Domenikos Theotokopulos, "Le Greco"
Nous commençons la publication de cette petite série , dans le but de répandre V Art Espagnol, au moyen d'un très-grand nombre de gravures choisies, accompagnées d'une biographie ou description sommaire , et formant un petit livre intéressant, d'un prix modique .
Jusqu'ici, tout le labeur long et pénible des chercheurs espagnols, s est buté contre l'indifférence du public et le prix de revient élevé des éditions espagnoles. Les éditions d'Art Françaises, Anglaises, Allemandes et Américaines, n'étaient non plus accessibles aux petites bourses; de là, la faveur croissante des éditions copieusement illustrées et vendues à bas prix.
Nous avons cru l'occasion propice, et nous sommes persuadés de ly utilité de cette série où nous voudrions étaler les trésors de nos anciens grands maîtres, de nos vieilles Cathédrales, de notre orfèvrerie, de nos maîtres verriers, et de toutes ces belles choses d'un passé dont V étude devrait nous préparer un avenir meilleur.
Nous commençons par LE GRECO à cause de la nature de son talent, unique parmi tous, pour son influence décisive sur la peinture Espagnole et surtout pour ses mytérieuses attaches avec l'art actuel Uhomme qui, déjà célébré de son vivant, devient de plus en plus fameux, mérite d'être connu par tous et partout.
D0MEN1K0S THEOTOKOPOULOS
“LE GRECOj,
Sa vie. — La date et l’endroit où naquit Theotokopoulos, demeurent plongés dans le plus impénétrable mystère. D’après la façon dont il avait l’habitude de signer ses tableaux, il serait possible qu’il fût né dans la propre capitale de l’île de Crète; d’après Palomino, il serait né en 1548, et cette date souvent discutée, doit être admise jusqu’à plus ample informé.
La grande île grecque, appartenant à la République de Venise, depuis 1204, r^en de plus logique que le premier voyage ou déplacement du jeune peintre, à la ville où fleurissaient des peintres tels que Le Tintoret, Le Veronèse, et le Titien. Que ce soit l’effet d’un réel séjour
chez l’un on l’autre de ces peintres ou bien le simple résultat d’enseignements puisés dans l’observation, l’influence des trois grands peintres vénitiens n’en demeure pas moins évidente. Mais les recherches entreprises à Venise, sont restées tout aussi stériles que celles commencées en Crète. Heureusement, on publia à Modane, en 1 865, une lettre decouverte par A. Roschini qui jette la plus grande lumière sur une partie de la vie du GRECO, et cela en bien peu de lignes. Cette letre fut reproduite à Londres en 1891, et par Cari Justi en 1897, ce qui la rendit tout à fait populaire. Elle est adressée au Cardinal Farnèse, par le grand miniaturiste Giulio Clovio. En voici le contenu:
Au Cardinal Farnèse.
Viterbe, le 16 novembre 1570 «Il vient d’arriver a Rome un jeune Candiote (ou Crétois), élève du Titien, qui parait remarquable comme peintre; entre autres choses, il a fait un portrait de lui-même, qui est en train d’étonner tous les peintres de Rome. Je désirerais le placer à l’ombre (dans l’entourage) de V. S. 111. me et Rev.0 sans autre dé-
pense en dehors de la table et du logis, pendant un court séjour au Palais Farnèse, pour quelque temps, rien que pour lui donner les moyens de se tirer mieux d’affaire. Et je prie et supplie à V. S. qu’Elle veuille écrire au comte Ludovic, son majordome, pour lui faire octroyer une chambre dans le haut dudit palais; V. S. 111. me fera une œuvre vertueuse digne d’Elle, et je lui en serai très obligé. Et je lui baise les mains, avec révérence.
«De votre Seigneurie Illustrissime, le très humble servant,
«Don Julio Clovio.»
Les quelques faits acquis sur la jeunesse du GRECO, ne sont connus que par cette lettre. Désormais, le séjour du GRECO à Venise et l’enseignement moral on matériel du Titien, sont des faits démontrés. Pareillement nous apprenons par la lettre de Giulio Clovio au Cardinal Farnèse l'habileté déjà grande du jeune artiste, capable bétonner tous les peintres de Rome avec un portrait de lui-même.
L'existence du portrait dont il est fait mention, demeure ignorée et ce n'est que sous les plus grandes réserves que nous signalons la
possibilité de son identité avec un portrait formant partie de l’exquise collection de M. Pablo Bosch, â Madrid (i) et que nous publions avec un titre dubitatif.
Le portrait de Giulio Clovio par LE GRE- CO, que possède le Musée dé Naples, a une disposition très-semblable à celle de la toile de la collection de M. Pablo Bosch, et l’inexactitude de notre attribution nous serait-elle démontrée, cette oeuvre nous semblerait peinte, quand même, à une époque bien proche de celle où le portrait de Clovio aurait été exécuté.
Arrivée du GRECO en Espagne. — La grande amitié de Clovio pour LE GRECO, explique la possibilité du voyage de celui-ci en Espagne; le fameux miniaturiste, avait reçu des commandes très importantes de la couronne d’Espagne, et l’état du pays encore florissant, était fait aussi pour tenter l’ambition de notre jeune peintre. Quoi qu’il en soit, il fut embauché â Rome en 1755 ou 76, pour peindre plusieurs
(1) Une auréole très efaccée, semble entourer la tête du jeune personnage, mais elle pourrait avoir été peintre après coup; LE GRECO n'avait pas l’habitude de nimber ses personnages sacrés.
tableaux qui devaient décorer l’eglise de Saint Dominique l'Ancien.
Quelque temps après, (en 1579) nous le retrouvons se querellant avec le chapitre de la Cathédrale de Tolède, au sujet de l’hétérodoxie, d’un tableau représentant l’éxpoliation du Christ. (1) Les experts, tout comme cela se passe encore de nos jours, ne surent tomber d’acord, et un arbitre fut nommé qui tran* cha l’affaire dans des termes d’une intelligence remarquable. Alejo de Montoya, déclare le tableau, une des meilleures peintures qu'il avait vues et il la juge dyune telle valeur que nul ne pourrait la payer; mais, se rendant aux raisons des prix habituels en Castille, il ordonne l’inmédiat payement d’une somme assez ronde pour l'époque. Quan au fond du débat, il s’en montre peu soucieux et renvoie cette partie du jugement â quelques théologiens qui doivent connaître ces choses.
LE GRECO, corrigea la disposition des
(1) Les détails de ce procès artistique, qui deviendra de plus en plus fameux, se trouvent tout au long, dans le volmne LV de la Collection de Documents inédits de la biblioteque Royale d’Espagne, publiée par M. Zarco del Valle.
Saintes femmes, par raport à l’image du Christ, et menacé de saisie et même contraint par un mandat d'arrêt, s'exécuta sans risquer les colères des tribunaux tolèdans. L’acharnement de la dispute et la demande d’un interprète, sous pretexte d'ignorer la langue castillane, nous montrent LE GRECO, d’humeur peu commode ou tout au moins, difficile; rien ne saurait excuser une telle ignorance après un séjour de trois on quatre ans, en Espagne, et surtout chez un homme de talent, si ce n'est un isolement voulu, ou ce qui serait pire, un esprit véritablement grincheux. Une des deux suppositions suffirait à expliquer le silence des écrivains vénitiens et romains, et aussi les laconiques paragraphes des critiques espagnols.
Caractère et influence du GRECO dans la peinture. — Jusepe Martinez, lui décoche des critiques plutôt sevères, au sujet de ses moeurs et caractère, sans ménager les louanges de la plus grande admiration. Il s'exprime de la façon suivante:
«Vers ce temps, il arriva d'Italie un peintre nommé Dominique le Grec: on dit qu’il était élève du Titien. Il se fixa dans la très célèbre et
ancienne ville de Tolède; il apporta une manière tellement extravagante, que l’on n’a vu rien d’aussi capricieux jusqu'à ce jour, et qu’elle remplit de confusion quiconce veuille comprendre cette extravagance, si entendu soitil, car il fit des choses tellement disparates qu’on se résiste à les croire de la même main. Il entra dans cette ville avec le plus grand crédit, de telle façon, qu’il laissa entendre que rien au monde n’etait supérieur à ses œuvres; et vraiment, on peut le placer parmi le nombre des peintres fameux; il fut cï extravagante nature, comme sa peinture: on ne sait pas qu’il tirât un profit réfléchi de ses œuvres, parce qu’il disait qu’il n'y avait pas de prix (d'argent) pour les payer, et il les donnait en gage aux gens riches et ceux-ci, avec le plus grand plaisir, lui octroyaient tout-ce qu’il leur demandait. Il gagna beaucoup de ducats, mais il les dépensait en étalant un train de maison extraordinaire, à un tel point, qu’il avait des musiciens à ses gages, pour goûter de toute délice, pendant ses repas. Il exécuta un nombre considérable d’œuvres, et la richesse qu'il laissa, ne fut que de deux cents tableaux commencés per lui; il parvint à un âge avancé et
toujours jouissant de la même estime. Il fut aussi architecte fameux et orateur très éloquent; il eut fort peu d’élèves, car on refusait de suivre sa doctrine, comme si extravagante et capriciense, elle ne fût bonne que pour lui».
Le bon Jusepe Martinez, nous sert la description du caractère d’un vrai génie, qu’il ne pouvait comprendre, les qualités qu’il admet, étant en constante contradiction avec les défauts qu’il signale.
Si le nombre et la qualité des œuvres du GREGO et les quelques témoignages des écrivains de son temps ne suffisent à expliquer la vogue dont’il jouit de son vivant, peut’être ce mystère éclaircisera-t-il par l’aversion dont l’honorait le tout puissant Philippe II. Le mépris démontré par le Roi et son entouragé pour le Saint Maurice de l’Escurial, n’eut aucune influence sur l’esprit des hidalgos tolèdans non plus que sur l’estime des riches plebeïens, des inquisiteures, des cardinaux, espagnols, et ce qui vaut mieux, sur l’admiration des hommes de talent du temps.
Nous sommes très-inclinés à croire qu’en dehors de ses qualités réelles, LE GRECO devint l’objet de la manifeste hostilité du
sombre fondateur de l’Escurial, et comme dans ses colères celui-ci n’y allait pas de main morte, le peintre grec fournissait une occasion de fronder impunément la représentation de celui qui avait anéanti le pouvoir des seigneurs, et les libertés municipales des castillans. En un mot: LE GRECO plaisait à tous, parce qu’il déplaisait à Philippe II, lequel à son tour, ne plaisait à personne.
C’est grâce â cet esprit frondeur, que l’inquisiteur etCardinal Quiroga, eut la bonne idée de commander au GRECO, le fameux tableau de V Enterrement du Comte d'Orga^, répresentent la légende qui veut que Saint François et Saint Augustin, descendissent du ciel pour assister à la mise au tombeau, du juste. L’Inquisiteur plus heureux que le Roi, fit produire un chef d’œuvre; Philippe II, ne parvint qu’à en caserner les siens.
Du reste, les influences étrangères à l’Art, toujours ont joué un grand rôle dans la vie des artistes de tous les temps; les vies du grand Léonard, de Cellini, Michel Ange, Goya, Courbet et autres, pourraient témoigner de la justesse de cette apréciation.
L’influence de Theotokopoulos, se fit sentir
bien au delà de sa mort; ses élèves, Mayno, Orrente et Tristan, surtout ce dernier, lui firent honneur; on peut prédire laplusgran e renommée à ce mystérieux Tristan don ceu vre éparse, attend les biographes. Plus tard, comme nous l’avons déjà vu pour Martinez, les historiens constataient respectueusement la grande puissance du GRECO, malgré ses extravagances, et Velâzquez, l’esprit le plus pondéré de toute la peinture espagnole, ne sut échapper à la suggestion du peintre de Tolede, en traduisant avec sa vision naturaliste un Couronnement de la Vierge qui planait au dessus des compositions habituelles. Le gran peintre de Philipe IV, prisait les œuvres du GRECO, jusqu’an point de les avoir tou jours en vue, dans ses appartements prives.
Mais l’influence la plus importante; celle qui doit nous intéresser davantage, est celle qu il commence à exercer sur la peinture contemporaine, tant an point de vue de l’imitation de sa manière,— ce qui ne fait que commencer que de l’empressement qui préside a son admission dans les musées du monde, les plus soigneusement choisis. Et ce serà justice, une bien grande justice, que de placer le GREC
au rang des plus grands maîtres espagnols, auxquels il prêta la grande élévation de sa nature grecque, affermie par un utile séjour en Italie.
LE GRECO trépassa le 7 Avril 1614, selon l’acte de décés publié par l’archïvïste M. Foradada.
Coll. A. de Beruete. Madrid.
Neg. Moreno.
Domenikos Theotokopoulos (Le Greco) par lui meme
mm
Musée de Naples. Heg. Esposito.
Jules Clovio
Coll. P. Bosch. Madrid.
Neg. Moreno.
Un etudiant. Le Greco?
Cathédrale de Tolède . Neg. Moreno.
La spoliation du Christ
Art Institute de Chicago. Neg. Moreno.
L’Ascensiôn de la Vierge
Escurial. Ncg. Moreno.
St. Maurice et la légion Thébaïenne
Le reve de Philippe II
Saint Vincent. Tolède.
Neg. Alguacil.
JÉSUS ET MARfA
Coll. Orossen. Biarritz.
Neg. Moreno.
La Sainte famille
IO
Neg. Alguacil.
Tolède.
L’Annôntiation
Musée Balaguer. Villanueva. ( Barcelone ).
L'Annonciation
Neg. Oliva.
Chapelle St. Joseph. Tolède. Neg. Moreno.
Saint Martin
Chapelle St. Joseph. Tolède. Neg. Alguacii.
Saintes Justine et Gertrude (?)
Coll. P. Bosch. Madrid.
Neg. Moreno.
Le Couronnement de la Vierge
Chapelle de St. Joseph. Tolède.
Neg. Villalba.
Le Couronnement de la Vierge
Eglise des Jésuites. Tolède.
Neg. Alguacil.
Saint Jean Baptiste
St. Nicolas. Tolède.
Neç. Alguacil.