CHAPITRE XI
Accident arrivé au marquis de Berglies. — Montigny, après quelque résistance, part seul pour l'Espagne. — Opinion désavantageuse que le roi a de ces deux personnages ; motifs sur lesquels elle est fondée.
— Il dissimule toutefois et fait à Montigny un accueil bienveillant. — Il le rassure sur ses sentiments à l'égard des seigneurs des Pays-Bas.
— Montigny est dupe de ces démonstrations fallacieuses. — Il représente au roi l'urgence d'abolir l'inquisition, de modérer les placards et d'accorder un pardon général. — Réponse évasive de Philippe. — Nouvelles instances de Montigny. — Le roi remet sa décision jusqu'après qu'il aura établi sa résidence au château de Valsain. — Il ordonne à Hopperus, Tisuacq, Courtewille et Pfinzing d'aller l'attendre à Ségovie. — Il mande au château de Valsain les membres de son conseil d'État, et veut qu'ils délibèrent avec les ministres belges sur les mesures qu'exige la situation des Pays-Bas. — Remarque à propos du compte rendu de ces délibérations par Hopperus. — Mécontentement de Montigny de n'avoir pas été appelé au conseil. — Mémoire présenté par lui au roi. — Philippe II réunit, sous sa présidence, ses ministres espagnols et belges ; il leur déclare ses déterminations sur les trois points sollicités par le gouvernement des Pays-Bas. — Hopperus et Tisnacq les communiquent k Montigny, qui les blàmc avec
vivacité devant eux, s'en explique librement nvec le toi, et tient nu langace plus libre encore à Huy Gomez. — Restrictions mentales mise? par le roi aux concessions auxquelles il vient de consentir : déclaration secrète dont il fait dresser acte par le notaire Pedro de Hoyos ; lettre a son ambassadeur à Rome. — Il ordonne à la ducbesse de Parme de lever des troupes en Allemagne, et lui interdit de convoquer les élats généraux. — Position pénible de Montigny, dont les ennuis s'augmentent encore des retards que souCf.'-e l'arrivée du marquis de Berghes. — Répugnance de Berghes pour la missiou qu'on lui avait donnée. — Il se met enfin en route. — A Lusignan il hésite à poursuivre son chemin, et envoie son mnjordome Aguilera à Montigny. — Conférence nocturne et secrète d'Aguilera avec Montigny, qui le présente le lendemain an roi. — Philippe écrit au marquis de Berghes une lettre autographe où il lui exprime le désir de le voir. — Berghes se remet en roule et arrive a Ségovie. — Il est bien reçu du roi, et remplit au château de Valsain ses fonctions de gentilhomme de la chambre. — Audiences données par le roi à Berghes et à Montigny.
— Conférences qu'ils ont avec le duc d'Albe et Ruy Gomez, et qui n'aboutissent à rien. — Nouvelles fâcheuses reçues des Pays-Bas : saccagement général des églises et des monastères. — Le roi, déjà un peu indispo.sé, est sai.«i d'une fièvre violente en' apprenant ces nouvelles. — Lettres ultérieures de la duchesse de Parme complétant le récit des dévastations exercées par les iconoclastes, et faisant connaître les concessions auxquelles elle s'est vue obligée de souscrire. — Exaspération des Espagnols contre les Belges ; sermons passionnés de leurs prédicateurs. — Consternation, désagréments et embarras des Belges qui se trouvent à Ségovie. — Rétablissement de Philippe II; il reçoit un envoyé de Charles IX. — La fièvre le reprend ; mais il en est tout à fait délivré au commencement d'octobre. — Sa maladie ne l'empêche pas de s'occuper des aiïaires : cédule qu'il fait expédier aux églises cathédrales, afin qu'on prie pour la famille royale et pour la conversion des hérétiques; lettres à la duchesse de Parme touchant son voyage prochain aux Pays-Bas et l'assemblée des états généraux, à laquelle il continue de s'opposer. — Il quitte le château de Valsain et rentre à Madrid. — Nouvelles de plus en plus alarmantes des Pays-Bas : projets de partage de ces provinces formés par les chefs du mouvement révolutionnaire ; plans de résistance à l'armée royale.
— Soucis qu'en prend Philippe II. — Il assemble son conseil, sous
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s;i présidence, pour délibérer sur le parli nuquel il .s'iirrélorn définitivemenl. — Discours du comte de Chinchon, de don Juan Manriqiie et du duc d'Albe. — Assentiment qu'obtient du roi le langage de ce dernier, auquel il destine le commandement de ses troupes. — Vains efforts du prince d'Eboii pour lui faire préférer le comte de Feria. — Bergheset Monligny tâchent, avec aussi peu de succès, d'engager le roi à envoyer aux Pays-Bas le prince d'Eboii lui-même. — Doutes sur les rapports que, suivant l'historien Cabrera, les deux seigneurs belges auraient eus avec don Carlos. — Le roi ne donne pas connaissance, d abord, à la duchesse de Parme, du choix qu'il a fait du duc d'Albe, et pourquoi. — Dispositions qu'il prend pour la concentration en Italie d'un corps de troupes considérable. — Lettres aux princes italiens. — Envoi du comte Juau de la Anguisola aux cantons suisses, de don Juan de Acuna au duc de Savoie, de don Bernardino de Meudozaau duc de Lorraine. — Nomination de Francisco d'Ibarra comme provéditeur général. — Explications sur les re.s.-:ources à l'aide desquelles Philippe II fit face aux frais de cet armement. — Arrivée à Madrid de l'évèque d'Ascoli, chargé par Pie V de solliciter le départ du roi pour les Pays-Bas et la délivrance de l'archevêque de Tolède. — Méconlenlement que celte mission cause a Philippe II — Plaintes qu'il en fait au pape, dans des termes tiès-vifs, par l'intermédiaire de son ambassadeur à Rome. — Instances vaines de Berghes et de Monligny pour obtenir du roi la permission de retourner aux Pays- Bas. — Mort de Berghes à Madrid. — Honneurs que le roi lui fait rendre. — Arrestation de Montigny, qui est enfermé d'abord a l'alcazar de Ségovie, et ensuite au château de Simancas, où le roi le fait étrangler secrètement.
Berghes et Montigny devaient se mettre en route le 30 avril. Le 28, le marquis étant au Parc, où des gentilshommes de ses amis jouaient au mail, une boule vint le frapper à la jambe droite. La blessure qu'il en reçut fut assez sérieuse pour le forcer de s'aliter et
de garder la chambre pendant plusieurs semaines ('). Montigny ne voulait pas partir seul ; il s'y décida cependant sur les instances de la duchesse de Parme et des autres seigneurs. Il quitta Bruxelles le 30 mai. Le 17 juin, il arriva à Madrid, où, depuis plusieurs
(') Lettres de la duchesse de Parme à Philippe H, des 4 mai et i\ juin '1566, dans la Correspondance de Philippe 11, etc., t. I, p. 412, 413, 419.
Dans sa le'tre française du 4 mai, elle s'exprime ainsi : u Monseigneur, comme sur les choses quant aux seigneurs et gentilzhommes qui naguaires sont veuuz présenter leur requeste, ainsi qu'il aura pieu entendre à Vostre ^Majesté par ce que luy en ay escript la veille des Pasques dernières, l'on avoit, par advis des seigneurs, gouverneurs, chevaliers de Tordre et aultres du conseil d'Estat de Vostre Majesté, trouvé très-nécessaire que Vostredicte Majesté fût bien amplement et particulièrement advertie de ce que depuis y est succédé, ensemble de Testât en quoy se retrouvoieut les affaires de par deçà, mesmes que à cest effect fussent envoyez devers icelle en diligence et par la poste aucuns desdicts seigneurs ayans esté présens aux consuitaliODS que se sont continuellement tenues sur ceste matière, j'cstois meue de prier et requérir les marquis de Berghes et baron de Montigny afin quilz voulsissent entreprendre ceste charge, estans mesmes personnaiges si prudens, discrelz et tant imbuz de tout ce que convient remonstrer à Vostre Majesté, oultre l'affection que tousjours j'ay trouve en eulx, tant addonnée au service d'icelle. A quoy, nonobstant beaucoup de légitimes excuses qu'ilz allégoienl, tant pour le fait de leurs charges que auUremeut, a la persuasion loutesfois miesne et des aultres seigneurs, et veuillaus en chose tant importante préférer le service de Vostre Majesté et le bien publicque à leur particulier, ilz s'estoient enfin condescenduz. Mais, ainsi que l'on cstoit entendant à leur despesche, et eulx comme prestz pour partir, est advenu de malheur que ledict marquis, dimence dernier, xxvme d'apvril (pensant partir le mardv ensuyvant), se pourmenant avec l'admirai et aultres embas de la court de ceste ville, et jouans quelques auUres à la plaine de la Palemaille, ha esté louché d'une pelotte en la jambe droicte, jusques à luy avoir arraiché une pièce de chair et descouverl l'os de la grève : chose dont par raison j'ay prins le desplaisir que Vostre .Majesté peult considérer, pour le retardement que ce causera à son partement et celluy dudict de Montigny. »