‹ Don Carlos et Philippe IIChapitre 3 sur 199 · VI PREFACE · texte numérisé non relu

VI PREFACE

importantes. Il est donc extrêmement incomplet, très souvent inexact.

L'histoire de don Carlos méritait cependant d'être étudiée. Je me suis servi, pour la composition de ce livre, d'une méthode célèbre en philosophie et qu'on peut également appliquer à l'histoire. Je veux parler du doute méthodique. En présence d'un tel sujet, il faut se persuader qu'on ne sait absolument rien sur la question : j'ai dû me dégager de toute idée préconçue, dégager la question elle-même de l'appareil légendaire dont elle est enveloppée, consulter avec une attention scrupuleuse de nombreux documents inédits ou inconnus, en apprécier la valeur, les comparer entre eux, les discuter souvent, rejeter ceux-ci, accepter ceux-là dans une certaine mesure, déterminer le sens des expressions et leur portée, enfin élaborer longuement un récit dont il était nécessaire de contrôler sans cesse les éléments divers.

Ce livre a exigé plusieurs années de travaux préparatoires, mais il faut bien dire qu'il y a peu de mérite dans ce labeur, quand on songe à quelles études se sont livrés tant d'écrivains illustres, nos 'contemporains, les Augustin Thierry, lesGuizot, les Thiers, les Mignet, avant de composer leurs ouvrages impérissables. Comment ceux qui

PRÉFACE vn

ne peuvent suivre qu'à une grande distance de pareils maîtres, et qui ignorent les secrets de leur forme, ne s'efforceraient-ils pas du moins, non pas d'égaler leur science, mais d'en approcher ? Comment oseraient-ils se montrer avares de leur temps et de leurs peines quand de tels hommes, qui auraient pu se faire pardonner même la négligence, par l'éclat et la richesse de leur style, ont cru devoir consacrer leurs veilles aux recherches les plus arides ? D'ailleurs aujourd'hui il ne serait plus possible d'écrire l'histoire comme on l'écrivait autrefois. Les historiens se copiaient jadis volontiers les uns les autres : sans songer à remonter aux sources, à obtenir des documents et à les contrôler, ils acceptaient volontiers nombre d'erreurs pour des vérités. De là tant de récits accumulés en vain, tant de préjugés vivaces, tant de fausses idées sur les hommes et sur les choses. Alors un livre nouveau était uniquement un volume ajouté à d'autres, et non pas une nouvelle lumière. Maintenant on n'est plus admis à parler des événements passés, si l'on n'augmente point la somme de ce qui est déjà connu, ou bien si Ton ne rectifie quelque opinion erronée. Sinon, à quoi bon avoir écrit ? Dissiper les ténèbres dans lesquelles les faits sont enveloppés, c'est la mission de l'historien. Tel est l'exemple que nous ont

Yiii PRÉFACE

donné les éminents écrivains de notre siècle • Dans la mesure de mes forces, j'ai essayé d'imiter ces nobles exemples et, avant d'aborder la grande histoire, j'ai voulu, me défiant de moi-même, me renfermer dans lecadre d'un épisode. Mais plus mon sujet était restreint, plus j'ai cru convenable d'y apporter de soin et d'étude. J'ai donc employé bien du temps à des recherches, et j'ai pu recueillir un nombre de documents assez grand pour oser affirmer que nul, parmi ceux dont la curiosité s'est arrêtée devant ces 'drama tiques événements, n'a réuni jusqu'ici un tel ensemble de preuves.

Pour ne parler que des sources principales où j'ai puisé, je dois citer la collection des manuscrits de la Bibliothèque impériale, où j'ai trouvé les correspondances de l'ambassadeur de France et du nonce, plusieurs lettres de Philippe II à divers personnages, les relations des ambassadeurs vénitiens Badoero, Suriano,Tiepolo, leCowpendio délia vita di Filippo 11^ les Papeles varias sur l'histoire d'Espagne , les nombreux récits inscrits sous les noms de Relazione curiosissima , Relazione di Spagna , Ordine délia casa del re don Filippo ^ Ragguaglio délia prigione^ etc., des poésies, des discours, des pièces curieuses relatives à la cour d'Espagne de cette époque, les procédures

Page 1