CHAPITRE XVI. 5SI
Les trois autres veillèrent la nuit suivante. Le roi leur adjoignit les majordomes de son fils, don Fadrique Enriquez de Guzman et don Juan de Velasco. Les surveillants furent ainsi au nombre de huit, qui se relevaient à tour de rôle, par deux, de six en six heures. ]\ul des serviteurs de don Carlos, à l'exception de ceux qui viennent d'être nommés, n'eut la permission d'approcher de la pièce qu'il occupait. La table était dressée par Lerma et Mendoza; les majordomes allaient chercher les mets, qui étaient découpés avant qu'on les présentât au prince, afin qu'il n'eût pas besoin de couteau ('). Tous les gentilshommes qui étaient préposés à la garde de sa personne avaient soin, avant d'entrer chez lui, de quitter leur épée et leur poignard : ainsi l'avait ordonné le roi. Pendant huit jours, le fils du monarque de l'Europe qui attachait le plus d'importance à la pratique des devoirs religieux, se vit privé de l'ofTice divin (").
Le 2o janvier, le roi appela Ruy Gomez à remplacer le duc de Feria dans la direction du service de surveillance que la réclusion du prince rendait nécessaire. Le même jour, don Carlos fut prévenu qu'il allait changer de logement. 11 habitait, au palais Q,
(') L'archevêque de Rossano prétend même qu'on ne lui donnait pas de fourchette : «Tullo trinciato, » — dit-il dans sa lettre du 4 février — n per non haverli a mandare cortello, forchetta o simil rosa. »
(*) lielacion del ayuda de cdinara. — Lettre de Leonardo de Nobiii, du 25 janvier 1568. — Lettre deMarcantonioSauli, de la même date. — Lettre de Dielrichstein, du 21 janvier, dans Quellen, etc., p. 201.
(•') Ce palais, qui avait été considérablementagrandi parCharlesQ)uint, fut dévoré par les flammes dan? la nuit du 24 décembre 1734. 1! e>t
dans un des enlre-sols ; au bout de son appartement était une tour qui avait une seule issue et une fenêtre unique: ce fut cette tour qu'on lui assigna pour prison. La fenêtre fut grillée de manière à ne laisser pénétrer le jour que par en haut. Un grillage fut aussi placé devant le foyer de la cheminée, afin d'empêcher le prisonnier de se jeter dans le feu, s'il lui en prenait fantaisie ('). On pratiqua , dans la muraille , une ouverture, garnie d'un treillis en bois, au moyen de laquelle il put assister à la messe, qui serait célébrée pour lui en une pièce voisine (■). Les autres chambres dont était formé l'appartement de don Carlos furent données à Ruy Gomez: il s'y établit avec sa femme ('). A lexception du comte de Lerma, aucun de ceux qui avaient été attachés à la maison du prince, pas même Luis Quijada, cet ancien compagnon de Charles-Quint au monastère de Yusle (^), ne resta
assez singulier qu'on n'en possède de représentation ni de description bien exacle. Voy. Diccionario geogrâfico-esladisticohislôrico de Espaûa, par .Madoz, t. X, ^847, p. 759.
{') o Inlendo che han poslo como uiia ferrata al foco délia sua caméra, acciôS. A. non possi accostarsi con tulta la persona ad esso. » (Lettre de Sigismondo Cavalli, du W féviier lo68.)
(-] a .... In una stanza assai luminosa con finestra ferrata euna cappella di fuori per la sua messa.... « (Lettre de Nobili, du IG février 1o68.)
(^) Ruy Gomez n'habitait plus le palais depuis le mois d'août 1367 ; il l'avait quitté alors, à la suite de la perte d'une fille âgée de douze mois, et s'était établi dans une maison que Gonzalo Perez lui avait laissée par testament. (Lettre de Fourquevaulx à Catherine de Médicis, du 21 août i567.)
(") On crut que Quijada était tombé en disgrâce, pour son attachement a don Carlos. Cependant le roi le nomma, au mois de mai 1568, président du conseil royal des Indes, (Lettre de Tisnacq à Viglius, du 11 mai 1508 )
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employé auprès de lui : le rorsupposait-il, comme le dounc à entendre un historien, qu'il y en eût, parmi eux, qui avaient été initiés aux projets de son fils, ou qui lui étaient trop dévoués (')? Indépendamment du comte de Lerma, cinq gentilshommes furent mis sous les ordres de Ruy Gomez pour la garde et le service du prince : c'était don Juan deBorja, frère du duc de Gandia, don Rodrigo de Benavides, frère du comte de Santistevan, don Gonzalo Chacon, frère du comte de la Puebla de Montalvan, don Juan de Mendoza et don Francisco Manrique (").
Quand Ruy Gomez, par le commandement du roi, donna connaissance de ces dispositions à don Carlos, le malheureux prince lui dit ces seules paroles : « Et c( don Rodrigo de Mendoza, mon ami. Sa Majesté me « le retire aussi ? » — « Oui. monseigneur, » répondit Ruy Gomez. Don Carlos fit venir Mendoza, et l'ayant pris dans ses bras : « Don Rodrigo, lui dit-il, je « regrette de ne vous avoir pas témoigné, par des « actes, l'affection que je vous porte et que j'aurai « toujours pour vous. Plaise à Dieu que je sois un
(') a Se le apàrtarou algunos de los criados que mas familiarmenle le servian, que entes eran instrumenlo para aguzarle en sus desseos y apélitos, que para aparlarle dellos. » (EIerrera, Hisloria gênerai delmiindo, t. I, liv. X, chap. II.)
(^) Lettre de Nobili, du 23 janvier 1368. — Lettre italienne écrite de Madrid, le 26 janvier. — Lettre de Cavalli, du 27 janvier. — Lettre de Tisnacq à Viglius, du 31 janvier. — Lettre de l'archevêque de Rossano, du 4 février. — Lettre d'IIopperus à Viglius, du 7 février, dans Joacli. Hopperi ad Viglium Epistolae, p. 138. — Aviso d'un Italiano pldtico ;/ familiar de liitij Gomez. — Raggiiaglio délia prlgionia del principe don Carlns.
« jour Cil situation de pouvoir vous en donner des « marques! » Alors, les yeux remplis de larmes, il rélreignit de façon qu'on eut beaucoup de peine à l'en séparer. Il n'y avait que peu de mois que don Rodrigo deMendoza était attaché à sa personne; mais il avait reconnu dans ce jeune gentilhomme de la noblesse d'âme, de la courtoisie, une intelligence élevée, et il avait conçu une vive estime pour lui (').
Dans le même temps qu'il reléguait son fils en une tour du palais, Philippe H licenciait sa maison, et disposait des chevaux de son écurie (-). Une partie de ses olTiciers, les gentilshommes de la bouche notamment, ainsi que Martin de Gaztelû, son secrétaire, passèrent au service du roi f ).
Ces mesures ne pouvaient guère laisser de doute à don Carlos sur le sort qui lui était réservé. L'infortuné jeune homme s'abandonna au désespoir, et résolut de mourir, disant qu'un prince oulragé et déshonoré ne devait plus vivre Q. Comme il n'avait point d'armes,
(') Aviso d'un Italiano plâtico, etc.
(*) » S. M a licencié jà comme toute sa maison : dont beaucoup auront oussy cestc particulière cause de regret. » (Lettre de Tisnacq à Viglius, du 31 janvier 1568.)
(') Lettres de Nobili, des 25 et 27 janvier 1568. — Lettre de MarcantonioSauli, du 25 janvier. — Lettres de Gavalli, des 27 janvier et 11 février. — Lettre de Tisnacq, du 31 janvier. — Lettre de l'archevêque do Rossano, du 4 février. — Lettre de Fourquevaulx. du 5 février.
(*) « .... Deliberôdi voler morire, con dir che un principe aîTrontato et vergognato non doveva più viver.... « (Lettre de Cavalli, du 24 juillet 1568, dans l'Appendice C.) — Nobili, dans sa dépêche du 25 janvier, parle, sur des ouï-dire, de messages envoyés par don Carlos à son père : u Ne s'è visto altri motivi senon qualche imbasciata che ha mandata a tt SMO padre. che non si sa. ma diresi che non sono anrn digne di ron-