CHAP.TI\K IX
leur obéir. Et olle doit tenir pour très-certain, comme ce l'est, que tous les autres chemins sont dangereux et trompeurs, et qu'ils conduisent à des embarras réels, sans aucun avantage, parce que Dieu le permet ainsi.
« La troisième chose est que V. A. s'applique , en tout temps, à traiter ses serviteurs , en faits et en paroles, avec amour et douceur. Comme je l'ai dit plus d'une fois à V. A., c'est là une des choses qui d'ordinaire donnent et peuvent donner le plus de lustre à un prince, qui ont le plus de retentissement, nonseulement dans son propre pays, mais encore chez les nations étrangères, et qui servent le mieux à faire connaître son caractère et son inclination : car il y a lieu de présumer que tel il est avec ce petit nombre de gens qu'il voit habituellement, tel il sera avec tout le monde, et que, s'il traite mal ceux qui le servent nuit et jour, il sera peu disposé à traiter bien ceux qui à peine pourront l'approcher, loin de pouvoir le servir.
« V. A. doit observer la môme conduite envers les serviteurs et les ministres de son père : on juge habituellement que le fils est d'autant plus ami du père et désii'e d'autant plus le contenter, ([u'on le voit montrer de l'affection à ceux que le père aime et honore.
« Ce que je dis des serviteurs et des minisires, je l'applique également à tous les autres, puisque V. A. doit être le père de tous, après les longs et bienheureux jours du roi, notre seigneur. Que V. A. accueille donc ceux qui viennent la voir et la servir; qu'elle les écoute avec bienveillance ; s'ils la supplient de demander pour eux quelque chose à son père, que, sans
s'engager trop, elle leur promette d'en parler à Sa Majesté, et qu'elle lui parle en efîet, la sollicitant de les favoriser en ce qui sera juste et possible : enlin qu'elle leur dise peu de paroles, mais distinctes et claires, sans leur faire de questions étrangères à l'objet dont ils l'auront entretenue, ni les obliger à des réponses difficiles et dont ils seront aises de pouvoir se dispenser.
« Surtout je supplie V. A. d'avoir une très-grande attention à n'offenser qui que ce soit, en particulier ni en général : car, ainsi que je le lui ai dit souvent, c'est là pour les rois une chose dangereuse et qui peut avoir les plus fâcheuses conséquences , en leur faisant perdre l'amour de leurs sujets, comme des exemples notables l'ont prouvé. 11 est clair, en elîet, que de pareilles offenses ne se prennent de personne plus mal que des princes, par la raison que chacun désire être honoré deux et obtenir leur faveur, et que ceux qui reçoivent cette injure, ne pouvant s'en venger par une injure semblable ou par d'autres, la ressentent d'autant plus vivement.
(c Pour prévenir cet inconvénient, j'ai toujours trouvé avantageux de ne pas s'enquérir de la vie des autres, ni de chercher à savoir les fautes conmiises par eux : l'expérience nous apprend que de celte curiosité naît un autre mal, car celui qui ne fait pas de questions ne connaît pas tant de particularités, et, ne les connaissant pas, n'a pas tant à dire ni tant d'occasions d'offenser. Il arrive ordinairement aussi que cela ne reste pas secret; il en résulte alors des troubles sérieux dans la maison même du prince et dans son
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royaume, et, à la fin, il perd loul crédit auprès des gens, qui, n'osant plus se fier à lui, ne lui disent pas ce qu'il lui importe de savoir. Or c'est là une perte qui est grande pour tous ; mais, pour les princes, elle est d'une portée incalculable.
c( Je sais bien que j'aurais pu me dispenser de dire tout cela à V. A., puisque Dieu lui a donné un si bon entendement .• qu'elle a à son service des personnes qui lui font souvent des observations semblables et d'autres encore ; puisque surtout je l'ai déjà différentes fois entretenue moi-même de cet objet : mais il me resterait des scrupules, si je ne l'en entretenais de nouveau en ce moment.
« Je supplie humblement V. A. de me pardonner cette prolixité, en l'attribuant au désir que toujours j'ai eu de la servir, d'être témoin de l'amour de Dieu et du monde pour elle, de la voir croître enfin pour les grands effets que réclament les conjonctures dans lesquelles il a plu au Tout-Puissant de la donner à ces royaumes, la première et la seconde fois (').
« Que Dieu garde Votre Altesse, etc. Valladolid, 10 janvier. .
« Humble domestique de Votre Altesse, c( HoxoRATo Juan ('). »
On ne connaît pas l'impression que ces remontrances et ces conseils si paternels et si sages produisirent sur
(') Double allusion à la naissance de don Carlos et à sa guérison à Alcala.
(^) Celte lettre est dans Kircher, p. 486.
don Carlos ; on sait seulL-ment qu'il ne réforma ni sa conduite ni son caractère. Ce furent, au surplus, les derniers avertissements qu'il reçut de son ancien précepteur : cet homme de bien succomba, peu de temps après ('), à la maladie qui le travaillait depuis deux années. A son lit de mort, il voulut encore donner une preuve de sa tendresse pour le prince : il l'institua son héritier universil, l'autorisant cà modifier son testament en tout ce qu'il jugerait à propos (-).
Depuis l'accident arrivé à Elisabeth de Valois, en lo64, Philippe II n'était pas sans inquiétude sur la chose du monde qui le préoccupait le plus, je veux dire la perspective d'une lignée qui pût assurer la continuation de sa dynastie, car il ne mettait guère d'espoir à cet égard dans le prince son fils. Aussi apprit-il avec bonheur, au commencement de ioGG, que la reine était de nouveau enceinte. Dès ce moment, il l'entoura des soins les plus assidus, des attentions les plus délicates. Il résolut qu'elle ferait ses couches au château de Yalsain, dans le bois de Ségovie 0, et, le 19 mai, il lui fit prendre le chemin de celle
(') Le30juilIeHo6G. (KiRCUEa, p: 216.)
(2) Ibid., p. 212.
On trouve, d.in.s les comptes de dépenses de don Carlos, qu'il envoya 2,000écus aux exécuteurs du testament d'Honorato Juan, à Osnia, -> para «cumplireiànimay testamentodel diclio obispoen lascosas necesarias. « (Archives deSimaucas, Contadurias générales, \^ época, ieg. iOoO.)
(^) Il ne reste plus aujourd'hui que des ruines du château de Valsaiu, dont la construction remontait au xiii" siècie.
Philippe II datait du Bois de Ségovie les dépèches auxquelles il apposait sa signature, pendant qu'il habitait C3 château.
Plusieurs membres de la famille royale, des personnes de la cour et le