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SES PREMIERS ÉLÈVES

On était, en Piémont, aux pins mauvais jours de 1817. Là , plus encore que dans le reste de l'Italie, l'Église, — à travers les Hoscmna qui s'élevaient de toutes parts, en l'honneur du nouveau Pontife , Pie IX, — vit poindre la plus grave et la plus obstinée persécution qu'elle eût encore éprouvée dans ce pays. On avait dit : — Louez le clergé, et vous le gagnerez. — Et, à Turin, ce mot d'ordre des loges n'était pas resté lettre morte. C'était à n'y rien comprendre. Les Séminaristes, obligés de suivre les cours de théologie à l'Université, ne pouvaient se soustraire aux ovations les plus enthousiastes ; et , de bien loin , on pouvait deviner leur passage aux cris délirants de la foule : Vive le clergé, vive le clergé !

172 D(XNT BOSCO MAITEE D 'ÉCOLE

Tout le monde n'était pas dupe de ces allégresses populaires. Parmi ceux qu'elles étonnaient, sans les tromper, on doit mettre, en première ligne, Don Bosco. Certain que ce Dimanche des Rameaux préparait la Passion, et que ce Séminaire, où Dieu trouvait en si grand nombre d'excellents ouvriers , serait bientôt fermé, et verrait ses habitants dispersés par la tourmente révolutionnaire , Don Bosco se mit à l'œuvre de la réparation.

Parmi les enfants qui fréquentaient l'Oratoire , et dont l' intelligence, la bonne volonté, et la singulière piété pouvaient donner quelque espérance de réussite, il en distingua quatre : Joseph Buzzetti , Pélix Reviglio , Charles Grastini, et Jacques Bellia, Ce dernier, seul, avait fait régulièrement les classes élémentaires du cours primaire. Les trois autres, après être parvenus , vaille que vaille, à écrire passablement leur nom, avaient appris un métier.

Don Bosco, à l'école du soir dont Turin lui doit l'initiative, discerna, chez ces quatre enfants, des aptitudes assez heureuses. Comme Jésus , qui aimait à s'entourer des plus petits d'Israël, Don Bosco commença avec des enfants la grande Œuvre des Oratoires.

DOX BOSCO MAITRE D'ÉCOLE 17o

— Voulez- vous, leur dit-il, devenir mes aides ?

— Oui, oui, répondirent, d'une seule voix, les mignons ouvriers.

— Mais , pour cela , il faudra faire une foule de choses, et, surtout, il faudrait vous résigner à être, entre mes mains, comme ce mouchoir.

Oe disant, D. Bosco tira son mouchoir de sa poche, et se mit à lf effilocher sous leur yeux.

— Comme vous voyez que j'en agis avec mon mouchoir, ainsi voudrais-je pouvoir faire de vous. 0' est à dire que je voudrais vous voir ni'obéir en tout, quels que puissent être mes désirs.

. Les enfants, un peu intrigués par ce ton singulier, ne firent néanmoins aucune difficulté d'accepter ce que leur proposait ce jeune prêtre, qui n'était pas comme les autres.

Dès le lendemain on se mit au travail, et le maître put constater que F ignorance de ses élèves était, pour le moins, à la hauteur de leur bonne volonté.

La veille encore, ils étaient à l'atelier , et cette vie , toute d'études, les faisait entrer dans un monde nouveau et fort inconnu.

174 DOX BOSCO MAITKE d'école

Don Bosco, à qui rien n'échappait, comprit, sur le champ, que la méthode ordinaire ne produirait pas de fruits sérieux. Il s' en lit une, à lui , et 1' expérience donna raison à son ingénieuse audace.

La grammaire , c' est Don Bosco qui la récitait d' abord , en termes brefs et d' une clarté saisissante ; puis chacun devait répéter la leçon intégralement , et en prouvant qu'il la comprenait.

Grâce à son esprit si pénétrant et si clair, grâce surtout à sa charité sans bornes , ce bon Père put , en deux mois , mettre ses élèves en état d'aborder les rudiments du latin.

Cela paraît un mystère : voici qui peut l'expliquer :

Don Bosco et son petit monde se levaient à quatre heures et demie. La Sainte Messe, la Communion presque quotidienne pour les enfants, et la méditation, occupaient les premières heures de la journée.

Puis , on se rendait dans la chambre de Don Bosco, et la classe commençait. Comme nous venons de le dire , Don Bosco n' était qu'un élève, mais un élève qui sait sa leçon. Quand il 1' avait dite , les autres répétaient

de leur mieux, aidés, soutenus , et encouragés toujours.

Toutes les matières étaient traitées par la même méthode. A huit heures, déjeuner et récréation jusqu' à neuf heures. On rentrait en classe, pour n'en sortir qu'à midi. A deux heures, nouvelle séance jusqu'à la fin de la journée.

Mais, dira-t-on : l'arc toujours tendu.... !

Don Bosco qui , dans ses leçons , mêlait si agréablement la théorie et la pratique , avait tout prévu.

Trois fois par semaine, de quatre à sept heures du soir , il conduisait ses élèves en promenade.

C'était un régime salutaire ; mais comme 1' artiste qui ne cesse de caresser dans son esprit l'œuvre entreprise, et qui, au besoiu, donne un coup de pinceau aux heures mêmes du repos , Don Bosco ne perdait jamais de vue ses élèves ; et, tandis qu'ils prenaient leurs ébats sous les grands arbres de la route de Rivoli , de la Place d'armes , ou de la Madonna di Oampagna , ce maître infatigable recommençait la leçon, sous une autre forme. Il faisait répéter toutes les explications données dans la journée, et elles se gravaient ainsi, sans efforts, dans ces jeunes têtes.

176 DCXtf BOSCO MAÎTBE D'ÉCOLE

Nous pouvons bien avouer que cette étude en plein champ n'était pas du goût de tout le monde ; et un certain écolier, entre autres, s'éloignait volontiers du gros de la communauté, avec le dessein, bien arrêté, de se priver de la leçon. Mais Don Bosco ne s'y laissait pas prendre. Toujours calme, recueilli, mais inébranlable et inflexible dans ses résolutions, il ne permettait pas qu'on perdît une minute. Cela dura jusqu'en novembre.

Dans cet intervalle, il conduisit ses jeunes élèves à la maison paternelle, aux BeccM , si célèbres dans les chers souvenirs de la famille Salésienne.

On y allait pour prendre un peu de repos, et cette espérance ne fut pas déçue, parce que, ce repos, le maître et les élèves l'avaient rudement gagné. Mais on ne s'arrêta pas , pour cela, dans la voie commencée. A Turin déjà, après avoir enterré, avec entrain, la grammaire italienne, on avait attaqué de front les rudiments du latin. Le livre, on l'avait pour la forme. Comme aux premiers jours des études, c'était Don Bosco qui parlait, et les écoliers apprenaient presque sans s'en douter.

Ce bon Père , qui paraissait ne vivre et ne travailler que pour ses jeunes élèves, et

DON BOSCO maîtbe d'école 177

qui leur consacrait ses journées entières , trouvait cependant encore le temps de composer son Histoire ecclésiastique, son Histoire d'Italie, et de collaborer à un excellent petit journal : VAmi de la jeunesse.

Au déjeuner, au dîner, en promenade, le thème des conversations était uniformément varié : entre deux grains de raisins, on parlait consciencieusement déclinaisons et conjugaisons.

C'est ainsi qu' avec cette ténacité de dévouement et de douce énergie, il put mettre ses élèves en état de subir, avec succès, au début de 1' année scolaire , les examens de grammaire supérieure.

Les vacances Agirent le couronnement de ces choses merveilleuses : les élèves de Don Bosco furent admis aux cours de philosophie.

A ce moment, la Providence envoya du renfort au bon Père. Il venait d' organiser cette Œuvre admirable des Coopérateurs, qui devait donner un essor si puissant à toutes ses entreprises. Deux ouvriers de la première heure, dans ce champ qui en compte actuellement quatre-vingt mille , se constituèrent les Professeurs des élèves de Don Bosco. C'étaient le Théologien D. Chiaves , et Don

D'Espisby — Dvn fiosco. 12

Picco. Ils ne pouvaient s'expliquer comment, en si peu temps , on avait pu faire de tels sujets.

Ces élèves de fraîche date, devenus bons professeurs à leur tour , virent se grouper , autour de leur chaire, nombre d'enfants, espérance de l'Oratoire, et premier germe de la Congrégation future.

L' impulsion était donnée. Don Bosco se voyait revivre dans ses jeunes écoliers ; et , sans y être autorisé par le moindre brevet, il avait réussi à merveille dans la mission si délicate de l'enseignement, tout en pourvoyant à ses propres besoins, d'abord, puis à ceux de son temps.

LE PETIT BARBIE R 170

Don Bosco entra, un jour, chez un barbier de Turin pour réclamer le secours de son ministère. Il avise un petit apprenti, qui lui paraît de bonne prise pour son Patronage du Dimanche.

— Comment t'appelles-tu, mon cher ami !

— Charles Grastini.

— As-tu encore tes parents $

— Je n'ai plus que ma mère. ,

— Quel âge as-tu ?

— Onze ans.

— As-tu fait ta première Communion i

— Pas encore.

— Vas-tu au catéchisme ?

— Quand je le puis, je n'y manque pas.

— Oh ! bravo, mon bon petit ! Et maintenant, pour ta peine, tu vas me faire la barbe.

Protestations du patron, qui accuse l'apprenti d'être à peine capable de tondre un chien.

— Il faut bien qu' il apprenne , répond Don Bosco.

— Sans doute , mais pas sur un prêtre. Attendez un instant, monsieur l'abbé, vous allez le voir opérer sur le premier client qui se présentera.

— Du tout, ce sera sur moi. Je n'ai pas, que je sache, un menton particulier, quoique j'aie une barbe di bosco ( de bois ) : que votre petit bonhomme me laisse seulement le nez, et je serai ravi.

Le supplice commence. Don Bosco riait et pleurait tout à la fois. Ëcorché en règle, il se lève et promet à l'enfant un avenir , avec du temps et de la patience.

Puis, avant de partir, il l'invita à venir le trouver à l'Oratoire, le Dimanche suivant.

Charles tint parole. Il s'amusa de tout son cœur, et fut tendrement caressé par Don Bosco qui, après les offices, lui glissa un petit mot à l' oreille , et le conduisit à la sacristie. Après l'avoir soigneusement préparé, il le confessa.

Ce petit mot a fait tant de merveilles à l'Oratoire, que les enfants l'appelaient: la parole magique ; et Charles Oastini donna , une fois de plus, raison à ce dicton. Il de-

vint excellent, à ce point qu'il n'hésitait pas à reprendre, avec autorité, dans la boutique de son patron , les clients qui se laissaient aller à des paroles trop libres.

Quelques mois après, sa mère mourut subitement, les laissant, sa sœur et lui , dans la plus affreuse misère : le propriétaire, à qui l'on devait plusieurs termes , avait brutalement jeté à la rue les deux orphelins.

Le frère aîné étant soldat , les enfants restaient seuls au monde.

Un soir, Don Bosco trouva au Rondo, près de l'Oratoire, le petit barbier tout en pleurs. Instruit de ce qui arrivait , il le recueillit chez lui , et bientôt lit admettre sa sœur à l'hospice de Casale Monferrato.

Charles Gastini, devenu relieur, est aujourd' hui chef d' atelier à l'Oratoire. Il est père de famille , excellent ouvrier , et chrétien accompli.

182 COMMENT OîsT VOULUT, ETC.

L'émancipation des Israélites et des Yaudois, faite par le roi Charles- Albert, au commencement de 1848, avait affreusement surexcité les diverses sectes. Sous prétexte de propagande, on remuait le bas peuple, eu débitant, contre le clergé catholique, les inventions les plus fausses et les plus perfides. Il en résulta qu'un ministre de Dieu n'était pas toujours en sûreté , à cette époque , en traversant certains quartiers de ce Turin, si remarquable cependant par son urbanité.

En outre, Don Bosco avait soulevé bien des haines, en établissant son Oratoire au Valdocco. Ce quartier, alors fort mal hanté, était le repaire naturel d'une foule d'industries équivoques que dérangeait sa présence. Là se réunissaient les viveurs, joueurs, buveurs, sans compter les musiciens ambulants, montreurs d'ours et routeurs de toute espèce,

gens prompts à jouer du eouteau, et ne reeulant devant aucun moyen pour empêcher l' envahissement de ce qu' ils regardaient comme leur domaine.

Ces diverses circonstances expliquent, en partie, comment on s'acharna si furieusement contre ce pauvre prêtre.

Un jour qu'il était dans la chapelle, entouré des enfants. auxquels il faisait le catéchisme, un coup de feu fut tiré sur lui par la fenêtre ouverte. La balle passa entre le bras et la poitrine, déchirant la soutane, et elle alla s'aplatir contre le mur.

Les jeunes gens, effrayés, se levèrent en tumulte. Mais Don Bosco, impassible et souriant: — Si la Sainte Vierge ne lui avait pas fait manquer la mesure, il m'attrapait tout de même. Mais c'est un mauvais musicien.

Puis considérant sa soutane trouée: — Oh! pauvre soutane! je suis vraiment désolé de ce qui t'arrive; tu étais mon unique ressource.

Une autre fois, il était également au milieu de ses enfants, lorqu'un forcené se précipita sur lui, un énorme couteau de boucher à la main, et c'est par miracle qu'il put se réfugier dans sa chambre.

Un soir, on sonne à l'Oratoire et l'on prie Don Bosco de venir , en tonte hâte , administrer les secours de la religion à une femme du voisinage qui , disait-on , touchait à ses derniers moments.

La nuit était sombre et, comme le Père avait récemment échappé à un guet-apens , on ne voulait pas le laisser sortir. Mais Don Bosco ayant déclaré que sa volonté était de se rendre immédiatement auprès de la malade, on dut obéir; seulement on le fit accompagner par quatre étudiants, capables de le protéger au besoin.

La petite troupe arrive à une maison assez isolée. Deux des jeunes gens restent dehors; les deux autres montent jusqu'à la porte de la chambre, où Don Bosco pénètre seul.

A son entrée, quatre grands gaillards se lèvent et lui souhaitent le bonjour d'un air qu'ils cherchent à rendre gracieux; mais Don Bosco remarque que leurs mines sont rébarbatives et, en outre, qu'ils sont tous munis de gourdins d'une dimension fort peu rassurante.

Il s'approche du lit où était la prétendue malade. Pour une mourante , elle avait le teint bon et même singulièrement liant en couleur.

— Eli bien! ma bonne dame, êtes vous disposée à vous réconcilier? — Certes, je le veux , répond l'autre d'une voix qui était loin d'être faible ; mais il faut d'abord que ce pendard, ce gueux, que vous voyez là, et qui est mon beau-frère, me demande pardon; — et elle se met à vomir un torrent d'injures.

— Veux-tu te taire, misérable vermine, hurle un des assistants qui, d'un revers de main, jette à terre l'unique chandelle.

Voilà la pièce dans une obscurité complète et, au même instant, Don Bosco reçoit un coup de bâton, qui l'aurait bien assommé s'il n'eût glissé sur l'épaule.

Sans perdre son sang-froid, il saisit tout aussitôt une chaise et s'en coiffe la tête. Les coups pleuvent , dru comme grêle , sur ce casque improvisé qui lui protège le crâne. Il peut ainsi gagner la porte et, ayant mis la main sur le loquet, il lance sa chaise sur les assaillants, et se trouve au milieu des deux jeune gens qui l'attendaient.

Tout cela avait été si prompt qu'ils étaient restés saisis et immobiles.

Une fois dans la rue , les enfants virent avec terreur que Don Bosco était couvert de sang. Il n'avait heureusement pas reçu de

blessures graves ; seulement, pendant qu'il se protégeait la tête avec la chaise, un coup de bâton lui avait enlevé, jusqu'à l'os, les chairs du pouce gauche.

Tout récemment encore , Don Bosco a échappé à un sérieux danger.

Au mois de décembre 1881, il était dans sa chambre, à l'Oratoire de Turin, lorsqu'on introduit un monsieur, bien mis, qui l'avait demandé.

Cet individu commence à parler de choses et d'autres; peu à peu il s'anime et gesticule avec exaltation. Don Bosco, qui l'examinait, s'aperçoit, à ce moment, qu'un revolver à six coups est tombé de la poche de son interlocuteur et a glissé, sans bruit, sur le canapé où ils étaient assis tous les deux.

Sans manifester la moindre émotion, il s'empare adroitement de l'arme, et la cache sous sa soutane.

L'inconnu, bientôt, se met à tâter ses poches, à se fouiller; il cherche par terre.

— Qu'avez-vous, mon cher monsieur, fait Don Bosco ; auriez-vous perdu quelque chose?

— Oui, je ne sais où j' ai pu mettre...

— Quoi donc?

— Rien, rien.

Et il cherche encore, regarde sous le canapé, et va même dans la chambre voisine, où était le secrétaire de Don Bosco.

— Vous n'avez rien trouvé?

— Absolument rien.

Il rentre auprès de Don Bosco qui, toujours impassible, et le regardant dans les yeux, sort le revolver et le braque sur la poitrine de mon homme:

— C'est sans doute ce que vous cherchez, n'est-ce pas?

Confusion de Y individu qui veut s1 emparer de l'arme. Mais Don Bosco F en empêche, et il trouve des paroles brûlantes pour lui reprocher sa monstrueuse entreprise.

L'autre se trouble, reste interdit, et finit par avouer qu'il était venu pour le tuer, mais qu'il y renonçait.

Don Bosco ouvre la porte, et lui rendant son arme: — Allez, mon ami, que le bon Dieu vous éclaire, et qu'il daigne vous faire miséricorde.

Dans le chapitre suivant , nous verrons comment, dans plusieurs circonstances, la vie de Don Bosco fut protégée, on peut dire d'une façon merveilleuse, et quel singulier défenseur lui envoya la divine Providence.

Dans les premiers temps de 1' Oratoire, le quartier du Valdocco n'était pas peuplé comme il l' est aujourd' hui. Les habitations étaient rares et des terrains vagues, parsemés de broussailles, séparaient l'Oratoire des dernières maisons de la ville. Aussi, lorsque Don Bosco était dehors , la nuit venue, on n'était pas sans inquiétude sur son compte. Il devait, pour rentrer, traverser des lieux presque déserts, très favorables à une agression, et l'on n'ignorait pas que des scélérats avaient juré sa mort.

On le suppliait d'être prudent. Mais, lorsqu'il s'agissait de l'exercice de son saint ministère, ou de l'intérêt des enfants, rien ne pouvait le retenir.

Un soir qu'il revenait de la ville, assez tard, non sans quelque appréhension et hâtant le pas, il vit tout à coup, à ses cotés, un énorme chien gris.

Son premier mouvement fut un peu de crainte. Mais il fut bien vite rassuré lors» pic ce bel animal se mit à lui faire fête, et à régler son pas sur le sien. Il raccompagna ainsi jusqu' à l'Oratoire et disparut.

Par la suite, lorsque Don Bosco, retenu à la ville, se trouvait dans la nécessité de rentrer de nuit, à peine avait-il franchi les dernières maisons habitées, que le chien manquait rarement de paraître, et il lui faisait conduite jusqu'à la porte.

Don Bosco eut bien vite lié commerce d'amitié avec ce fidèle et précieux compagnon, qu'il avait surnommé il Grigio, à cause de sa couleur.

A plusieurs reprises, ce chien lui sauva manifestement la vie.

Une fois, il rentrait à l'Oratoire par une nuit très sombre. Le ciel était menaçant et voilé de gros nuages.

Pour ne pas trop s'éloigner des lieux habités, il avait pris le chemin qui, de la Consolata, conduit à l'hospice Cottoïengo. A un certain endroit de la route, deux individus, qui le suivaient depuis un instant, se précipitent sur lui. I/im d'eux lui jette un manteau sur la tête, tandis que l'autre, lui ap-

pliquant sa main sur la bouche, comme un bâillon, étouffe ses cris.

Don Bosco se sentait perdu , lorsque retentit un aboiement si formidable qu'on aurait dit le rugissement d'un lion en fureur, et, au même instant, il Qrigio se précipite sur les agresseurs qu'il terrasse en un clin d'oeil. Don Bosco peut se débarasser du manteau qui l' étouffait, et il voit un des malfaiteurs qui détale au plus vite; l'autre est couché par terre dans la position la plus critique, maintenu par le chien qui l'a saisi à la gorge.

— Maître, maître! appelez votre chien, — implore le pauvre diable , — il m'étrangle.

— Je l'appellerai si tu me promets d'être sage à l'avenir.

— Oui, oui, mais appelez votre chien; je suis mort.

Don Bosco parle au chien qui lâche immédiatement l'individu. Celui-ci, sans dire un mot, s'empresse de fuir à toutes jambes.

Un autre soir, Don Bosco revenait chez lui par le Corso 8. Massimo. Un assassin, embusqué derrière un arbre, tira sur lui, à bout portant, deux coups de pistolet qui ratèrent tous les deux ; la capsule seule partit.

Il se précipita alors sur Don Bosco pour en finir d'une autre manière ; mais à ce moment, survint il Grigio qui, d'un bond furieux renversa cet infâme sicaire et le mit en fuite. Puis il accompagna Don Bosco jusqu' h la porte de l'Oratoire.

Dans une autre circonstance, ce chien délivra Don Bosco, non plus d'un ou de deux, mais d'une troupe d'assaillants.

C'était encore de nuit; Don Bosco rentrait par la route qui, de la place Emmanuel-Philibert, conduit au Rondo. Un individu, armé d'un énorme bâton, fondit sur lui à l'improviste.

L' endroit était désert; Don Bosco chercha son salut dans la fuite, mais le malfaiteur le gagna de vitesse. Il levait son bâton pour le frapper, lorsque Don Bosco, ému par l'imminence du péril, lui détacha un si beau coup de poing dans l'estomac, que l'autre roula par terre, en criant d'une voix lamentable: « ahi! aJdf che son morto. »

Don Bosco se croyait délivré ; mais de tous côtés surgirent des individus, cachés derrière les broussailles et armés de bâtons. Il n'y avait pas de résistance possible. Dans ce moment critique un terrible aboiement an-

nonça l'arrivée de Griglo, qui, prompt comme l'éclair, se mit à tourner tout autour de Don Bosco pour faire face aux assaillants. Il poussa des hurlements si furieux, montra des crocs si formidables, que tous ces malandrins quittèrent la partie, les uns après les autres, et décampèrent sans tambour ni trompette. C'est ainsi que Don Bosco put rentrer, sain et sauf, en compagnie de son brave défenseur.

Un autre soir, Don Bosco se préparait à sortir. Comme il était déjà tard, sa mère, la bonne Madame Marguerite, essaya de le dissuader de ce projet, mais sans y réussir.

La porte ouverte, Don Bosco trouve, sur le seuil, le chien couché bien en travers, et qui ne se dérange pas.

Il le pousse légèrement du pied: — Allons, Grigio, laisse-moi sortir.

Mais le chien gronde d'une façon menaçante, et ne bouge pas.

— Vous voyez bien, mon fils, dit Madame Marguerite, que ce chien est plus raisonnable que vous1? Au moins suivez ses conseils, et ne sortez pas.

A deux reprises Don Bosco essaya encore de passer; mais sur le refus réitéré du chien de faire place, et en présence de ses grogne-

ments significatifs, il finit par rentrer tranquillement dans sa chambre.

Moins d'un quart d'heure après, un voisin arrive en toute hâte, pour avertir Don Bosco de bien prendre garde, et surtout de ne pas sortir. Il avait aperçu, embusqués dans une ruelle, quatre individus de la pire espèce, et il les avait entendus manifester leur dessein, bien arrêté, d' en finir cette fois avec Don Bosco, et de le tuer.

Un soir, le chien parut dans la cour de l'Oratoire. On voulait le faire sortir, mais un des jeunes gens s'étant écrié: — C'est le chien de D. Bosco, les enfants se mirent, tout aussitôt, à jouer avec lui: les uns montèrent sur son dos, les autres le tirèrent par les oreilles, et ils le conduisirent ainsi jusqu' au réfectoire où Don Bosco soupait, avec sa mère et quelques prêtres.

C'est il mio Grigio, dit le Père ; et le chien vint se faire caresser. Il fit gravement le tour de la table; plusieurs personnes, et D. Bosco lui-inênie lui offrirent du pain, de la viande, de l'eau ; mais il refusa tout. Il finit par poser sa bonne et grosse tête sur le bord de la table, regardant D. Bosco avec des yeux attendris, et comme s'il voulait lui souhaiter le bonjour.

P'EsriXEY — Don Bosco. 1 3

— Puisque tu ne veux rien prendre, fit Don Bosco, alors laisse-nous...; et le chien partit, accompagné d'un jeune homme qui le conduisit jusqu'à la porte.

On ne tarda pas à comprendre pourquoi le chien était ainsi venu ce soir-là. D. Bosco devait rentrer tard ; mais il s' était trouvé que le marquis Eassati l'avait ramené dans sa voiture , et beaucoup plus tôt qu'on ne pensait.

Il Grigio avait sans doute voulu s'assurer que le Père était bien à la maison.

Dans l' automne de 1866, Don Bosco vit, encore une fois, son merveilleux gardien.

Il se trouvait à Murialdo de Oastelnuovo, son pays, et devait se rendre à Moncucco, chez un de ses amis. Mais il s' était laissé surprendre par la nuit, et il lui fallait traverser des bois, fort peu sûrs.

— 01 1! si j'avais là mon bon Grigio! ne put-il s'empêcher de dire.

Au même instant, le chien se trouve à côté de lui. Il l'accompagna jusqu' à sa destination et, si Don Bosco ne fut pas attaqué ce soir-là, il Grigio lui rendit cependant un éminent service, en le débarassant de deux énormes molosses qui gardaient des vignes.

On les lui avait signalés comme fort dangereux pour les passants. En effet, ils se précipitèrent sur lui ; mais il Grigio les accommoda de si belle manière, qu'ils s'enfuirent en hurlant de douleur.

A l'arrivée, les convives, qui l'attendaient pour souper, s'extasièrent sur la beauté du chien. — Quel superbe animal vous avez là! — Nous ne vous le connaissions pas; c'est une race admirable! — On lui offrit toutes sortes de friandises, mais il ne voulut toucher à rien.

Quelques jeunes clercs, intrigués de ce refus obstiné de prendre aucune nourriture, résolurent de l'enfermer dans une chambre.

— Quand il aura jeûné douze heures, se dirent-ils, il faudra bien qu'il mange ou qu'il boive.

Le lendemain ils s'empressèrent d'aller délivrer leur "captif. Mais il avait disparu, et ces jeunes gens en furent bien étonnés: car portes et fenêtres étaient exactement closes.

On n'a jamais su d'où venait ce chien, ni où il allait, sa mission remplie. Il est resté parfaitement inconnu dans le pays.

Oe légendaire protecteur de Don Bosco,

après une disparition de dix-sept années, s'est montré, tout récemment, de la façon la plus inattendue.

Le douze février 1883, Don Bosco, accompagné de Don Durando, un des ses prêtres, arrivait à la gare de Bordigliera par le dernier train. On ne l'attendait pas, et il ne trouva personne pour le conduire. Or l'établissement Salésien est situé à une certaine distance de la ville.

D. Bosco avait fait bien des fois le trajet, mais de jour, et en voiture; et Don Durando ignorait parfaitement le chemin. Il était d'ailleurs difficile de se diriger: la nuit était des plus sombres, le ciel voilé de gros nuages, et pas le moindre rayon de lune. Pour comble d'ennui, les chemins étaient défoncés par des pluies diluviennes qui tombaient, sans relâche, depuis plusieurs jours.

Cependant les deux voyageurs se mirent résolument en route. Tout alla bien d'abord, mais, lorsqu'on eut quitté les dernières maisons, l'obscurité deviut si profonde qu'on ne distinguait plus rien, et l'on s'égara.

Don Durando faisait des efforts désespérés pour se retrouver : — par ici, mon Père, par ici. Et il dirige le bon Père sur une partie

LE CHIEX DE DOX BOSCO 197

plus éclairée qui lui semblait le bou chemin. Mais Don Bosco, qui s'avance de confiance, se trouve enfoncé jusqu'aux genoux dans une énorme flaque d'eau.

Don Durando pousse des exclamations de désespoir, et son effroi redouble encore à la vue d'un énorme chien qui paraît à ce moment : — Prenez garde , mon Père ! oh ! quel affreux animal ! veux-tu bien t'en aller.

Mais Don Bosco a bien vite reconnu son fidèle Grigio. Est-ce lui? — Est-ce son fils, son neveu? — il ne saurait le dire, mais, à coup sûr, le chien actuel est absolument semblable à l'ancien Grigio : même taille , même poil, mêmes allures.

Le brave chien exprime , à sa manière , son contentement : il remue la queue, pousse de petits aboiements , et tourne autour de Don Bosco, indiquant clairement qu'il faut le suivre; ce que Don Bosco fait sans hésiter. Don Durando est moins rassuré, mais, avec ce guide d'un nouveau genre , on eut bien vite retrouvé le bon chemin. Le chien les conduisit jusqu'à la porte de la maison, et il ne partit que lorsqu'il les eut vus entrer.

Don Bosco rentrant d'une de ses courses, traversait un petit bois. C'était à la tombée de la nuit, et le lieu était solitaire. Tout à coup un honiine armé se précipite sur lui et lui demande la bourse ou la vie.

— La bourse : je n'en ai pas , répondit Don Bosco sans s'émouvoir ; la vie : c'est Dieu qui me l'a donnée , lui seul peut me la reprendre.

— Allons, abbé, pas tant de façons ; la bourse ou je frappe.

A ce moment Don Bosco reconnut, dans son agresseur un des détenus, qu'il avait autrefois catéchisés dans la prison de Turin.

— Tiens, c'est toi, Tonio! fit-il. Il faut avouer que tu tiens bien mal tes promesses, et que tu fais un vilain métier. J'avais tant de confiance en toi, et te voilà!

Le voleur avait également reconnu à qui il avait à faire , et il baissait la tête , tout penaud et confus.

— Bien sûr, mon Père, je ne savais pas que c'était vous ; vous pouvez croire que je vous aurais laissé bien tranquille.

— Cela ne suffit pas, mon enfant ; il faut absolument changer de vie. Tu lasses la bonté divine, et si tu ne fais bien vite pénitence, prends garde que tu n'aies pas le temps de te repentir à l'article de la mort.

— Certainement, mon Père, je changerai de vie, je vous le promets.

— Il faudra te confesser.

— Je le ferai.

— E quand cela?

— Oh ! bientôt,

— Alors tout de suite ; c'est mieux. Metstoi là, mon enfant.

Et s'asseyant sur une grosse pierre, Don Bosco désigne une place à ses pieds.

Après quelques hésitations, l'autre se meta genoux. Don Bosco lui passe un bras autour

du cou, et comme autrefois, eu le pressant sur son cœur, il entend l'aveu de ses fautes.

Puis il l'embrasse, lui donne une médaille de Notre-Dame Auxiliatrice, et le peu d'argent qu'il avait sur lui. Après quoi il part en compagnie de son voleur, qui le conduisit jusqu'aux portes de la ville , et qui devint , par la suite, un très bon sujet.

SI tu x'es pas fou, etc. 201

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