COMMENT UN INFIRME SORTIT DE SON LIT
On était au 16 novembre 18(36*, c'est-à-dire que T église de Notre-Dame Auxiliatrice se construisait.
Le soir même, Don Bosco devait payer quatre mille francs aux entrepreneurs qui travaillaient à la coupole, et il n'avait pas le premier éeu de cette somme.
Dès le matin, Don Rua, Préfet de la maison, et quelques coadjuteurs s'étaient mis en campagne. Dieu sait combien de rues ils avaient parcourues, que d'escaliers ils avaient montés et, à onze heures, ils rentraient apportant mille francs. C'étaient absolument tout ce qu'ils avaient pu trouver.
Comme ils se regardaient d'un air consterné et sans prononcer une parole, Don Bosco se mit à sourire:
Allons! après dîner, j'irai chercher le re^te.
A une heure, il prend son chapeau et sort, espérant qu'il lui surviendra quelque ouverture de la divine Providence.
Après plusieurs circuits faits au hasard, il se trouve à la Porte-Neuve. Là, il s'arrête, ne sachant précisément où diriger ses pas. A ce moment, il est accosté par un domestique en livrée ;
— Monsieur l'abbé , ne seriez- vous pas Don Bosco?
— Oui, que puis-je pour vous %
— Mon maître m'envoie vous prier de venir le voir tout de suite.
— Allons voir votre maître. Est-ce loin ?
— Non, il habite là au bout de la rue. Et il lui montre un magnifique hôtel.
— Cet hôtel est à lui?
— Certainement. Monsieur est immensément riche; il pourrait bien mire quelque chose pour votre église.
On arrive dans une très belle chambre.
Un monsieur d'un certain âge était couché dans son lit; il témoigne une grande joie à la vue de Don Bosco.
— Mon Révérend Père, j'ai grand besoin de vos prières ; vous devriez bien me mettre sur pied.
— Vous êtes malade depuis longtemps'?
— Il y a trois ans que je n'ai pas quitté ce lit de souffrance: je ne puis faire un mouvement, et les médecins ne donnent aucun espoir. Si j' obtenais le moindre soulagement, je ferais bien quelque offrande pour vos Œuvres.
— Cela tombe à merveille. Nous avons besoin, aujourd'hui même, de trois mille francs pour l'église de Notre-Dame Auxiliatrice.
— Trois mille francs ! Tous n'y pensez pas, mon père. Si c'était quelques centaines de francs, on pourrait voir... mais trois mille francs !
— C'est trop ? fait Don Bosco ; alors n'en parlons plus.
— Et «'asseyant, il se met, avec la plus grande tranquillité, à entamer une question politique.
— Mais, mon Père, ce n'est pas décela qu'il s'agit: et ma guérison?
— Votre guérison : je vous indique un moyen, vous ne pouvez pas.
— Mais aussi trois mille francs!
— Je n' insiste pas.
Et il se met à parler de la pluie et du beau temps.
— Enfin, obtenez-moi un peu de répit à mes maux et, pour sûr, je ne vous oublierai pas à la fin de l'année ?
— A la fin de Tannée! Mais vous ne comprenez donc pas que nous avons besoin de cette somme ce soir même.
— Ce soir, ce soir! Vous pensez bien qu'on n'a pas trois mille francs chez soi; il faut aller à la Banque, cela exige des formalités.
— Et pourquoi n1 iriez- vous pas à la Banque ?
— Vous plaisantez: voilà trois ans que je ne suis seulement pas descendu de mon lit; cela est impossible.
— Bien n'est impossible à Dieu et à Marie Auxiliatrice.
Et, ce disant, Don Bosco fait réunir dans la chambre toutes les personnes de la maison au nombre d'une trentaine. Il leur indique une prière au Saint-Sacrement et à Notre- Dame Auxiliatrice, qu'il dit avec eux. Gela fait, il ordonne qu'on apporte des vêtements au malade.
Des a -éléments ! Mais monsieur ri' en a plus. Voilà trois ans qu' il ne s' est pas habillé; nous ne savons pas où sont ses effets.
— Qu'on aille m'en acheter au plus près,
s'écrie le malade avec impatience; faites ce que vous dit le Père.
Pendant cette scène, entre le médecin qui veut mettre obstacle à ce qu'il appelle une insigne folie.
Mais des vêtements ont été trouvés; le malade les a revêtus, et il se promène à grands pus dans la chambre, à l'inexprimable stupéfaction des assistants.
Il commande qu'on attelle et, pendant ce temps-là, il veut se réconforter, et se fait servir un lundi, dont il use avec un appétit inconnu depuis longtemps.
Puis, tout ragaillardi, il descend l'escalier en refusant qu'on lui aide , et monte en voiture.
Quelques instants après, il rapportait à Don Bosco trois mille francs.
— : Je suis complètement guéri , ne cessait-il de répéter.
— Vous faites sortir vos écus de la Banque, lui dit Don Bosco, et Notre-Dame Auxiliatrice vous fait sortir du lit.
Cet homme est resté un des fidèles bienfaiteurs de l'Œuvre, et il a beaucoup contribué à l'édification de l'église de Noire-D<(me AuxilUitriee.
En 18G6, les Eilles de la Charité ouvrirent une maison à Ooni, à l'effet de recueillir, et de former «aux travaux domestiques , les petites filles pauvres et abandonnées. La Sœur Archange Volonté, et une compagne, furent chargées de la fondation.
En arrivant à Ooni, elles eurent un moment assez" pénible]: l'établissement confié à leurs soins ressemblait à tout, excepté à une maison appropriée à l'usage indiqué. Dénûment absolu ": deux?grabats,~quelque chaises, des murs d'une solidité douteuse, et dans ce palais du bonhomme Misère , deux petites filles à^nourrir. Avec/cela , pas l'ombre de ressources.
La fondation en était là quand P. Bosco, se trouvant à Ooni, fut invité par le K. P.
Ciravegna, jésuite, à visiter le pauvre logis de sœur Volonté.
D'un coup d'oeil, Don Bosco, qui s'y connaissait un peu , reconnut , dans cette pauvreté extraordinaire, le berceau d' une œuvre de Dieu, et il dit aux bonnes religieuses : — Je vois que le superflu ne vous embarrasse pas ! Vous ne pouvez pas marcher de ce train là ; aussi , tenez-vous en paix : le bon Dieu vous bénira, il fera prospérer toutes vos entreprises, et, au moment fixé par lui , vous aurez une maison vaste et commode, qui vous permettra de faire un bien considérable. — Et il les bénit.
Vingt ans se sont écoulés depuis cette bénédiction de Don Bosco. Sur sa tombe , on a pu voir , tout récemment , sœur Volonté , venue pour remercier, là 011 il repose maintenant, l'homme de Dieu qui a béni si efficacement le Palais du bonhomme Misère. Il n'est plus reconnaissable : il abrite dix religieuses, et plus de cent petites filles; et tout ce monde est choyé par la Providence , qui ne laisse manquer de rien la maison de Ooni.
Personne n'oublie que le point de départ de ces choses étonnantes, c'est la visite et la bénédiction de Don Bosco.