puisse être, vous aiderait à répondre aux doutes élevés par M. Brinton contre l'authenticité de quelques-uns de nos textes ? Le
JURY d’honneur SUFFIRA-T-IL A RETROUVER LES MANUSCRITS ?
Alors même que l’on y pourrait parvenir, l’argumentation ne se dresserait-elle pas toute entière contre les manuscrits eux-mêmes ? La question avancera-t-elle pour avoir été déplacée ?
Et puis, que dirai-je, moi, à ce jury d’honneur? Sinon ce que j’ai dit tout haut, grâce à la publicité que vous avez vous-même donnée à mes lettres. Je lui dirais, en effet, que j’ai possédé autrefois ces manuscrits ; qu’à votre demande, sur la fin de l’impression, j’offrais de vous les faire parvenir sauf à ajourner un peu la publication ; cju’ils se sont égarés depuis et que je n’ai pu les Retrouver ; qu'il n'est point trop malaisé d' expliquer la disparition des manuscrits dont on a fait , par une pu -
blication imprimée , Vusage auquel ils devaient naturellement servir. Je dirais cela; et après? Me proposezvous sérieusement de faire discuter par un jury d'honneur la sincérité de ce que j'avance?
Un dernier mot, Monsieur. Vous vous êtes plu à trouver souvent que je suis bien jeune ; c’est là un des gros griefs dont vous vous servez contre moi. Je n’ai pas le dessein de m’en excuser. Si jeune pourtant que je sois, il me semble que, lorsqu’on veut en venir à l’arbitrage gracieux d’un jury d’honneur, il faut se garder tout d’abord de passionner le débat, s'interdire toute publication retentissante , tous efforts pour recruter des alliés puissants, tout réquisitoire dont les conclusions indiqueraient d'avance aux juges le parti qu'ils auront à prendre. Un jury d’honnenr, c’est encore la paix et ses pourparlers, or la première partie de votre réponse à M. Brinton, c’est la guerre, Monsieur. Il ne faut pas mêler à ce point des procédés qui se concilient si peu. Pour moi, alors même que j’eusse réussi à trouver dans l’affaire de notre Grammaire taensa une question capable d’être soumise à l’appréciation d’un jury d’honneur, le peu de mesure et de ménagement avec lequel nous avons été traité par vous, moi et les [miens, me l’eût fait repousser aussitôt.
Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de ma considération distinguée.
F. J. Parisot.
Dom Parisot feint de croire que j’entendais soumettre à la décision d’un jury d'honneur la question « des doutes élevés par M. Brinton contre l’authenticité de quelquesuns des textes taensas », alors qu’il sait par ma première brochure que je n’attache aucune importance au contenu des Sprachproben , et que j’avais pris le soin d’indiquer que la question à soumettre au jury d’honneur, était de savoir si l’on pouvait faire peser sur moi une part quel-
conque de responsabilité au sujet de ce fait éminemment regrettable pour la science, que la sommation d’avoir à soumettre les manuscrits incriminés à des experts demeure et demeurera sans effet. M. Brinton, disais-je, m’a sommé de faire subir aux manuscrits originaux l’épreuve d’une expertise — je vous ai invité à me confier ces documents — vous avez déclaré qu’il ne vous était pas possible de les retrouver — cette déclaration ne dégage point suffisamment ma responsabilité — déférons à un jury d’honneur, non pas la question du taensa qui est scientifiquement vidée (i), mais bien celle qui s’agite entre vous et moi, celle de la communication des manuscrits. Au surplus, Dom Parisot m’a parfaitement compris, et il a eu recours, pour se tirer d’affaire, à l’artifice d’une figure de rhétorique : Me proposez-vous sérieusement, etc.
Très sérieusement, Monsieur, mon intention était que des arbitres appréciassent l'étrange attitude que vous avez prise dès le jour où vous avez eu connaissance de l’attaque de M. Brinton, votre lettre du 19 mai, les deux notes qui ont suivi, mon attitude à moi, la sincérité et l’obstination avec lesquelles j’ai fait, avant de répondre à M. Brinton, tout ce qui était humainement possible pour vous déterminer à retrouver des manuscrits dont je ne redoute nullement la production.
Vous vous êtes oublié jusqu’à demander cyniquement : si un jury d'honneur suffira à retrouver les manuscrits ? Non assurément, Monsieur. Mais un jury d’honneur vous eût mis en demeure de- faire savoir si ces documents avaient été détruits, de préciser les circonstances dans lesquelles vous les auriez égarés, de procéder sur les lieux aux recherches nécessaires, et de vous exécuter, bien qu’il en pût coûter à votre amour propre. Et, Monsieur, si vous aviez répondu comme vous l’avez fait imprudemment sous la dictée de Dom Couturier « qu’il n’est point
(1) Voir Le Taensa. n’a pas été forgé de toutes pièces. Maisonneuve, Paris, 1885.
trop malaisé d’expliquer la disparition de manuscrits dont on a fait, par une publication imprimée, l’usage auquel ils étaient destinés » le jury d’honneur eût été fixé sur votre sincérité, car le manuscrit que les Américanistes réclament de vous n’est pas celui qui a été publié, mais bien le manuscrit original qui est demeuré entre vos mains ; or, ainsi que l’a très bien dit M. Fried. Müller « des souvenirs de cette sorte sont conservés soigneusement, on ne les jette pas aux vieux papiers. »
Dans son dernier mot , Dom Parisot m’adresse des reproches puérils assaisonnés d’impertinences visant M. Fried. Müller, M. Michel Bréal et jusqu’aux personnes qui eussent composé le jury d’honneur. Ainsi, parce que le jeune bénédictin se tenait coi dans sa cellule sans s’émouvoir d’une attaque mettant en suspicion sa bonne foi et la mienne, je ne devais pas publier une réponse rendue d’autant plus nécessaire et urgente que M. Brinton venait de répandre à profusion son factum. Quand le jeune homme dont j’avais été le collaborateur trop confiant faisait plus que déserter le combat, quand il m’attaquait traîtreusement en lançant ce trait empoisonné « Ma part à la publication est telle qu’il ne m’en reste aucune responsabilité, M. Adam ayant usé de toute sa liberté pour corriger et remanier », il m’était interdit de me défendre et contre M. Brinton qui me faisait face et contre l’allié déloyal qui, par derrière, me tirait dessus !
Dom Couturier a dicté au jeune homme qu’il estime cette phrase à effet : « Un jury d’honneur, c’est encore la paix et ses pourparlers, or la première partie de votre réponse^ M. Brinton c’est la guerre, Monsieur. Il ne faut pas mêler à ce point des procédés qui se concilient si peu ». N’en déplaise à M. l’abbé de Solesmes, il n’y a là que du verbiage. En réalité, Dom Parisot refuse de constituer un jury d’honneur parce qu’il sait parfaite- [
ment que sa conduite et ses dires seraient sévèrement appréciés. Mais, quoiqu’il fasse, la sentence a été rendue, en pleine connaissance de cause, par des juges que
ses audacieuses insinuations ne peuvent pas atteindre. « Il ne produit pas le manuscrit original parce qu’il a
INTÉRÊT A NE PAS LE PRODUIRE, ET IL SAIT EXACTEMENT CE QUE CELUI-CI EST DEVENU. »
Et maintenant, cher Monsieur, je ne saurais trop vous remercier de l’assistance que vous avez bien voulu me prêter durant cette fastidieuse campagne de cinq mois.
Veuillez agréer, l’expression de ma gratitude et l’assurance de ma considération la plus distinguée.
Flanville (Alsace-Lorraine), 18 août 1885.
Lucien Adam.