MAITRES DE DON CARLOS
cl les précautions les plus grandes avaient été prises pour qu’il ne fût imbu que de saines doctrines, ne reçût que de bons exemples, et fût soumis à une sévère discipline. Ses maîtres avaient été choisis parmi les érudits les plus distingués, et son père, aussi bien que son aïeul, qu’ils fussent présents ou éloignés, s’inquiétaient sans cesse de ses progrès dans ses études et dans la vertu. Brantôme, il est vrai, dans ses Mémoires, prétend que don Carlos avait eu pour précepteur un certain Bossulus, « François qu’on a vu depuis en France, l’un des sçavans et bien disans de son temps, et qui parlait aussy éloquemment plusieurs langues, de meschante vie pourtant, dont il luv en pou voit faire de bonnes leçons ‘. » Il n’est question de ce Bossulus dans aucun des imprimés ou des manuscrits contemporains. S'il a réellement été attaché à la maison de don Carlos, ce n’a pu être que dans un emploi subalterne; mais ce qui est bien certain, c’est qu il ne fut jamais précepteur de l’infant. Nous connaissons non-seulemênt l'homme illustre qui reçut ce titre, mais encore les principaux professeurs secondaires du prince. Il est étrange que Brantôme, après avoir vu la cour' d’Espagne, ait osé affirmer qu’on eût confié à un Français obscur l’héritier de la monarchie et le petit-fils de Charles-Quint.
C’était une tradition chez les rois d’Espagne de donner aux infants des maîtres vénérés, et que leur science, leur âge, leurs hautes fonctions dans l’Eglise rendaient dignes d’occuper un poste si élevé. Des arche-
• Brantôme, Mémoires. Londres, 1759, II, 102.
vèques de Tolède, des évêques d’Avila, de Cuença, de Séville, de Jæn, ont ùlc successivement appelés à cette charge éminente l . Adrien d’Ulrecht, évêque de Tortose, j>uis pape sous le nom d’Adrien VI, et qui donna sur le siège de saint Pierre le rare exemple d’un ferme désir de réformes et de la haine du népotisme, avait été le maître de Charles-Quint. Le respectable Siliceo, évêque de Carthagène, puis archevêque de Tolède et primat des Espagnos, avait été chargé de l’éducation de Philippe II. Dès que don Carlos eut atteint sa neuvième année, son père lui désigna pour précepteur Onorato Juan, disciple du fameux Vives. Onorato était un des premiers humanistes
était européenne. Laïque alors, il entra depuis dans les ordres, fut élevé au siège épiscopal d'Osma, et don Carlos, reconnaissant de son zèle, demanda plus tard avec instance à la cour de Rome pour ce maître érudit et vertueux le chapeau de cardinal *.
Ce fut le 5 juillet 1554 que Philippe, sur le point de
' Voy. pour plus de détails le livre du savant antiquaire et historiographe Gil Gonzales de Avila, intitulé Tliealrum graudilatis et maynificentix. On y lit, outre la liste des précepteurs royaux depuis les temps les plus reculés de la monarchie, les paroles suivantes : « Han tcnido los reyes en gran vcnerncion a los maestros que hui enseùado â sus hijos, honorando su vida y lctras cou los mayores premios de sus reynos. »
- Onorato Juan naquit à Valence le ii janvier 1507. Le savant jésuite Kircher, dans son livre intitulé Archet ypon politicon, etc., fait remonter la généalogie d’Onorato à Michel-Jean, empereur d’Oriciit en 820. Quoi qu il en soit, Onorato devint bientôt célèbre par sa science variée et profonde. En 1554, il était nou.mé précepteur de don Carlos; peu de temps après, il prit les ordres et fut nommé évêque d’Osma en I5G4. H
ONORATO JUAN
quitter l’Espagne pour aller en Angleterre épouser Marie Tudor, nomma Onorato Juan précepteur de son (ils. « Notre amé Onorato, dit-il dans une missive datée de la Corogne où il devait s'embarquer, parce que je connais
mourut le 30 juillel 150Ç. Sans parler de Kircher, dont le livre est un panégyrique étendu, j’appellerai surtout l’altention du lecteur sur les Ictlres de Charles -Quint et de Philippe adressées à Onorato. On verra en quelle haute et singulière estime ils tenaient le précepteur de l'infant, si bizarrement nommé P Honorable Jean dans YJlist. des Pays- Bas, par M. Motley, qui a été trompé par l'expression italienne d’un ambassadeur vénitien : <s l’onorato Giovanni. » 11 n’est guère permis cependant d'ignorer le nom de ce savant distingué. Tous les écrivains du temps qui rencontrent ce nom sons leur plume y ajoutent un éloge. Alvaro Nuficz de Yaca, dans sa Descriplio fluminis Argêntei , rappelle à don Carlos «les bons conseils que lui donne son maître. » Le docteur Villalpandus, dans l’épîlrc qui précède son livre des Conciles de Tolède, * vante « les rares et excellentes vertus d’Onoralo. » Alfonso l'Iioa, dans sa Vie de Charles-Quint, écrite en italien, cite Onorato Juan parmi les hommes illustres de l’Espagne à celle époque, « par sa' connaissance des diverses langues et de leurs littératures. » Didacus Grutianus, dans la dédicace de son Histoire de Thucydide, traduite en cas til Inn, célèbre l’évêque d’Osma, « cet homme si sage, de vertus signalées, d’une science rare et d’une irréprochable doctrine. » Les historiens d’Onorato parlent de lui dans les mêmes termes, et il en a eu un grand nombre. Onornlo, je l’ai dit plus haut, était élève de Yivés; on a cru pouvoir conclure de cette circonstance qu’il avait des sentiments protestants et que peutêtre il les avait inspirés à don Carlos. C'est là une erreur qu’il est facile . de réfuter. D’abord Vives était catholique, et fut comme tel choisi pour précepteur de Marie, tille de Henri VIII, depuis reine d’Angleterre : il fut mis en prison quand Henri VIII songea à répudier Catherine d’Aragon, et au sortir de prison, quitta l'Angleterre. Il fut l’ami d’Érasme et de Budé, niais ceux-ci ne furent jamais protestants. Quant à Onorato, son orthodoxie est incontestable. Je citerai plus loin une longue lettre de lui à don Carlos où éclatent les sentiments les plus sincèrement catholiques : enfin, dans son testament, il sc proclame catholique romain. D’ailleurs comment supposer qu’en ce temps où l’on était si aisément suspect d'hérésie, un homme d’une foi même douteuse eût pu être placé auprès de l’héritier du trône et obtenir les dignités les plus élevées de l’Église?
de vos qualités et de votre science depuis le temps que vous êtes au service de l'Empereur et au mien, je vous ai choisi pour précepteur de l'infant don Carlos. Je vous remets le soin de ses progrès dans la vertu et dans les lettres : vous répondrez assurément à la grande confiance dont je fais preuve en vous nommant à charge de celte importance » Tous les témoignages contemporains s’accordent pour célébrer les talents du savant modeste auquel le prince devait toujours montrer un respectueux attachement, et certes Philippe II n’eût pas élevé un laïque à ce poste si la réputation d'Onorato n’eût été considérable et méritée. Outre la haute juridiction sur les études du prince, Onorato Juan se réserva l'enseignement * spécial des langues et de la littérature. Par une lettre datée également du 3 juillet 1554, Philippe avait nommé son prédicateur ordinaire, fray Juan de Muhatones, comme répétiteur de latin auprès de don Carlos *. Don
1 « Amado nuestro, por lo que tengo eonocido de vuesira bondnd y letras, dcl tiempo que aveis estado eu servicio del Eniperador y mio, os he escogido para maestro del infante don Carlos nu liijo... Yo os cucargo mucho que Irabajeis de saearle tan aprovechado en virlud y letras como lo deveis â la gran ronlianza que yo de vos he hecho cnnombraros para cargo de tanta iniportancia. <) De la Coruna, â 5 de julio 1554. Arch. de Sim. Est., leg. 143. Cette lettre est aussi citée par kirchet , loco cil. — On voit par là quelle est l’erreur de Preseolt : « Avant de quitter Vallndolid, dit-il, Philippe confia l’éducation de son (ils à Luis de Yivés, qu'il ne faut pas confondre, ajoute-t-il naïvement, avec le savant précepteur de Marie d’Angleterre. » Il serait difficile de les confondre, car le précepteur de Marie était mort à Bruges quatorze ans auparavant, en 1510.
2 a Viendo que el infante mi liijo se va haciendo de edad para poder aprender latin, lie nombrado a Onorato Juan, para que se lo cnseiia y que vos le sirvais. » Lettre de Philippe à Fr. Juan de Muùatones Arch. Sim. Est., leg. 145.