‹ Don Carlos et Philippe II (volume 2)Chapitre 141 sur 156 · PREMIERE LETTRE A CATHERINE DE MKDICIS · texte numérisé non relu

PREMIERE LETTRE A CATHERINE DE MKDICIS

19 janvier 1568.

Madame, il vous plaira avoir souvenance de ce que je vous ay escript, longtemps a, que si n'estoit pour le parler du moiulo, le roy catholique lougeroit son fds en une prison , pour les désordres qu'il faisoit, et ne pouvant estre maistre de luy. Vostre Majesté voit que le temps en est venu : car le prince est prisonnier dans sa chambre, les fers aux pieds, les fenestres condamnées, grosse garde aux portes, et parle-on de le transduire à la Motte de Médine, ou en aultre fort chasteau , près de Valladolid, ayant dit ce roy, de sa bouche, audict prince qu'il le traictera en roy et non en père.

Je mettre peine de sçavoir au vray l'occasion de sa prinse , bien que le bruict commun est qu'il vouloit tuer son père, ou s'eslever avec quelqu'un de ses royaumes, et ne fairay faulte d'en advertir Vostre Majesté

(') Il rcclifie ceci (bus sa IvUre du 22 janvier.

au premier jour , m'estant advis que ce faict pourroit bien avoir rompu, non que retardé, le mariage dudict prince avec Taisnée de Bohesme. Et ne sçaurois dire si Ruy Gomès entendoit parler de ce qui est advenu, aux discours que je vous escripvis avoir eus avec luy peu de jours devant les dernières couches de la royne vostre fille, me disant qu'il falloit voir ce que Dieu donneroit à ladicte dame, pour résouldre là-dessus tout plein de belles choses. Dieu vous ayme, madame, et il luy plaira conduire vos sainctes intentions à bon port, nonobstant tous empeschements. De Madrid, le 19 janvier 1568.

DEUXIEME LETTRE A CATHERINE DE 3IEDICIS. 22 janvier 1568.

Madame, sur le poinct que j'estois prest lundi dernier, dix-neufviesme du présent, de faire partir ma despesche, qu'il ne restoit sinon d'avoir les lettres de la royne, elle m'a mandé, de sa main ('), que le roy catholique l'avoit priée de différer pour encore, et m'advertir que je reteinse mon courrier jusques à ce qu'il me le feroit sçavoir, car luy importoit beaucoup que l'arrestation du prince ne se divulgast si tost, ayant à ces fins défendu que homme ne passastà cheval, ny à pied : qui a esté cause que j'ay attendu à ce matin. Je m'assure que ladicte dame roj-ne vous escript l'occasion de l'arrest dudict prince, lequel n'a poinct les fers comme l'on disoit, ains est servi comme paravant. mais il est bien gardé par le duc de Fériés. Don Jehan d'Austrice se laisse voir au palais, et ne s'en est pas allé, comme l'on avoit dit. Le bruit est qu'il a descellé à ce seigneur roy tous les secrets dudict prince, lequel roy dit qu'il montrera quarante causes et raisons qui l'ont contrainct d'en user ainsy, et a saisy ses papiers et escritures, et sont esté trouvés environ trente-six mil escutz, dans ses coffres, en or, un diamant qui luy a cousté vingt-cinq mil escutz, et aultres bagues qui n'en vallent pas moins. On dit qu'il s'entendoit avec les Flamands, nommément avec le seigneur de Montigny, et qu'il vouloit tuer son père; et tant de diverses choses s'en racontent, que je n'en puis croire le dixiesme.

Les grands seigneurs de ce royaume sont mandez venir afin de leur dire les motifs dudict emprisonnement. Ils pourront , à l'aventure , moyenner une réconciliation entre père et fils : mais fiance et amitié croy-je bien qu'il n'y aura jamais. Aussy est croyable, si cette détention ira en avant, que ce roy ne sortira point de Castiile, soyt pour Flandres

(1) Voy. p. 524.

n<î Arragon ; et se faict bruit qu'il envoyera son fils en une grosse tour du cliasteau d'Arevalos, qu'il a faict réparer depuis un an. Je pense, ([uant à moy, qu'il ne l'esloignera pas tant, ains le tiendra en ce palais de Madrid, car il y a des chambres assez fortes pour le garder d'évader. 11 ne pourra passer guères de jours qu'on ne fasse entendre aux ambassadeurs quelques mots de ce faict, afin d'en advertir nos maistres, et déjà le lundi matin dont il avoit esté arresté la nuict, il le déclaira à celuy de l'empereur, car c'est le plus intéressé, pour ce que, comme je vous en ay quelquefois escript, le mariage de sa fille, qu'on appelle la princesse d'Espagne, pourroit tirer en longueur.

La royne et la princesse de Portugal avoient délibéré de solemniser la feste de Saint-Sébastien, pour la mémoire du jour que le roy de Portugal nasquit, lequel a esté déclaré majeur cedict jour, et gouvernera d'ores en avant : néantmoins, ladicte saisie a troublé la feste, et n'y a eu sinon tristesse au palais, et les Portugais sont les plus desconsollez ou en font semblant

De Madrid, le 22 janvier 1568.

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