ARRIVÉE DU CORPS
Une psalmodie encore éloignée annonce l'arrivée du corps- Bientôt une porte latérale s' ouvre et l'on voit apparaître les ecclésiastiques qui portent le cercueil où repose le Père de tant d'orphelins. Quand la porto du catafalque s'est refermée sur
lui, de nombreux flambeaux, ornés des armes de la Société Salésienne, et chargés de couronnes, sont allumés en un clin d'œil: la Messe va commencer.
Il est neuf heures et demie.
Une longue file d'enfants de chœur débouche de la sacristie, les ministres sacrés suivent lentement, enfin Mgr. Cagliero s'avance: sa douloureuse émotion est très visible.
Aux premières notes du Requiem, une tristesse indicible envahit l'assistance et nous avons vu bien des larmes...
Oh Monseigneur Cagliero! Quand tout jeune prêtre, vous révéliez déjà votre âme dans cette Messe funèbre, où l'art délicat et grand le dispute au sentiment vrai des paroles liturgiques, vous étiez loin de penser qu'elle serait chantée un jour, en présence du jeune prêtre devenu Pontife, et aux funérailles de votre bien-aimé Don Bosco!
Les enfants de la famille eux-mêmes, saisis par la puissance de votre touchante composition, chantaient avec le cœur, et pour dire vos mélodies, mêlèrent bien souvent leurs voix à des sanglots.
L'absoute fut donnée à 11 h. et demie.
Au cours de la cérémonie, un rapprochement digne d'être noté se présenta à notre esprit. Depuis plusieurs années, Don Bosco demandait à Dieu de pouvoir chanter son Nunc âimittis le jour où il aurait amené au point voulu par la Providence son Œuvre commencée au Nom du Seigneur.
Et ses funérailles avaient lieu précisément le jour, où près de vingt siècles auparavant, le Nunc dimittis résonnait par la première fois dans le cœur et sur les lèvres du saint veillard Siméon.
Procès-verbal déposé dans le cercueil de Don Bosco.
Le jeudi, à 2 heures de l'après-midi, avant de faire souder le cercueil de Don Bosco, en présence des docteurs Albertotti et Bestente, le procès-verbal suivant, lu d'abord à haute voix' puis signé par les deux médecins nommés plus haut et par plusieurs Supérieurs des Salésiens, témoins oculaires, fut enfin placé dans une bouteille de verre que l'on scella soigneusement. La bouteille contenant le parchemin a été déposée près des pieds du défunt.
Voici le texte du procès- verbal:
« Les soussignés certifient que dans ce cercueil repose la dépouille mortelle de Don Jean Bosco, prêtre, Fondateur de la Congrégation de Saint-François de Sales, dos Filles de Marie Auxiliatrice et des Coopérateurs Salésiens. Il naquit à Castelnuovo d'Asti, le 15 août 1815, de François et de Marguerite Occbiena, et mourut d'une consomption lente de la moelle épinière, comme il résulte du bulletin de décès remis au Municipo et signé du médecin traitant , le docteur Albertotti , le 31 janvier 1888, à 4 h. 3[4 du matin, quelques minutes après Y Angélus, qui parut la voix de la Vierge Auxiliatrice l'appelant au ciel ; sur la fin de l'année neuvième du glorieux Pontificat du très sage Pape Léon XIII , sous l'épiscopat de S. E. le cardinal Alimonda, archevêque de Turin, et sous le règne de Humbert Ier de Savoie, notre Souverain.
» L'histoire dira la charité et le zèle admirable, les fondations diverses, -la grandeur et l'héroïsme des vertus, la vie entière de l'illustre défunt et le deuil public causé par sa mort.
» Le cadavre est revêtu de la soutane et des ornements violets, comme pour célébrer la sainte Messe.
» Le cercueil renferme , avec le présent parchemin , et scellées également dans un étui de verre , trois médailles de
D'EsriNKY — Don Bosco. 31
N.-D. Auxiliatrice et une autre médaille commémorative du
Jubilé Sacerdotal de Léon XIII.
» Eestes précieux, objets de si douloureux regrets et arrosés de tant de larmes, reposez en paix jusqu'au jour où la trompette de Fange vous appellera, vous aussi, à l'éternité de la gloire; que l'âme dont vous étiez animés veille sur nous des splendeurs des deux, où nous avons la douce persuasion de la savoir déjà heureuse en Dieu et en Marie, qu'elle aima d'un si grand amour et en qui elle eut toujours la plus inébranlable confiance.
» Turin, 2 février 1S8S. »
(Suivent les signatures).
Pour la dernière fois, les quelques personnes admises à la triste cérémonie purent contempler les traits de ce Père bienaimé, et baiser cette main bénie, parfaitement souple encore; puis le couvercle fut soudé.
Adieu, saintes dépouilles de Don Bosco; vous disparaissez pour toujours!
Avec vous s'éteint le flambeau de la charité turinaise , l'Apôtre de la jeunesse, le Père du peuple.
Vous nous ravissez ce regard d'une si pénétrante douceur, qui convertissait; cette voix harmonieuse, qui ne se faisait jamais entendre sans annoncer la bonne nouvelle; cette main qui s'est toujours levée pour bénir, ces pieds qui ont constamment parcouru les voies de Dieu, pour évangéliser la paix et tous les biens.
Adieu, dépouilles vénérées ! Vous descendez dans la tombe ; mais nous gardons au milieu de nous la grande âme de Don Bosco : elle plane sur sa famille de la terre, et ses exemples seront une voix qui parlera toujours à nos cœurs.
L'enterrement.
Il a eu lieu dans l'après-midi du jeudi , 2 février , à 3 heures 1[2. Bien avant le commencement do la cérémonie, les abords de l'Oratoire sont encombrés d'une multitude immense. Sur tous les points de la ville, les tramways sont pris d'assaut ; et une interminable file de voitures amène à chaque instant les personnes de condition. L'avant-veille déjà, à l'annonce de la mort de Don Bosco, beaucoup de magasins avaient suspendu la vente , en indiquant, par un écritean . la cause de cette mesure ; mais aujourd'hui ce témoignage des regrets Bdu peuple s'était accentué dans une proportion considérable , dès midi; et à 3 heures un certain nombre d'ateliers et de manufactures avaient donné congé à leur personnel.
l'assistance.
Les journaux l'ont évaluée iijrfus de cent mille personnes; et l'on peut croire que ce chiffre est' loin d'être exagéré. Sur un parcours d'environ deux kilomètres , le cortège funèbre a constamment défilé entre deux rangées profondes de gens dont l'attitude ne révélait autre chose que la curiosité.
On sait qu'en Italie les balcons, qui remplacent un corridor intérieur, sont prodigués même dans les plus humbles demeures; pour la circonstance, ils deviennent autant de tribunes commodes; et ils sont chargés de façon à faire naître des doutes sur leur force de résistance.
Tous les arbres supportent des Zachées; ils ont du renoncer à percer le mur humain qui les séparait du cortège ; et leur maintien respectueux dit assez qu'ils font un acte de foi.
Les reporter* . eux aussi , ne trouvent pas de meilleur observatoire ; et on les voit prendre leurs notes pour les éditions que publient plusieurs fois le jour les feuilles de la ville.
Les dessinateurs des journaux illustrés ne sont pas en
reste avec leurs confrères: installés sur les fiacres, ils jettent des croquis sur leurs albums.
Tout ce monde garde un silence peu ordinaire à ces assises d'une population entière.
Don Bosco, dans un petit mémorial écrit de sa main, avait recommandé une grande modestie pour ses funérailles : la seule chose qu'il désirât de tout son cœur, c'était d'être accompagné à sa dernière demeure par ses fils. Cette volonté suprême, pour ce qui est de la simplicité des obsèques, a été accomplie, mais le bon Père n'avait nullement besoin de demander comme une grâce la présence de tous ses enfants: sans même connaître ce désir de Don Bosco, ils étaient accourus de bien loin.