MAJESTE
Vous etes la digne epouse de celui qui veut tout savoir, Et qui cherche partout, pour trouver le bonheur Qu'k son peuple devoue il voudrait procurer assurement Avec la douce paix, le progr^s, le bien-etre. Longtemps puissiez-vous seconder Texemple de vertu.
Que montre un si bon p^re
A rUnivers tout emu :
II est bien, & nos yeux, le Roi des Empereurs!
Cannes (Provence). F. Mouton. >»
On ne sera pas etonne de la joie et de Temotion, avec lesquelles Leurs Majestes Bresi-
DOM PEDRO II. 4o5
liennes accueilHrent et I'aiibade ei le compliment des Felibres de Cannes, quand on saura que Dom Pedro II est un soct (membre associe) du felibrige provencal, depuis I'annee 1873, epoque de son premier voyage en France,
Ce titre precieux aux yeux de Dom Pedro II , lui fut decerne par les Felibres de la Provence, apres son entrevue avec leur illustre chef, le grand maitre de la langue provenfale , rimmortel auteur de Calendas et de Mireio :
Frederic Misiral de Maillanes.
Voici en quels termes charmants VArmana Prouveu^ati de 1873 racontecette interessante entrevue du grand empereur et du grand poete :
u L'empereur Dom Pedro II, qui etait venu visiter I'Europe pour etudier sur place la civilisation et les ans du Vieux Monde, ne voulutpas quitter la France sans connaitrc ta Provence.
« A Tentree de fevrier 1872, jl etait a
Marseille, et, des son arrivee, il appelait par depeche le poete Mistral.
« Le Felibre s'empressa de se rendre a son appel, et il eut avec Sa Majeste un des plus charmants entretiens.
« L*empereur commenfa par complimenter Mistral sur Calendas et sur Mireio. II lui dit, devant sa Cour, qu'il avait fait le voyage de Nimes a Nice, avec ses deux poemes en mains; qu'il avait voulu voir la Crau, Cassis et TEsterel, et qu^il avait reconnu les divers paysages decrits et illustres par la muse de la Provence.
« Sa Majeste questionna ensuite le capoulie (chef des Felibres) sur les idees du Felibrige, sur Pimportance du mouvement, sur les oeuvres et le n ombre des poetes provencaux, et spe'cialement sur les jeunes poetes.
« Dom Pedro II declara que les nations etrangeres, meme dans TAmerique, suivaient avec interet la renaissance provencale : d'abord, parce que la Provence, par Teclat de sa
poesie, est sympathique a tous les peuples, et, ensuite, parce que le reveil et la perpetuation des petites nationalites sont necessaires pour la vie et la liberte du monde.
c< L'empereur demanda si nous avions des ecrivains en prose. II insista beaucoup sur ce point. II donna le conseil d'employer notre langue de toutes les facons et principalement a des travaux d'histoire, si nous tenions a I'avenir de notre cause.
« Sa Majeste Tlmp^ratrice prit ensuite la parole. Elle dit gracieusement a Frederic Mistral que Magali avait ete chantee dans le palais de Rio de Janeiro, et que Taubade provenfale avait rejoui souvent les etoiles du Bresil.
« Puis la conversation tourna sur le Camoens. Dom Pedro II en par la avec un veritable enthousiasme. II demanda le sentiment de rillustre auieur de Mireio sur les plus beaux passages de THomere portugais.
<c Enfin, il serra la niain du poete proven-
4o8 DOM PEDRO II.
cal, en le priant de lui envoyer tout ce qu'il ferait desormais, et particulierement la collection complete de VArmana provencaii (i). »
Cette anecdote remonte a 1872. Elle est une preuve de plus, ajoutee aux precedentes, de Tamour de Dom Pedro II pour toutes les litteratures, de son esprit universel, et des profondes sympathies qu'il a inspirees aux genereuses populations de notre belle Provence.
Dom Pedro ne recut pas, a Cannes, que des hommages populaires.
Un illustre visiteur vint lui presenter, un jour, ses respects.
C'etait un des plus celebres hommes d^Etat anglais, Gladstone.
Le grand orateur liberal et savant helleniste fut affectueusement accueilli par Tempereur du Bresil, avec lequel il conversa intimement une journee entiere, soitdans les appartements de Sa Majeste, soit a la promenade.
(i) Traduit du provengal.
Gladstone, on le sait depuis longtemps, professe une haute estime pour Dom Pedro II.
II avait manifeste ses sentiments a Tegard de Tempereur dans un discours prononce a Londres, le i®' juillet 1877, ^^^^ ^^ 1'^^" verture de la Caxton Exhibition exposition celebree a Thonneur de William Caxton, rintroducteur de Timprimerie en Angleterre.
Dom Pedro II fut un des premiers a visiter cette exposition britannique.
Au banquet, qui fut donne le meme jour, Gladstone presidait.
Apres le toast d^usage, — le lojral ioast^ comme Tappellent les Anglais, — porte a la Reine, au prince de Galles et a la famille royale, Gladstone se leva de nouveau et en proposa un second que le Times (i) resuma en ces termes :
« En proposant le second toast, M. Glad-
(i) The Times, luondvesy 2 juillet 1877, p. 7, col. 3«.
Stone dit qu'il demandait la permission de s'ecarter du programme officiel des toasts^ et qu'il etait assure d'avance de Tassentiment general; car la same qu'il allait proposer, etait celle de PEmpereur du Bresil qui avait honore de sa presence I'exposition.
« II demandait de boire a la sante de Dom Pedro II, non seulement a cause de la gracieusete de sa visite, mais pour des raisons d'un ordre plus eleve. Et M. Gladstone dit en continuant :
« Get empereur, — je puis le declarer avec plus de liberte, puisqu'il n'est pas present, — cet empereur est un modele pour tous les souverains du monde, grace a son devouement et a ses efforts pour bien remplir ses grands devoirs ( I ).
« G'est un homme d'une distinction remar-
(i) a He is a man, — being absent I can say it more freely than if I spoke it in his presence, — who is a model to all the Sovereigns of the world in his anxiety for the faithful and effective discharge of his high duties. »
quable, possedant les plus rares qualites, parmi lesquellesune perseverance et une force de travail herculeennes; commencant sa Journee, quelquefois, vers 4 heures du matin, et ne la finissant que tres tard dans la nuit.
(( Et, maintenant, ces dix-huit ou vingt heures d'activite journaliere, ils les emploie a acquerir, a travers le monde, par des efforts successifs, des connaissances de tout genre qu'il saura mettre a profit a son retour dans sa patrie, ou il continuera a etre le promoteur du bien-etre et du bonheur de son peuple.
( Applaudissements . )
« Voila ce que j'appelle, Messieurs et Mesdames, un grand, un bon souverain, qui, par sa conduite dans le poste eminent qu'il occupe, est un exemple et une benediction pour sa race (i).
(i) a That is what I call, ladies and gentlemen, a great and good Sovereign, who, by his conduct, is enabled to make the high station which he holds a pattern and ^ blessing to his race. »
« Je bois a la same de Sa Majeste, TEmpereur du Bresil ! » (Applaudissements.)
Tel il fut a Londres et a Cannes, tel il a ete partout ou il arreta ses pas.
A Paris, a Baden-Baden (i), a Bruxelles, a Marseille, a Florence, a Naples, a Milan, a Aix-les-Bains , en tous lieux, on a contemple cet empereur qui cherche a faire oublier qu'il gouverne un grand empire, qui se depouille volontiers du manteau imperial, pour apparaitre dans la modestie et la simplicite d'un philosophe, qui se plait a se montrer, non point comme un monarque, mais comme un citoyen de Tunivers, placant la superiorite de rintelligence au-dessus de toutes les superiorites humaines.
C^est entoure de cette aureole philosophique, de cette grandeur morale, qu'il nous a fait rhonneur de nous recevoir nous-meme, a
(i) A Baden-Baden, le compagnon de presque toutes les promenades de Dom Pedro etait M. Maxime du Camp, de Tlnstitut.
deux reprises, d'abord a Marseille, et, quelques mois apres, a Aix-les-Bains.
Son amour de la litterature hebraique nous a procure la fiere satisfaction de conferer longuement avec Sa Majeste.
Ayant recu a Cannes notre traduction litterale et litteraire des Psaumes, avec notre demande d'une audience, Tempereur daigna nous faire ecrire de Cannes a Avignon, par son sympathique chambellan, M. le comte de Nioac, qu'il nous recevrait a Marseille, avant son depart pour TEgypte.
Nous nous empressames de nous y rendre
et nous eumes le bonheur de conferer pendant
deux heures avec le plus affable et le plus ins-
truit des monarques, et, en prenant conge, nous ne pumes nous empecher de lui adres-
ser ces paroles, qu'il accueillit avec bienveil-
lance :
« Sire, vous etes plus qu'un empereur, vous etes un philosophe et un savant ! »
Quelques mois apres cette premiere entre-
vue avec cet illustre Souverain, alors qu'il etait a la veille de quitter Aix-les-Bains, ou il avait fortifie sa same, mise en peril a Milan, et qu'il s'appretait a retourner au Bresil, nous nous fimes un devoir d'aller prendre conge * de lui et de lui exprimer nos voeux d'heureux retour au milieu de son peuple.
II nous accueillit encore une fois, avec sa bonte habituelle, et nous nous rejouimes de le voir completement retabli, en possession de sa belle et vigoureuse sante, qu'il allait de nouveau consacrer au bien-etre de ses sujets.
A Aix-les-Bains se trouvait en ce moment, le celebre sculpteur Guillaume, de Tlnstitut, qui etait sur le point de partir pour Paris, apres avoir ete pendant quelques jours Thote de Dom Pedro II, dont il parlait avec la plus grande admiration.
II etait venu a Aix-les-Bains finir le buste de Dom Pedro II, pour Plnstitut Pasteur, dont Pempereur du Bresil est un des genereux bienfaiteurs.
Quelques jours apres cette precieuse entrevue, que nous nous rappellerons toujours avec gratitude et avec fierte, Dom Pedro II partait d'Aix-les-Bains le 3 aout, de Bordeaux le 5, et il arrivait le 22 a Rio ou Tattendait une de ces imposantes manifestations populaires auxquelles Fa accoutume son peuple.
N'en est-ii pas digne a tous les titres, ce grand Souverain, a la hauteur intellectuelle et morale duquel les deux genies de la poesie franfaise, Lamartine et Victor Hugo, rendirent le plus juste hommage?
Dans une biographie de Tempereur publiee en 1 87 1, par Mpnseigneur Pinto de Campos, on trouve une lettre de Lamartine, adressee a Tempereur, lettre qui se termine par ces paroles :
a Tous les sujets de Votre Majeste qui
viennent ou ecrivent du Bresil, se felicitent unanimement de vivre sous un prince qui
a eteint dans le Nouveau Monde, par son caractere et par ses vertus, cette eternelle dispute entre les natures de gouvernement republicain ou monarchique : la liberte des republiques sans leur instabilite, la perpetuite des monarchies sans leur despotisme.
« J'ajoute que le gout des lettres serieuses illustrera ce regne par des bienveillances, dont j'ai le bonheur d'etre un exemple.
« Voltaire a ete encourage par celui qu'on appelle le grand Frederic ; mais Voltaire etait heureux et jeune; je suis console dans mes adversites et dans ma vieillesse par la munificence de Votre Majeste.
« Voltaire distribuait la gloire, et je n'ai a offrir que ma reconnaissance.
(( Les bienfaits de son royal ami etaient interesses; ceux de Votre Majeste sont gratuits.
a Le prince philosophe depasse le poete couronne de Potsdam.
tt J'ai rhonneur d'etre, avec un profond
respect, de Votre Majeste Imperiale, le tres humble et tres obeissant serviteur.
(Signe) « Alphonse de Lamartine.
« Au chateau de Saint-Louis, pres Macon, le 24 septembre 1 86 1 . »
Get hommage de Tauteur de Gra^iella et des Meditations, dut etre bien doux au coeur de rempereur philosophe, dont nous esquissons I'existence.
Mais ce qui dut surtout rejouir la haute intelligence qui preside aux destinees du Bresil, ce furent les quelques paroles que Victor Hugo adressa un jour a son auguste visiteur.
C'etait lors du second voyage de Dom Pedro II. II se trouvait a Paris et il alia rendre au roi des poetes, une visite dont parlerent alors tous les journaux parisiens.
Le grand appreciateur des rois et des peuples, Tauteur des Misii^ables et de VAnnee
terrible, I'implacable flagelleur de toutes les injustices et de toutes les tyrannies, le chantre divin du patriotisme, de la philanihropie, du progres et de la liberie, apres un long entretien avec cet illustre prince, s'ecria :
a Sire, vous etes le petit-fils de Marc-Aurele! »
Dom Pedro II, en homme d'esprit et de cceur, rendit, a son tour, un juste hommage au genie du grand poete.
La petite Jeanne, appelee par son grand pere, embrassa I'empereur.
— (c Sais-tu, » lui dit le poete, « que tu viens d'embrasser une Majeste? «
— « II n'y a ici qu'une Majeste, ma petite amic', la voila, » repondit Dom Pedro II. Et il montra de la main le grand poete.
En Taccompagnant jusquVu seuii de sa demeure, Victor Hugo dii a I'empereur qui preniut conge de lui : a J'accompagne Votre Majeste jusqu'aux limites de mon empire I "
— « L'empire de Victor Hugo, c'est TUnivers! ))repliqua spirituellementDom Pedro II, qui est un des plus fervents admirateurs des oeuvres de rimmortel ecrivain.
Dom Pedro II, quoique sur le trone depuis i83i, et a la tete du gouvernement depuis 1840, n'est pas, heureusement, a la fin de sa carriere.
Le 2 decembre 1888, il a complete sa soixante-troisieme annee.
II continuera longtemps encore a faire le bonheur de ses sujets.
Et dans un an, le 23 juillet 1890, les Bresiliens et tons les admirateurs etrangers de ce grand prince, pourront celebrer le jubile de son regne glorieux.
Et rhistoire, dans son impartiale justice, consacrera pleinement le Jugement que porterent sur lui les deux plus grands genies poetiques que la France venere, et la posterite benira a jamais cet empereur incomparable qui est un philanthrope, un sage, un ami de la
justice, de la verite, de la liberte, ce souverain philosophe qui ne se sert de sa puissance que pour le bonheur et pour la gloire de son peuple.
APPENCICE. 423